Harangue de d’Ikeaosthène à propos de l’enseignement de spécialité

   Harangue d’Ikéaosthène à propos de l’enseignement de spécialité

(Semestre 1 : les pouvoirs de la parole)

 

« A Bordeaux, on adore philosopher autour d’un cognac.

On aime s’entourer de bons bouquins porteurs d’histoire, de réflexion et d’évasion. je voulais créer un lieu très personnel pour un couple qui a besoin de se déconnecter du rythme effréné de la vie soumise aux médias envahissants. Offrir une espace dédié aux valeurs fortes et pérennes comme la culture et la qualité, un endroit intemporel porteur des témoins de leur histoire et de leur style de vie. »

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  • Etonnant, non ? En deux décennies, la quantité de discours qui se revendiquent de cette discipline de pensée a littéralement explosé. La philosophie est partout, en colloques et en coliques, même et surtout chez IKEA. Pour quelle raison ne serait-elle pas aussi dans le nouveau programme de spécialité « Humanités, littérature, philosophie » ? Après tout, si tout est dans tout et si tout revient au même, autant dire au marché, de quel droit, je vous le dis, au nom de quels privilèges hérités exigerions-nous une forme d’exception ? Ikéaosthène, vous l’affirme dans sa salle à manger fülssi : grand est le pouvoir de la parole.

 

  • Oui, nous déclinons, c’est vrai. Et alors ? Toutes les époques déclinent. La nôtre décline philosophiquement. C’est déjà pas mal. Une dégringolade universelle et philosophique, c’est tout de même quelque chose non ? Bien sûr, je vous entends, caché derrière un fauteuil ülmo et un coussin trinkdal : il reste la culture G. Ah la culture G, quelle belle chose que voilà, quel beau point ! La dernière bouée, le kit de survie élémentaire pour pouvoir vendre avec un peu de style des tringles à rideau ülvi et des couvercles de toilettes zükmu. On ne peut tout de même pas prétendre être « interior designer » chez Ikea sans connaître les mots « philosophie », « réflexion » et « valeurs pérennes ». Faut pas déconner non plus.

 

  • Evidemment, à côté de ce déclin là, de cet état de fait, les subtiles nuances entre un programme de thèmes ou de problèmes, de concepts ou de culture G en première au lycée, tout le monde s’en tamponne le coquillard. Bien sûr, à l’exception de quelques moines ayant choisi de regarder leur déclin en face, d’affronter la liquéfaction les yeux dans les yeux assis, stoïques, sur leur fauteuil bülmö. J’en suis.

 

  • Comprenons, chers amis résistants de la dernière heure, le tragi-comique de ce qui  se joue là. Tragique car nous savons, au plus profond de nous, que les marchands ont gagné et que cette victoire, médiocre au demeurant, reléguera très bientôt nos scrupules dans des culs-de-basse-fosse. Comique, car ne négligeons pas, tout de même, le potentiel humoristique de la période,  la nôtre hélas, qui soumet, à des élèves de quinze ans gavés d’images You tube, le Metalogicon (Eloge de l’éloquence, de Jean de Salisbury (1148)) en guise de recommandations ministérielles avant même de leur apprendre à construire un raisonnement de trois lignes dans une langue acceptable. Acclamons, s’il vous plaît, le potentiel zygomatique inégalable d’une époque qui étend la philosophie de la couche culotte au pot de chambre, de la maternelle à la gériatrie. Oui, tous les philosophes des manuels scolaires n’ont pas eu la chance de vivre dans un temps où la bouillie était aussi philosophe.

 

  • Alors que faire ? Accueillir le pouvoir  de la parole, mes amis, la recevoir dans la grande bassine des mérites de tous à causer gaiement dans le brouet du siècle. Rejouons l’aède, les disputes médiévales et les querelles du Sénat à poil sous nos toges de 14 à 16 en salle 212. Ne refusons rien, embrassons tout, validons. Rendons ainsi à la France sa culture générale de spécialité. Plaire, plaire et émouvoir, séduire, ses nouvelles mamelles pleines de bon lait tiède vous tendent leur pies, de la salle 212 à France Culture. Ou à Bordeaux, avec un bon cognac.  A défaut de raison, que la parole, dans un sens ou dans l’autre, soit avec vous ! Santé !

 

La furie de destruction des élites du vide

La furie de destruction des élites du vide

(jour de grève)

Jeff Koons, “Play-Doh” (1994–2014)

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  • Nous assistons à un renversement sans précédent du principe de destruction. « Les fanatiques de la destruction », pour reprendre le mot de Hegel dans les Principes de la philosophie du droit, ne sont plus contre l’Etat mais à la gestion des affaires de l’Etat. Ils sont disruptifs, innovants, créatifs etc. Ils marginalisent tous ceux qui veulent préserver quelque chose, éliminent de l’espace public les organisations qui cherchent à s’opposer à leur furie de destruction, à leurs barbouillages. Ils s’opposent systématiquement à l’ordre établi manifestant par-là leur fanatisme.

 

  • Cette situation place la résistance critique dans une situation paradoxale : s’agit-il de combattre  l’Etat républicain ou de le défendre contre ceux qui trahissent ses principes ? Ce qui est en train de se jouer à l’école vaut au-delà de l’école républicaine mais en exprime essentiellement le problème. La formule de Hegel, la « liberté du vide », décrit parfaitement ce mouvement d’ensemble. Des apprentis sorciers, des gribouilles, formés au management et aux techniques de communication, brandissent, toujours  en urgence, la liberté individuelle pour détruire les biens communs. Parcours individualisés, libre choix, orientation à la carte sont autant de formules qui démoliront demain le peu d’ordre symbolique qui reste dans les écoles de la République.

 

  • Ces destructeurs ne veulent rien derrière leur destruction. Ils n’ont pas de projet réel pour l’école, aucune pensée globale, aucune réalité positive au-delà de leur furie. Ils n’ont rien pensé de déterminant. Ils n’en ont pas le temps. Cela se voit, cela se sait. Il faut le dire. Ils n’ont qu’une conscience d’eux-mêmes et ne sont d’ailleurs que cela : des belles âmes narcissiques surfaites que ne rachète aucun talent. N’ayant rien de politique à affirmer, ils réalisent, plus ou moins volontairement, ce que le marché fait à leur place. C’est en cela que leur furie de destruction est le contraire d’une politique. C’est en cela qu’ils ne sont que des êtres abstraits.

 

  • Cette abstraction les empêche structurellement d’envisager les conséquences réelles de ce qu’ils font. D’où les programmes alambiqués, d’où les épreuves byzantines, d’où les directives ubuesques, d’où les consultations bouffonnes, d’où le délire. Ils sont seuls avec eux-mêmes, inconséquents au plus haut point. De là leur formalisme qui nous fait hésiter, en observant leur volonté de réforme, entre la naïveté et l’admiration. Naïfs d’ignorer les conséquences de leur barbouillage ; admirables de sauter par-dessus.

 

  • Ce goût de la destruction est évidemment le résultat terminal d’une longue déformation intellectuelle, le beau parcours des élites de la liberté à la française.  Le discours connu est absorbé aux buvards : vous êtes modernes, innovants, courageux, disruptifs etc. Une formule résume ces sottises : vous n’êtes qu’abstraits. Cette abstraction est en train de tout détruire car elle est le contraire d’une volonté et d’une pratique. Elle n’agit pas contrairement à ce qu’elle croit ; elle laisse faire en simulant l’action. Elle approfondit l’indifférence générale à tout. Elle ne résiste à rien. L’école républicaine, entre autres institutions, va en payer le prix fort.

 

  • Encore faut-il comprendre pratiquement ce qui se joue et ne pas laisser la parole publique à des professionnels de l’abstraction. Détruire les cadres institutionnels d’un ordre ancien sans envisager une réalité positive qui puisse le remplacer, sans déterminer réellement son action, ne peut conduire qu’au désastre. Qu’avons-nous en face ? Des slogans :  « Cette réforme est une cure de vitamine C », « il fallait dépoussiérer le bac », « il faut être innovant ». Les consultations formelles en ligne sont le parfait aboutissement de cette déréalisation. Elles supportent et accomplissent le vide. Ironiquement, elles relèvent d’une pataphysique qui se serait oubliée.

 

  • Reste à défier ce vide, à lui tendre un miroir pour qu’il se voit tel qu’il est : un goût fanatique pour la destruction universelle. Il est dès lors logique, même Hegel l’aurait compris, qu’une plèbe se lève, qu’un instinct populaire de révolte naisse. C’est que la plèbe qui conspue le pouvoir de ces furies chimériques, avec ses gilets jaunes et ses mauvaises manières,  n’a pas le loisir de se pâmer quotidiennement avec des abstractions et d’en vivre bien. Elle se heurte violemment à la pratique, cette même pratique qui peut unir ceux qui refusent la soumission sans politique aux élites du vide.

Résistance critique

Résistance critique

  • 1er : Une critique n’ a pas à rendre raison du lieu qu’elle occupe. Elle sera jugée et éprouvée par ceux qui la reçoivent. La course au fondement n’est qu’un leurre qui inhibe la résistance critique.

 

  • 2eme : La résistance s’éprouve. Ce n’est pas simplement un objet de pensée. Cette épreuve est d’ordre pratique. Un discours qui se retrouve partout, fût-il estampillé « critique » ne résiste à rien. Il est une des formes pratiques de l’opinion ambiante.

 

  • 3eme : La résistance critique ne ressort exclusivement ni de la science, ni de la philosophie, ni de la morale, ni du droit, ni de la littérature, ni de l’art. Elle est informe.

 

  • 4eme : Elle n’a pas pour objets des dispositifs de pouvoir. Depuis deux décennies, fleurissent les discours sur le pouvoir. La résistance critique rend quelque chose au pouvoir. Elle n’a rien à lui prendre.

 

  • 5eme : Le drame de notre temps est que nous ne pouvons plus rendre, nous ne pouvons plus tendre un miroir. Nous ne pouvons plus piéger l’offre. Nous n’arrivons pas à faire le vide, à résister à la saturation autrement qu’en la redoublant.

 

  • 6eme : La résistance critique n’oppose pas des valeurs contraires. Elle n’oppose rien à rien, elle lance un défi auquel il ne peut être répondu que par un défi plus grand. Elle est une forme de divergence inéluctable et ne respecte rien a priori.

 

  • 7 eme : La critique ne s’exerce pas contre l’illusion, l’obscurité ou l’erreur. Elle ne décode rien. Elle ne peut que résister au délire, à l’exorbitant, à l’extrémisation de toutes les potentialités de l’homme.

 

  • 8eme : La réalisation de toutes les idées qui fonctionnaient jadis comme critiques de la réalité (le progrès, l’égalité, les droits, l’émancipation, la liberté etc.) s’achève. C’est à cette réalisation qu’il faut résister. Ce qui transforme radicalement le concept de critique. Non plus dépassement (tout est dépassé) mais résistance à la réalisation, sabotage.

 

  • 9eme : Sabotage qui ne s’inscrit plus dans l’horizon du progrès de la réalisation. A terme, tout devient indifférent. La résistance n’a plus d’objet et rentre en phase critique. Que reste-t-il ? Une critique sans espoir dans une forme affirmative. Une résistance heureuse par sa forme, sans illusion sur le fond.

 

  • 10 eme : Qui n’est pas critique ? Personne. La difficulté est ailleurs. Trouver une forme de résistance qui s’excentre. Aucune solution, aucun salut à attendre de la critique. Rien. A la fin, il ne doit rien rester. Nous aurons tout rendu. Le nihilisme de notre temps nous empêche de faire le vide. C’est certainement à cela qu’il faut résister pour connaître encore la joie.

 

  • 11 eme : Jusqu’à présent le monde s’est transformé tout seul ; ce qu’il faut maintenant, c’est le défier en lui résistant.

 

 

Les traîtres de la République

Les traîtres de la République

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  • Les élèves de la classe de « terminale littéraire » du lycée dans lequel j’enseigne (formule qui n’aura plus de sens à la rentrée 2021, Odyssée de l’insignifiance) sont actuellement en train de travailler quatre heures sur les sujets suivant : 1) Peut-on être anti-social ? 2) La politique est-elle contraire au pouvoir de l’Etat ? Deux sujets formulés conformément aux directives de l’examen du baccalauréat. Les thèmes déjà étudiés en classe pour pouvoir répondre à l’une de ces deux questions : la justice, le droit, la politique, l’Etat, la société. Non pas en quatre heures hebdomadaires agrémentées d’un saupoudrage informe de culture générale pour les élèves qui ne vivent pas dans des ZRC (zones de relégations intellectuelles) et qui auront la possibilité de suivre cet enseignement complémentaire mais en huit. La classe de philosophie est actuellement la seule à pouvoir offrir le cadre éducatif et les contenus d’enseignement philosophiques approfondis pour instruire, dans l’institution, de telles questions. C’est précisément cela que le ministère de l’Education nationale est en train de détruire.  Il va de soi que cette destruction empêchera demain de donner les moyens aux élèves des défuntes classes littéraires de réfléchir à ces questions un peu outillés comme ils sont en train de le faire en ce moment sous mes yeux.

 

  • Cette destruction, présentée comme une cure de jouvence par les managers aux petits pieds qui ont pris le pouvoir dans l’Education nationale, a été orchestrée par des hommes et des femmes qui ignorent depuis longtemps ce qui peut réellement se passer dans ces classes. Si l’intérêt d’une démocratie (mot rabâché à longueur de journée) est de former des citoyens responsables de leur parole, il est clair qu’un Etat qui détruit les cadres favorables à la formation de cette responsabilité conspire contre ses propres citoyens. La mission de service public pour laquelle je suis payé et que j’assure ce matin avec les élèves de l’école publique doit primer sur les intérêts partisans d’une clique de managers prétentieux et bien souvent ignorants des conditions réelles de cette mission. Ce n’est plus le cas.

 

  • Comprenons bien que ce renversement contraire aux intérêts du service public, au plus haut point néfaste pour les élèves, n’aurait pu se faire sans une démission qui va très au-delà du ministère de l’Education nationale. Combien de fois, et cela depuis des années, ai-je pu lire dans la presse « la fin annoncée de la série L » ? Combien de fois ai-je entendu des cuistres « philosophes », travaillant exclusivement à la promotion médiatique de leur médiocre commerce, affirmer qu’on ne pouvait plus philosopher dans le secondaire, autrement dit dans l’école publique ? « La philosophie est morte au lycée. Vive la philosophie ! » Slogan qui fera le bonheur des camelots, de tout ce nouveau marché de produits « philosophiques ». Qui a intérêt à défendre une exigence et une probité qui ne lui rapportera pas un succès mondain – et l’on sait que le succès est réel lorsqu’il est mondain. Le reste n’existe pas et ne doit pas exister.

 

  • La révolte n’est donc pas circonscrite à quelques professeurs de philosophie qui défendraient je ne sais quel pré carré (j’invite d’ailleurs les insignifiants causeurs qui soutiennent cette idée à venir visiter l’état du pré en question). Elle fait aujourd’hui système. Une partie de l’Etat français conspire contre les intérêts réels des citoyens français. Cette conspiration n’a rien d’un complot ourdi par quelques puissances sataniques. Elle obéit à la simple logique du marché, une logique favorable à tous ceux qui voient le service public comme un obstacle aux profits qu’ils peuvent tirer de l’administration cynique et stratégique des masses. Logique accessible à l’entendement d’un enfant de douze ans. Les agents du service public n’ont pas face à eux des interlocuteurs raisonnables mais des hommes et des femmes qui leur déclarent la guerre. Une guerre souterraine et systématique, cohérente. Alors que faire ? En premier lieu, ne pas lâcher le fil de la raison et de l’analyse. Ne pas s’endormir.

 

  • Les professeurs du secondaire sont actuellement conviés à une consultation en ligne sur les programmes qui rentreront en application l’année prochaine. La grille de cette consultation est indifférenciée et s’applique à toutes les disciplines enseignées. Elle est donc indifférente à la question des contenus, la seule question sérieuse qui pourrait faire l’objet d’une consultation. Les personnels à qui elle s’adresse sont sommés de « croiter » (de la novlangue « faire une croix ») une série « d’items » pouvant s’appliquer à n’importe quels corps de métier. Le niveau intellectuel du questionnaire soumis à des professeurs est une insulte à leur intelligence. A moins que ces mêmes professeurs acceptent sans broncher d’être pris pour d’obscurs crétins, la seule réaction ne peut être que le rejet violent. Pas simplement de ce qui est proposé car rien de sérieux n’est proposé à leur entendement mais de la nullité de l’objet soumis à leur évaluation.

 

  • Deux méthodes pour dominer. La première, historique, consiste à former des idéologies, autrement dit des systèmes de valeurs qui ont pour ambition de transformer les sociétés. Ces systèmes sont couteux et pénibles à élaborer. Ils peuvent en outre se heurter au relativisme généralisé qui fait aujourd’hui le bonheur des marchands de rien. La seconde, autrement plus efficace, anéantit les résistances intellectuelles en soumettant à l’esprit des grilles, des formats, des items, des projets vides. L’abrutissement par le vide. L’attaque sans précédent de l’enseignement de la philosophie au lycée en fait partie. Et l’esprit de sérieux s’interroge : faut-il cocher cette case ? « croiter » cette autre ? Un véritable travail de sape, de démolition mentale dont il est très difficile de sortir indemne. Travail d’usure qui nous fait intérioriser des pratiques de soumission tout en marginalisant violemment ceux qui refusent de s’y soumettre. C’est à cela et à cela seulement que servent les consultations en ligne. Pour le ministère, l’affaire est déjà jouée, le sérieux économique est ailleurs.

 

  • Reste l’intérêt réel des citoyens, des élèves du secondaire en particulier, de leur famille avec eux. Ont-ils intérêt à avoir devant eux des professeurs incapables de juger la sottise quand elle s’énonce, à ce point abrutis par un système asilaire de soumission qu’il « croitent » et « recroitent » sans réfléchir à ce qu’ils font ? Est-ce l’intérêt de la République française d’être administrée par des petits hommes qui se désintéressent de ce qui se passe réellement en son sein ?

 

  • Je reviens donc, pour conclure, à mes deux questions matinales. Peut-on être anti-social ? On le doit quand en guise de socialisation se réalise le triomphe de l’insignifiance normative et de la soumission. Mais ce devoir n’a aucune force collective s’il n’est pas porté par un mouvement historique puissant et puissamment réfléchi. Dialectique donc. La politique est-elle contraire au pouvoir de l’Etat ? Elle l’est quand le pouvoir de l’Etat échappe à toute critique politique, que des cliques justifient leur action contre l’intérêt collectif au nom d’une légitimité qu’ils usurpent en compagnie des maquignons. Je laisse la conclusion au philosophe Théodor Adorno, lui qui n’était pas un traître étatique, un salaud sartrien, mais un penseur du politique : « Le fait qu’en dépérissant la polis libère l’individu ne renforce pas pour autant sa résistance mais l’élimine au contraire en même temps que l’individualité elle-même, comme cela se passera plus tard dans les Etats totalitaires : voilà qui constitue le modèle d’une des contradictions fondamentales qui entraînèrent la société du XIXe siècle vers le fascisme. » (1)

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(1) Théodor Adorno, Minima moralia, Réflexions sur la vie mutilée, § 97. Texte à recopier, pourquoi pas dans la partie « remarques » de la consultation en ligne.

 

La superdoxa ou la guerre pour la survie de la philosophie

La superdoxa ou la guerre pour la survie de la philosophie

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« L’isolement de l’esprit par rapport au business aide le business intellectuel à devenir une confortable idéologie. »

Théodor Adorno, Minima moralia, réflexions sur la vie mutilée, 1951.

« La philosophie comme telle, aujourd’hui, est l’administration déférente d’un cadavre. »

François Châtelet, La philosophie des professeurs, Paris, Grasset, 1970.

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  • Une consultation des professeurs de philosophie du secondaire sur la réforme Blanquer a lieu du 5 au 18 novembre 2018. En ce qui concerne l’esprit de cette consultation, le texte de Matthieu Bouchet est synthétique sans excès de niaiserie – excès qui n’est pas étranger à certaines associations de philosophie ayant encore du mal à répondre martialement à l’agression idéologique que subit la nature de l’enseignement qu’elles défendent pourtant. Un rejet total et sans conditions s’impose mais l’essentiel est pourtant ailleurs.

 

  • La réunion de discussion entre étudiants, professeurs du secondaire et du supérieur qui a eu lieu hier à l’université Montaigne de Bordeaux m’amène, au-delà de cette coquille vide qu’est la consultation en ligne, à un constat simple pour ne pas dire simpliste : les exigences intellectuelles de l’enseignement de cette discipline dans le secondaire sont incompatibles avec la conception que les nouveaux managers-barbouilleurs du ministère se font de l’enseignement de la philosophie. Il n’y a, dans cet évident constat, il est bon de le préciser, aucun élitisme mal placé, aucune défense corporatiste. Pour eux, la philosophie n’est pas une discipline comme les autres car elle n’est pas une discipline. Tout du moins, elle ne peut plus l’être au lycée. C’est le sens de la bien mal nommée « HLP » (Humanité, littérature, philosophie) qui n’est en rien de la philosophie ou de la littérature mais un enseignement de culture générale. Au fond, le texte entérinera une idée qui domine le sens de la réforme pour cet enseignement : la philosophie ce n’est que de la culture générale bien pensée, une bonne façon de faire avec l’opinion (ni trop, ni trop peu), une superdoxa. Toute autre conception de cet enseignement recevra le qualitatif aujourd’hui infamant d’élitiste.

 

  • Qu’est-ce que la superdoxa ? Une opinion sur de l’opinion, une opinion à l’exposant. Exit les insurmontables paradoxes, les apories, le tragique de la pensée, les problèmes et la lutte de l’esprit. Bienvenue dans le monde inclusif de l’élémentaire, de la résolution synthétique, des petites rubriques thématiques, du Vanity Case de l’opinion acceptable et des antinomies pour décorer le cahier. La superdoxa est une opération de blanchiment de la doxa, rien de plus. Une honnête reformulation de ce que l’on retrouve partout, à toutes heures, sur toutes les ondes. Rien d’étonnant quand on sait à quel point la pensée spéculative est traquée sans réfutation ni arguments sérieux. En particulier quand elle prend pour objet la misère quotidienne de nos pensées et de nos actions. Elle serait non démocratique, cela suffit amplement à la discréditer sans appel.

 

  • François Châtelet n’a pas attendu l’élection du « président philosophe » pour affirmer qu’il ne s’agissait plus de sauver la philosophie. « Elle est morte et il n’y a pas lieu de redonner vie à des figures de musée. » (1) La question est plutôt, comme en 1970 mais dans un tout autre contexte, de savoir ce que l’on fait de cette tradition de pensée et surtout ce qu’on lui fait dire. Depuis des décennies, le philosophe n’est plus dans des salles de cours mais en train de dessiner, sur les plus grands canaux, une image de l’homme pensant. Il est sa propre promotion. Ecoutez l’oiseau, ne serait-ce que quelques minutes, le flux langoureux de sa parole enchantée. Voix suave, timbre mesuré, air du temps en mieux. Un bon moment. La paix de l’âme et des commerces. Ainsi comprise, comme superdoxa justement, la philosophie peut se retrouver partout : magazine, débats télévisés, animations culturelles, marketing, maternelle, maison de retraite, morale de l’information, Medef, « humanités, littérature, philosophie », orientation, comités d’entreprise, fêtes du vignoble bordelais, bouddhisme et huiles essentielles. Trop nombreux sont les professeurs de philosophie qui ne mesurent pas la situation de leur enseignement au milieu de toutes ces superdoxa bien plus chatoyantes à l’écoute que leur pensum quotidien. Cela fait pourtant bien longtemps qu’ils n’ont plus la main.

 

  • Le superdoxosophe n’est pas un anti-philosophe. Il est au contraire sont raffinement, son amélioration radiophonique, télévisuelle, internétique, une fois réglée la question de la mort de la philosophie embaumée en manuels scolaires. Au lieu de se réfugier dans une exception de nature, les professeurs de philosophie devraient plutôt se demander ce qui les distingue (si quelque chose les distingue encore) du superdoxosophe. Transformés en animateurs de culture générale, dans des conditions qui ne seront pas celles du doxosophe des ambiances mondaines, des conditions autrement plus revêches hélas pour eux, ils feront la même chose que lui mais en moins bien. Pour quelle raison devraient-ils survivre ? Pour quelle raison entendre leurs plaintes ?

 

  • Qu’est-ce qui distingue déjà la superdoxa d’un enseignement philosophique qui prétend y échapper ? Je ne vois qu’un seul critère : la lutte de l’esprit. En préambule de cette guerre, le mot désigne le contraire de la paix des commerces et des âmes, cette idée de Max Horkheimer  : « Ce que les martyrs de la liberté ont cherché, ce n’est pas la paix de l’âme. Leur philosophie, c’était la politique. » (1) Les professeurs de philosophie du secondaire (et d’ailleurs quand ils ne sont pas payés par le matraquage publicitaire d’Europe + ou les pages de publicité du magazine extra philo) ont oublié cette vérité. Au fond, ne sont-ils pas en train de payer, sans avoir les moyens effectifs de se défendre, une démission critique et politique fondamentale ?

 

  •  Il n’y pas de réflexivité sans combat : contre la doxa, la superdoxa, la bêtise, la pseudo survie insignifiante de la philosophie, contre soi-même. La philosophie ne vise jamais, ajoute Horkheimer, « à accroître le savoir en tant que tel, mais à libérer l’homme des servitudes qui pèsent sur lui. » Disons plutôt qu’elle ne devrait jamais se réduire à cela. Elle n’est donc pas un chemin de la culture ou de la connaissance entre deux jingles branchés sur grandes ondes, encore moins une érudition doctrinaire. Elle n’est pas non plus une honnête manière de vivre pour bons bourgeois installés dans le confort indifférent de leur matelas de sagesse ancestrale. Non, elle est une violence contre des logiques mondaines qui empêchent structurellement aux hommes de se libérer. En ce sens, son contenu effectif est aux antipodes de ce que la superdoxa désigne par ce terme et avec elle une kyrielle de professeurs de philosophie qui finiront pas s’y noyer définitivement.

 

  • Le libre épanouissement des individus, la responsabilité de soi, n’est possible « que dans une société dont la constitution obéit aux exigences de la raison. »  Ces exigences ne se limitent certainement pas à un cours, aussi fin soit-il, sur Kant ou sur Hegel. Elles doivent être défendues dans la cité contre des forces qui n’ont aucun intérêt à les reconnaître. Longtemps, cette non-reconnaissance fut l’objet d’une résistance politique, voire d’une censure effective. Elle prend aujourd’hui la forme d’un embaumement symbolique (la dissertation « universelle« ), au même titre que les bistrots français et la baguette de pain. L’enseignement de la philosophie disparaît en se répandant partout, incapable de faire vivre encore cette force critique, étouffé par la muséification de son interminable survie.

 

  • On ne lutte pas sans un système de valeurs. C’est justement à cela que travaille la surperdoxa, relativiste par essence. Elle règne sur le « en même temps », « le complexe », « le mesuré » contre la violence des discours « extrêmes ». Parce qu’il a désappris à juger la médiocre, le vulgaire, le bas en accueillant tout et n’importe quoi dans sa lourde besace relativiste, le professeur de philosophie disparaît logiquement. Mais juger ne suffit pas. Encore faut-il risquer de porter le jugement dans la cité au risque de briser le « en même temps », de trancher « le complexe », d’éclater « le mesuré ».

 

  • L’asepsie règne en maître et avec elle son cortège de conformismes vils. Point de jugements de valeur, point de risques. Pour le maître nihiliste, « les jugements de valeur relèvent soit de la poésie nationaliste, soit du tribunal populaire, mais pas en tout cas de l’instance intellectuelle, de la pensée. » (2) L’illusion aura été de croire que l’on peut penser sans risque. Sans une activité critique effective, l’activité intellectuelle devient un pur jeu de formes qui trouvera sur son chemin des jeux de formes mieux faits que les siens. C’est ce que rencontrent aujourd’hui les professeurs de philosophie : des jeux de formes plus forts et mieux faits que les leurs. Une évolution 2.0 du relativisme bon ton. Ont-ils oublié qu’il n’existait pas d’activité pratique et théorique qui ne soit l’enjeu d’une lutte dans la société ? Pensaient-ils benoîtement qu’ils avaient le privilège formel de l’activité intellectuelle ?

 

  • Le réarmement passera donc par une prise de conscience courageuse et sûrement violente de ce qui a fait d’eux des professeurs de philosophie. S’agissait-il d’entrer en religion ? De faire joli dans les marges du cahier du maître ? De se sauver ? De devenir fonctionnaires ? De se juger eux-mêmes ? De se dépasser eux-mêmes ? Autant de questions que la superdoxa est incapable politiquement de soulever.

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(1) François Châtelet, La philosophie des professeurs, Paris, Grasset, 1970, p. 26.

(2) Max Horkheimer, Théorie traditionnelle et théorie critique, 1970.

(3) Op. cit.

La consultation, piège à cons – I

La consultation, piège à cons – I

  • « Le ministère de l’Éducation nationale donne à tout un chacun — car au nom de quoi faudrait-il bien exclure quelqu’un ? — la possibilité de donner son avis sur les programmes de ce qu’il est convenu d’appeler le lycée Blanquer. Il va de soi qu’il s’agit davantage d’une entreprise de validation que de consultation. Le professeur décidant tout de même de juger sur pièce ce qu’il en est ne sera déçu.
  • Le questionnaire proposé est un questionnaire type, aucunement spécifique au programme de la discipline sur laquelle on se prononce. Programme d’arts plastiques, de biochimie et de philosophie, même combat.

  • La première rubrique (« APPROCHE GÉNÉRALE DU PROJET DE PROGRAMME ») invite très sérieusement le sondé, qui finalement l’aura tout de même bien dans le fondement, à juger de la qualité de la rédaction du programme. Il est vrai que le professeur a l’habitude de donner des points pour la présentation et la maîtrise de la langue française.

  • La rubrique, mal nommée, « LES CONTENUS D’ENSEIGNEMENT DU PROJET DE PROGRAMME » n’interroge sur rien d’autre que des propriétés formelles du programme : sa participation à l’orientation — on oublie trop souvent si Platon permet de se décider en conscience entre le DUT GACO et le BTS MUC —, la formation civique des élèves — Platon n’est-il pas en contradiction avec la retape que doit faire le professeur pour la défense de la démocratie libérale ? — la place du numérique — Platon permet-il de savoir protéger ses données sur Facebook ? —, etc. On interroge sur la pratique de l’oral mais pas sur celle de l’écrit, évidemment : quel dinosaure écrira encore dans les temps à venir ? Il n’y aura plus rien à écrire, faute de pensée et d’imagination.

  • La dernière rubrique (« LA MISE EN ŒUVRE DU PROJET DE PROGRAMME DANS LA CLASSE ») propose de méditer, pêle-mêle, sur l’évaluation, les horaires, la possible nécessité de formations pour le professeur (car son savoir n’est rien face à la parole de l’institution qui rassure et permet enfin de savoir quoi dire à ses élèves), etc.

  • Dans cette profusion de questions, on notera l’absence d’une interrogation, et de taille : le contenu de ces programmes est-il pertinent ? Personne ne devrait s’en étonner car il n’est plus l’heure de se demander ce qu’il faut enseigner, mais plutôt si cela développe la confiance en soi, si cela participe à la constitution de la personnalité de chacun, si cela met l’élève en activité grâce aux gadgets techno-ludiques.

  • Ce que l’on doit enseigner, il faut le taire. »

Matthieu Bouchet, professeur de philosophie.

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