World Philosophy Day : une expression du monosophisme

World Philosophy Day : une expression du monosophisme

  • Le jeudi 15 novembre c’est World Philosophy Day.  La philosophie : patrimoine mondial de l’humanité au même titre que Venise ou la baguette de pain. Le programme de ces rencontres mondialistes se déploie sous la grande banderole planétaire du « vivre-ensemble. » Venez visiter le musée des horreurs planétaires mais philosophiques avec l’UNESCO.

 

  • Philosophie à tous les étages, ce que le charabia mondialiste nomme « les lieux et les publics diversifiés » : « à l’école primaire, au secondaire, en hôpital, en prison, dans les cafés, universités populaires, médiathèques, au théâtre, au cinéma, au sein d’entreprises ou d’organisations, etc. » Personne ne sera tenu à l’écart de la grande communion. Le World Philosophy Day de l’UNESCO porte à vos oreilles une immense promesse, grandiose, une parousie de la communication et du concept, du développement et de l’idée. L’association Philolab (parmi d’innombrables) relaie la bonne parole « aux particuliers » et « aux entreprises » qui peuvent « bénéficier d’une réduction d’impôt sur les sociétés de 60% du Montant de ces versements, pris dans la limite de 5 / 1000 du C.A. H.T. de l’entreprise ». 

 

  • Le World Philosophy Day s’interroge sur l’avenir du monde de l’avenir mondial, à Paris le 17 novembre, à Kuala Lumpur le 15, Istana Hôtel, grande classe. La fausse conscience des promoteurs de la globalglose trouve ici les moyens d’étendre ses ambitions au monde entier. L’universel comme prétexte de la mondialisation tératologique des idées globalisées. Que la paix soit avec vous et avec votre esprit du monde. Le grand Logos dévitalisé flotte au-dessus de vos têtes. Finies les odieuses singularités stylistiques, les incongruités locales, les particularismes de la pensée. La philosophie n’a plus rien de situé, plus rien d’incarné. Elle est potentiellement de partout et pour tous. La philosophie comme idéal planétaire, glose ultime, sophisme mondial. Le monothéisme supplanté par le monosophisme.

 

  • A la différence du monothéisme, le monosophisme n’est plus situable. Il ne produit plus rien de concret (rites, pratiques religieuses, cérémonies culturelles et cultuelles) mais il produit sa propre production d’unité. Il se produit lui-même comme abstraction virtuellement unifiée. Alors qu’en situation, la pensée philosophique est toujours confrontée à des obstacles réels, des particularismes culturels, le monosophisme échappe à cette finitude tragique en soustrayant celle-ci à l’histoire. Il lui faut pour cela réécrire l’histoire, ou plutôt se donner une histoire qui ne rentre pas en contradiction avec ses nouvelles hypostases. La World Philosophy History en sera une.

 

  • Max Horkheimer note parfaitement que « si l’on considère isolément certaines activités ou branches d’activité ainsi que leurs contenus ou leurs objets, il faut, pour ne pas tomber dans l’erreur, avoir une conscience concrète du caractère limité des résultats obtenus par cette opération.  » (1) Le jour mondial de la philosophie ou le devenir monde du signifiant philosophie sont des illustrations parfaites de ce que devient une théorie lorsqu’elle échappe à sa mise en oeuvre pratique par des individus situés. La salle de cours disparaît comme forme limitative spatiale et temporelle. Les étudiants s’effacent pour laisser place à un public mondialisé abstrait. Le monosophisme n’impose pas une croyance mais un dispositif cognitif de neutralisation. Il laisse entendre – et il se donne les moyens économiques de ce projet – qu’il existe un discours du monde qui n’implique pas d’intérêts politiques particuliers et contradictoires. La promotion planétaire et patrimoniale de la philosophie occupe cette fonction d’unification acritique.

 

  • Les professeurs de philosophie, marginalisés par des dispositifs de contrôle qui tolèrent de moins en moins les intrusions critiques, trouveront, dans cette promotion symbolique, l’espoir de faire valoir leur point de vue. Espoir absolument illusoire et vain. La philosophie mondialisée est une affirmation des puissances mondialisées, certainement pas de la philosophie. Simple faire-valoir, passe-plats, le philosophe, pour reprendre le mot d’Horkheimer, « a pour son compte choisi de faire la paix avec un monde inhumain » (2). Désormais monosophe, il acceptera d’étouffer les contradictions  limitées de sa pratique située en se soumettant à la puissance lénifiante d’un discours mondialisable.

 

  • Il ne saurait y avoir une mondialisation des contradictions vécues de la pensée philosophique. Cette impossibilité structurelle, réellement indépassable, est essentiellement niée par le monosophisme aujourd’hui à l’oeuvre. Quoi de plus utile que de récupérer les signifiants des discours jadis porteurs de contradictions et de critique pour en faire les hypostases sans objets de nouvelles formes d’hégémonie politique ? Le président sera philosophe, le monde devra être plus philosophique, les instances mondiales de gouvernement deviendront philosophiques, plus encore le jour du World Philosophy Day.

 

  • Ne reste plus qu’à saboter en situation.

 

(1) Max Horkheimer, Théorie traditionnelle et théorie critique, Paris, Gallimard, 1974 pour la traduction française.

(2) Op. cit.