La dépersonnalisation des enseignements

La dépersonnalisation des enseignements

  • La tendance lourde, celle qui détermine l’orientation des réformes au pas de charge, est à la dépersonnalisation des enseignements. Les MOOC, ces cours massifs ouverts en ligne, se répandent partout. Les universités américaines connaissent cela depuis des années : la transformation des méthodes d’enseignement à partir des logiques de l’entreprise privée. Sans négliger l’intérêt pour la recherche de ces masses de données aisément disponibles de jour comme de nuit, il serait peut-être utile de s’interroger sérieusement sur les transformations anthropologiques qu’elles font subir à l’enseignement.

 

  • Il n’y a pas de pensée sans une tradition de pensée, tradition étrangère aux entités dépersonnalisées. Aurais-je eu le goût de la réflexion critique sans la rencontre incarnée avec des professeurs qui la pratiquaient devant moi ? J’en doute. C’est justement le détour par cette expérience subjective, la rencontre d’une pensée vivante et incarnée, qui est aujourd’hui en passe de disparaître et avec elle l’art de la transmission. Transmettre sans art, sans un tour de mains, en faisant l’économie de cette dimension artisanale qu’évoquait Michael Polanyi au milieu des années 70 (1), c’est l’ambition des MOOC. Une tradition de pensée n’a pourtant rien à voir avec une masse de données disciplinaires, matière inerte disponible pour l’individu hors sol qui la reçoit.  S’inscrire dans une tradition de pensée, c’est avant tout accepter une forme de maîtrise dont vous n’êtes pas spontanément capable. Au sens strict, se soumettre  à une discipline avant de pouvoir soi-même la maîtriser.

 

  • Cette soumission n’est pas complètement rationnelle, elle n’est pas non plus tout à fait passive. Elle suppose la reconnaissance active d’un ordre de la pensée (ceci vaut aussi bien pour les sciences humaines que pour les sciences de la nature), une façon d’analyser et d’expliquer qui ne peut naître spontanément chez l’étudiant. Non pas simplement une matière avec des contenus déterminés, aussi exhaustifs et massifs qu’ils puissent être, mais une manière de faire avec la matière, une façon exemplaire de s’y prendre. Il faut accepter l’idée contre-intuitive que le rapport au savoir est avant tout artisanal, que l’artisanat n’est pas simplement engagé dans la matière ; il est aussi d’ordre spirituel.

 

  • Se soumettre à une discipline à partir d’un exemple de maîtrise, autant dire une attitude aux antipodes des nouvelles formes de pédagogie. Ces dernières mettent en avant la spontanéité, les « expériences subjectives »  (la formule sera  inscrite demain au programme de la spécialité « humanités » dans le secondaire), l’autonomie de l’élève, sa créativité etc. Afin de ne pas brimer ce point de vue radicalement déraciné, la transmission doit être la plus neutralisée possible. Les masses de données en ligne répondent à cette exigence de neutralisation de l’interaction personnelle avec le professeur, une source possible de contamination et de partialité susceptible de corrompre la sacro sainte liberté de l’étudiant. L’idéal de ce système d’apprentissage serait de pouvoir rendre totalement impersonnel le dispositif de transmission, impersonnel donc reproductible, duplicable, algorithmisable.

 

  • En quelques décennies, la défiance a changé de camp. Ce sont les professeurs qui sont aujourd’hui possiblement suspects : transmettent-ils le matériel à la lettre – matériel dont la référence normative sera désormais celle des MOOC ou de toute autre forme de stockage en ligne ? sont-ils suffisamment à distance de la transmission, effacés, neutralisés par les dispositifs de contrôles ? ont-ils parfaitement intériorisé la dépersonnalisation de leur fonction de transmission ou font-il encore ressortir leur tradition de pensée, leurs curieux tours de mains ? L’épuration de la subjectivité professorale répond à cette question élémentaire : comment faire pour parvenir à une « offre pédagogique » (2) égale pour tous, autrement dit à un ordre concurrentiel non faussé par des traditions de pensées forcément hétérogènes et critiques ?  Une telle exigence semble conforme à cette sagesse des foules que les plus cyniques gestionnaires aiment convoquer pour asseoir leur légitimité contre les autorités intermédiaires ? De quel droit, je vous le demande, une tradition de pensée peut-elle faire obstacle à la consommation de savoir d’une masse d’usagers indifférenciés ?

 

  • Notons bien l’implacable  cohérence de cette tendance, très bien illustrée par la logique qui prévaut, par exemple, à la modification des programmes de philosophie en classe terminale. Recadrage des thèmes et couplages des notions entre elles afin d’éviter les disparités d’enseignement, autrement dit l’intrusion d’un moment aléatoire de maîtrise, d’un tour de main spécifique dans le traitement du programme.  Recentrage sur des savoirs dits « élémentaires » pouvant faire, à terme, l’objet de comptes rendus neutralisés : que faut-il savoir sur ? le programme de philosophie en dix fiches synthétiques. La disparation programmée de la dissertation, c’est-à-dire la mise en œuvre d’une pensée critique comme spécialité et maîtrise, au profit d’un essai, à savoir la libre expression d’un sujet toujours-déjà émancipé.

 

  • Il est dès lors parfaitement logique que des entreprises privées (fabricants de manuel, de logiciels d’apprentissage, de supports de stockage) soient pleinement associées à l’élaboration des nouveaux contenus quand les professeurs seront convoqués à la dernière minute pour les entériner, conformément à la neutralité de leur nouvelle fonction. Le renversement est achevé : l’interaction personnelle, celle des professeurs, est suspecte quand la désintégration anonyme, celle du marché, se trouve valorisée. Au fond, nous retrouvons ici une constante des régimes totalitaires : supprimer les acteurs intermédiaires de transmission du savoir qui pourraient échapper au contrôle du pouvoir. Place est faite pour la techno structure économique, au nom d’une révolution des esprits et de la culture, cette fameuse disruption.

 

  • A partir du moment où le marché à intérêt à écarter les traditions de pensée qui ne sont pas favorables aux violentes mutations anthropologiques qu’il produit, une lutte souterraine s’amorce contre les artisans de la pensée. Une lutte qui ne dit pas son nom ou plutôt qui se propose, contre les forces réactionnaires et les vieilles traditions, d’émanciper l’homme nouveau des vilaines manies du vieux monde.

 

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(1) Michael Polanyi, Personnal knowledge : Towards a Post-Criticl Philosophy, Chicago, 1974.

(2) Le lexique a son importance.