L’avenir du professeur de philosophie

L’avenir du professeur de philosophie

  • Pour le dire le plus simplement possible, dans la tête des techniciens réformistes, l’enseignement philosophique n’est rien de plus que de la culture générale mâtinée de points d’interrogation. Une oscillation sans conséquence entre des thèses réversibles,  un honnête endoctrinement sur ce qu’il est bon de savoir en se prémunissant très tôt contre les extrémismes. Une méthodologie universelle pour enfiler les idées entre elles et faire des coliers de perles plus ou moins chotoyants avec un corpus restreint de coquillages polis. Une circulation neutralisée qui indique le mal sans étalonner le bien. Une façon de penser soustraite aux aléas de l’incarnation, à la finitude tragique de celui qui la porte. Une circulation ductile et souple qui ne retournera jamais contre elle le couteau de l’analyse par peur de remettre en question  le no man’s land institutionnel qui l’autorise encore.

 

  • Qui ne connaît pas ces parterres feutrés à l’écoute du philosophe en vue dans les alcôves des librairies branchées : peut-on être heureux ? la passion de l’égalité ; est-il raisonnable de croire ? Transformer l’élève en public d’un service culturel bon ton, voilà la grande idée à peine souterraine. Elle affleure partout. Surtout ne pas heurter, accueillir la parole, donner droit à tout et à son contraire pour neutraliser à terme la violence inhérente à la recherche de la vérité. C’est qu’il ne s’agit déjà plus de cela. Qui s’efforcerait encore, dans le confort des lieux de culture, de viser le probe, le vérace, le sublime, de mener un combat quand il s’agit, au fond, d’acheter la paix sociale. La fonction iréniste de la culture, cette fameuse culture générale, sorte de maïzena civilisationnelle, liquide les conflits en homogénéisant la pâte. Le modèle à suivre est déjà celui du philosophe pâtissier pour médias et conférences de librairies à la page. Appliquant au mieux la relation de Chasles, il crée des vecteurs résultants, des synthèses équilibrées. Résolutions acceptables d’un faux problème qu’il feint pour l’occasion de se poser.

 

  • Sartre a raison de dire, en préambule de ses Questions de méthodes, que « la Philosophie n’est pas ». « Ou plutôt , ajoute-t-il, une philosophie se constitue pour donner son expression au mouvement général de la société. » Au lieu de considérer la philosophie et ses querelles d’école, il est assez logique de partir de ce mouvement général de la société. Quel est-il ? Une profonde désillusion critique doublée d’une acceptation de ce qui est. L’enseignement philosophique peut-il réellement survivre à cette désillusion, à cette acceptation ? Que dire en effet à des hommes et des femmes qui ne manquent de rien, constamment saturés, imperméables à toute élévation dialectique et en accord inertiel avec ce qui leur est offert ? A la limite, et paradoxalement, je ne vois que les élèves du secondaire pour philosopher encore marginalement, autrement dit faire droit à une forme de négativité radicale. Ailleurs, nous assistons à une dénégation de la philosophie. L’enseignement de la philosophie n’est pas nié – ce qui serait encore lui attribuer négativement une valeur. Il est dénié par élimination en lui de toute trace de négativité. Ce qui correspond à son achèvement, à sa consommation la plus insignifiante. Avec lui, nous sommes assurés de passer un bon moment.

 

  • Le terrain du professeur de philosophie, l’humus de son cours, ne peut être que le négatif. Il n’y a pas d’enseignement de la philosophie sans une pensée du négatif, sans une place centrale accordée à la négativité. Comment créer encore du négatif quand il s’agira demain d’enseigner l’élémentaire, l’incontournable, l’essentiel ? La réponse à cette question conditionnera l’avenir du professeur de philosophie dans l’institution. A contrario, les fiches de culture générale, cet horizon thanatique de l’enseignement philosophique, se présentent comme  ce qu’il faut retenir. Angoisse du vide, éloge du plein. Car, nous dit-on, le vide est partout. L’Etat attendra donc du professeur de philosophie, demain plus qu’hier, qu’il bouche les trous, comble les lacunes, remplisse de sa farine culturelle équilibrée toutes les béances. Refus de mettre en jeu le négatif, de le risquer. Refus et impossibilité quand « l’élémentaire » maïzena sera partout.

 

 

…..

(1) J.P. Sartre, Questions de méthode, in Critique de la raison dialectique, Paris, Gallimard, 1960.