Les plaintifs de l’hétéronomie

Les plaintifs  de l’hétéronomie

(Marc Chagall, Moîse recevant les tables de lois de loi, 1960)

  • Naviguant à vue, depuis quelques semaines, sur les pages des différents sites syndicaux consacrées à la réforme du Lycée, je mesure à quel point les professeurs conspirent contre leur propre liberté. Que le gouvernement se rassure, aucun risque massif d’insubordination intellectuelle. C’est ainsi qu’une association parmi d’autres (ACIREPH), supposée représenter les professeurs de philosophie dans le secondaire, trouve bon de noter à propos de la réforme en cours : « Cette orientation répond à une exigence pédagogique fondamentale qui veut que les professeurs sachent ce qu’ils doivent enseigner, et que les élèves sachent ce qu’ils doivent apprendre. Nous rejoignons pleinement les observations de Madame la Présidente du Conseil Supérieur des Programmes sur ce point. » Il est donc supposé qu’actuellement les professeurs ne savent pas ce qu’ils enseignent exactement. A cela s’ajouterait l’ignorance des élèves sur ce qu’ils devraient apprendre. Le texte concerne l’enseignement de la philosophie, je le rappelle.

 

  • L’hétéronomie consiste à recevoir sa loi d’un autre, le contraire de l’autonomie ou de l’émancipation. Cadrer, border, flécher, ce lexique, courant dans les sciences de l’éducation, est en passe de devenir la doxa universelle de cette fameuse « exigence pédagogique ». Comprenons finement le problème. Sans remettre en question la nécessité d’un programme scolaire, et cela quelle que soit la matière enseignée (la philosophie n’a pas à faire exception à cette règle), il est légitime de s’interroger sur cette demande grandissante de cadrage, de bordage et de fléchage pédagogique. Comme si les professeurs de philosophie en terminale n’étaient pas capables par eux-mêmes de savoir, à partir d’un programme de notions, ce qu’ils avaient à enseigner. Comme si les élèves n’étaient pas capables par eux-mêmes de savoir, à partir de ce même programme, comment travailler. Restriction du nombre d’œuvres susceptibles d’être choisies par le professeur dans l’année, couplage des notions entre elles, couplages de couplages, détermination des contenus, parcours cadrés, fiches bordés, élémentaire fléché. Inquiétant de constater à quel point cette litanie de restrictions est portée depuis des années par les intéressés eux-mêmes, impatients de voir leur liberté pédagogique réduite au bénéfice d’une réussite intellectuelle fantasmée.

 

  • Au nom de l’évidence et du bon sens, d’un pragmatisme sans faille, les professeurs de philosophie, de démissions en démissions, finiront par perdre leur maîtrise. Non pas celle d’un magistère métaphysique, d’une autorité qui leur tomberait du ciel. Non, celle qui leur vient de la conscience d’une absence de maîtres, la découverte qu’il n’y a pas de tabernacles soustraits à la lutte pour la vérité. Chaque professeur de philosophie se doit de rejouer dans sa classe ce que les plus grands esprits ont pu jouer à travers les siècles « Et cette partie, note parfaitement Georges Gusdorf dans Pourquoi des professeurs, qu’ils ont jouée jusqu’au bout sans savoir qu’ils l’avaient gagnée ou perdue, il faut aujourd’hui la rejouer, chacun pour soi, dans une pareille incertitude. Tel est le débat de la maîtrise dont chacun est pour soi-même l’enjeu. » (1) Le terrain symbolique de ce jeu incertain est absolument fondamental, un terrain nécessairement ouvert et lui-même incertain. Concilier cette lutte ouverte avec un quelconque programme n’est pas chose facile. Pour cette raison, un programme notionnel a été choisi en philosophie par des hommes et des femmes aux antipodes des nouveaux plaintifs de la pédagogie cadrée, fléchée, bordée, un programme qui rend encore possible l’enseignement de  la philosophie.

 

  • La grande plainte de l’hétéronomie doit être comprise ainsi : nous ne voulons plus de la maîtrise, nous ne voulons plus être des maîtres, nous ne voulons plus risquer de gagner ou de perdre la partie, ce sont là des choses beaucoup trop pénibles. Après tout, nous sommes des fonctionnaires au service de l’Etat, pas des aventuriers. Que l’Etat tutélaire couple pour nous les notions, réduise la liste des auteurs, impose une oeuvre suivie, propose les thèmes et les têtes de chapitre de notre cours. Nous serons comme les élèves, nous saurons enfin ce qu’il faut savoir : l’élémentaire. Si nous sommes comme eux, ils seront comme nous et il n’y aura plus de risques. Nous pourrons finir en paix. 

 

  • L’exigence pédagogique fondamentale en philosophie n’est certainement pas de savoir ce qu’il faut apprendre (je ne fais ici que citer le texte) mais d’apprendre à désapprendre que les liens tissés par d’autres sont des vérités absolues. L’enseignement philosophique repose sur la possible déliaison de ce qui a été appris. Sous prétexte que les élèves manquent de culture élémentaire (il faudrait d’ailleurs s’entendre sur la nature exacte de ce manque), on assiste à une dénaturation radicale de ce qui faisait la spécificité de cet enseignement : une force critique sans laquelle aucune émancipation spirituelle et politique n’est envisageable.

 

  • Les plaintifs de l’hétéronomie ne veulent plus de la philosophie et de sa dimension critique, ils veulent de l’ordre pour se dispenser de risquer leur maîtrise en affrontant le risque de la pensée. Combien ont renoncé à risquer la pensée en se réfugiant derrière des tours de camelots ? Combien veulent encore être des maîtres ? Je ne parle pas ici des conditions d’enseignement qui rendent parfois, pour d’autres raisons que disciplinaire, cette maîtrise impossible mais du désir de prendre le risque de penser devant les élèves. Je crains  pour eux et leurs élèves que les plaintifs de l’hétéronomie, ceux-là mêmes qui supportent sans ciller les réformes en cours dans la matière, n’aient plus ce désir depuis longtemps. Adressons-nous aux autres.

 

 

 

Georges Gusdorf, Pourquoi des professeurs, Paris, Payot, 1963, p. 111.