La désintégration symbolique

La désintégration symbolique

(Douanier Rousseau, Le rêve)

  • Emancipation. Le mot se trouvera demain dans les programmes scolaires sous la rubrique fourre-tout « Humanités, littérature, philosophie. » Emancipation ? E manu capere, se prendre en main, à l’horizon d’une désintégration symbolique et imaginaire qui rendra dans un même temps illusoire tout projet d’autonomie. En guise d’émancipation, ce qui est proposé par les maîtres queux de l’idéologie dominante et de sa bouillie marchande n’est autre qu’une soumission à un nouveau code, une façon de faire et d’être qui ne se situe plus dans l’ordre des pratiques mais dans celui des signes. L’émancipation dont il est question ne renvoie à aucune réalité subjective ou objective (qui est susceptible de s’émanciper  en septembre 2019 ? et de quoi ?). Questions devenues obscènes pour ne pas dire réactionnaires, le vilain mot.

 

  • Il va de soi, pour les nouveaux faiseurs de prestiges, que la valeur d’usage du signe (j’use de ce signe et pas d’un autre car je vise derrière lui cette réalité et pas une autre) doit s’effacer au profit de sa seule valeur de commutation (j’use de ce signe parce qu’il me fait penser à un autre signe). Cela signifie, dans un univers mental désintégré symboliquement, que le signe ne désigne plus rien. Il n’est pas là pour ça. C’est ainsi que le ministère des programmes peut créer des amas « Humanités, littérature, philosophie » ou « Éducation, transmission, émancipation » sans craindre d’être réfuté par une réalité signifiée qui n’a plus de lieu. Au fond, à la fin de l’histoire, éducation = transmission = émancipation = philosophie = littérature = Humanités, le dernier terme fonctionnant comme commutateur universel, signe absolu d’indifférenciation, opérateur magique.

 

  • Cette liquidation du symbolique ne semble pourtant pas toujours être vécue comme une catastrophe par ceux-là mêmes qui sont censés créer les cadres imaginaires et symboliques de cette fameuse émancipation. Pourquoi ? En grande partie parce qu’ils ne voient pas le problème pour être devenus incapables de le penser, autant dire de le structurer symboliquement. Une forme de surdité qui est aussi, sûrement, une protection, un repli devant l’ampleur de la tâche. La liquidation du symbolique, sa perte, ne trouve plus d’expressions symboliques adéquates. Il faut dire que l’attaque est massive et inédite : elle touche au cœur de nos capacités de résistance. Il ne s’agit pas d’une censure mais d’une reconfiguration imaginaire à ce point profonde qu’elle nous laisse démunis. Le travail idéologique fondamental ne consiste pas à s’attaquer d’abord aux contenus mais à les rendre inaccessibles en dynamitant les liens symboliques qui nous rattachent à eux.

 

  • Combien de fois ai-je pu entendre : « la réforme ne touche pas fondamentalement aux contenus. Le problème, c’est le nombre d’heures, les services ». A partir du moment où les digues symboliques entre les disciplines sont rompues (Humanités=littérature=philosophie), aujourd’hui par la bande (« spécialité »), demain partout (« tronc commun »), la question de la réorganisation des services se réglera d’elle-même. L’essentiel est l’acceptation d’un code général qui réduit à néant le procès de travail réel : qu’est-ce que faire réellement cours de philosophie à une classe de terminale ? qu’est-ce qu’affronter réellement l’incapacité de jeunes adultes à passer par la littérature pour se signifier ? qu’est-ce que « co-corriger » réellement une épreuve renommée « essai », sous le chapeau « Humanités, littérature, philosophie », quand les élèves peinent de plus en plus à s’exprimer et à abstraire ? J’entends par là réalité d’une résistance, d’une finitude, d’une incarnation située. Tout le contraire de la devise désincarnée car irréelle du « président philosophe », fluide comme les sans lieux à qui il s’adresse : « sky is the limit ». 

 

  • La malversation des signes, la malversation par les signes, n’est jamais anodine, encore moins pour des professeurs de littérature ou de philosophie. Disons plutôt qu’elle ne devrait pas l’être. Le procès de signification, plutôt procès de désintégration symbolique, est la condition préalable du travail idéologique, sa matrice. Une cohérence abstraite évacue toutes les contradictions réelles. Une fois acceptée, elle déterminera les conditions institutionnelles et matérielles d’une pratique radicalement nouvelle. La fonction symbolique des disciplines évacuée, le travail de liquéfaction sémiologique achevé, il ne restera plus aucun obstacle à la réorganisation du travail (ici celui des professeurs, ailleurs celui des médecins ou des juges).

 

  • Le domaine d’application importe peu tant la totalisation par le code est sans frontières. Ne reste plus qu’une masse indifférenciée, appelons cela du matériel (enseignant, soignants, juridiques etc.) et des logiques de compression économique. Le travail de désintégration symbolique (l’idéal, dans ce modèle, étant de ne plus savoir ce que l’on fait pour être disposé à tout faire) est au service exclusif d’une logique économique à court terme. Ce n’est certes pas au ministère de l’économie que l’on évalue le coût de la désintégration symbolique généralisée. Peu importe, me direz-vous, les prises de profits immédiates se passent fort bien de ces considérations symboliques qui ne sont, c’est bien connu, que de doux rêves.

 

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