Humanités, littérature, philosophie, smoothie

Humanités, littérature, philosophie, smoothie

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  • Pour information complémentaire: voici le PROJET PROGRAMME DE LA SPÉCIALITÉ HUMANITÉS LITTÉRATURE ET PHILOSOPHIE (tel qu’il a été envoyé aux éditeurs) et qui suscite les réserves formulées dans la pétition: Première1. 
  • Pouvoirs de la parole (Antiquité) L’art de la paroleL’autorité de la parole Les séductions de la parole2. Représentations du monde (De la Renaissance aux Lumières)Découverte du monde et rencontre des culturesDécrire, figurer, imaginerRelations homme-animal Terminale1. La recherche de soi (des Lumières à 1945)Éducation, transmission, émancipation

    Expressions de la subjectivité (ou de la sensibilité)

    Métamorphoses du moi

     2. Expériences contemporaines, rapport entre modernité et contemporain (à partir de 1945) 

    Création, continuité et rupture 

    Individu et communication 

    L’humain et l’inhumain

     

    L’épreuve portera sur un texte à caractère littéraire et présentant un intérêt philosophique identifiable ; elle comportera deux questions, l’une à teneur littéraire, l’autre à teneur philosophique, et chacune donnera lieu à une réponse qui sera un essai (ni une dissertation, ni une explication de texte).
    Cette épreuve sera co-corrigée par un professeur de lettres et un professeur de philosophie.

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  • Le texte ci-dessus est, en l’état, ce qu’il est aujourd’hui permis de savoir sur la réforme du baccalauréat concernant l’intitulé « Humanités, littérature, philosophie ». Il concerne les classes de première et de terminale. Cette ébauche de programme commun aux professeurs de littérature et de philosophie, sans compter bien sûr toutes les bonnes âmes qui se rangeront sous la méduse « Humanités », a été envoyée à des éditeurs (Hachette en fait partie). Sans aucune consultation préalable des principaux concernés, contrairement à ce que relaient faussement les services de presse officiels, nous découvrons, par la bande, une série d’intitulés supposés faire office de contenus d’enseignement pour la prochaine rentrée.

 

  • Il est sain, avant même de peser le sens et la valeur de cette liste, de rejeter d’emblée l’argument  qui consiste à dire que l’on peut construire un cours sur n’importe quoi. Pour ne prendre qu’un de ces intitulés : « Découverte du monde et rencontres des cultures ». Un n’importe quoi qui n’est jamais tout à fait n’importe quoi car le n’importe quoi est aussi prescriptif. Montrer ce qu’il y a de prescriptif dans ce n’importe quoi n’est donc pas sans intérêt.

 

  • Que retient-on à la lecture de cette liste ? Au début de l’histoire, l’homme parle beaucoup, il parle pour prendre le pouvoir, avoir de l’autorité et séduire. Une amorce qui ne surprendra pas quand on sait le succès des concours d’éloquence, du blabla comme nouvelle forme d’apprentissage. La transposition de la parlotte contemporaine sur l’agora et le forum. De quoi passionner des élèves qui ont renoncé, en accord avec certains enseignants à la fine pointe de la pédagogie, à lire et à écrire. Le parler est autrement plus démocratique.

 

  • Sans transition, nous enjambons les siècles : Renaissance et Lumières. Sans trop savoir de quoi il faut renaître ni ce qu’il faut allumer, la méduse « Humanités », d’abord bavarde, se déploie pleinement au second semestre. Après le pouvoir de la parole, le blabla en toge, la rencontre de l’autre, imagerie animalière, échange avec l’étranger, accueil de l’errant, multi culturalisme grand siècle, tajine et rouleaux de printemps, relations homme babouin chenille. Tu t’émancipes, il m’émancipe, je m’émancipe, ils s’aiment en slip, on s’aime en clip. On s’imagine, on se figure, on se décrit, on se tripote, on s’aime sous le grand luminaire humaniste. C’est presque aussi beau qu’une campagne pour La république en marche.

 

  • Un second semestre fourre-tout qui finira en amour des bêtes et musique du monde. Bref l’émancipation de l’homo festivus, aussi confus que la bouillie qu’il touille. N’oublions pas le public de cette salade composée, fraîchement sorti de seconde, saturé d’images, en partie illettré, incapable de se situer. En guise de spécialisation, offrons lui, en toute cohérence, un sommet de confusion mentale vaguement arrimé aux thèmes d’actu qu’il consomme mollement entre deux séries américaines. Très loin d’une formation, le menu, présenté aux clients par un parterre de professeurs aussi bigarré que la chose offerte, se tirant dans les pattes pour servir la soupe, a tout de la déformation. Des bribes de culture servies au pas de charge, des généralités aux antipodes d’une quelconque « spécialisation ». Voyons maintenant la terminale, le passage est de droit.

 

  • Nous plongeons sans transition au cœur de la bouillie, son réacteur : l’expérience, la sensibilité, le moi. Il ne s’agit plus (la différence est de taille) de penser des problèmes contemporains, d’exercer son sens critique, de problématiser en somme, mais de faire des expériences avec sa pâte émotionnelle. Ce qui pourrait être une théorie du sujet devient expression de la sensibilité. La limace postmoderne étend ses kilomètres de bave affective sur le vieux monde et ses vieux concepts. Imaginez le titre du cours, fidèle au programme : expression de la sensibilité . N’oubliez surtout pas les seaux.

 

  • Gare à ceux qui douteraient de la permutation des genres, qui brimeraient l’émancipation subjective et émotionnelle des métamorphoses du moi affectif. La disruption macronienne affleure également (création, rupture). Le point d’orgue étant l’antienne : expérience contemporaine. Suis-je moi-même en train de faire « une expérience contemporaine » en découvrant un à un les fruits frais de cette corne d’abondance  ? Qui, après lecture de ce beau programme, osera brimer ma subjectivité critique ? A moins, ce n’est qu’une hypothèse – une de ces hypothèses que les élèves de « spécialité » n’auront plus les moyens de faire, sevrés d’armes intellectuelles, à moins, dis-je, que ce gloubi ne soit rien d’autre qu’une arme de dissuasion massive, une mise au pas, un dressage anthropologique.

 

  • Les agents de la postmodernité liquéfiante aiment les esprits confus, dociles, ayant plus de relation à l’animal qu’ils en ont à leur propre irréalité. La littérature et la philosophie, à suivre ce qui ressemble plus à un smoothie culturel qu’à un contenu disciplinaire, dressées par un tel programme, n’auront plus aucune force d’incarnation. Gaston Bachelard écrit dans La Terre et les rêveries de la volonté : « On ne veut bien que ce qu’on imagine richement. » Pour lui, seule la rencontre avec la matière, la résistance de l’objet, peut former une telle imagination dynamique. Si j’imagine un smoothie en lisant cette suite indigeste de titres, c’est que des professeurs de lettres, de philosophie, m’ont formé à une discipline autre que l’expression de ma subjectivité . La discipline est notre miroir dynamique. En détruisant les contenus disciplinaires au profit de smoothies culturels, le ministère détruira demain les miroirs symboliques sans lesquels, humains ou inhumains, hommes ou animaux, nous ne seront plus rien.