Le radeau de la Méduse « Humanités »

Le radeau de la Méduse « Humanités »

José Manuel Ballester, Le Radeau de la Méduse (La balsa de la Medusa), 2010

 

  • La sacralisation symbolique de la philosophie dans le nouveau baccalauréat est le résultat d’un long processus qui a vu cet enseignement propulsé depuis une vingtaine d’années sur le devant du spectacle. Hier encore, un « philosophe, écrivain », dans une lettre ouverte aux quatre vents de la sottise, de la prétention, de la vulgarité et de l’absence de talent, s’adressait à un « président philosophe » au moins aussi venteux que lui. Cette nullité est aujourd’hui ce qu’il est convenu d’appeler « critique » et « politique » dans des articles rédigés à la hâte  par des pigistes qui vivotent entre deux pop’up publicitaires de bagnoles.  L’indifférence aux contenus (qui lit encore sérieusement ces « philosophes, écrivains » ? Qui les discute encore ?) est aujourd’hui à ce point évidente que l’on peut, en hauts lieux et sans trembler, former l’amas « Humanités, littérature, philosophie » comme spécialité d’enseignement dans le secondaire sans prendre la peine de déterminer les relations d’idées entre ces antiennes. Les programmes, autrement dit les contenus, viendront après. Plus tard. On verra.

 

  • Le terme « humanités » a  l’avantage de susciter des associations mentales positives, englobantes, oecuméniques sans que l’on sache de quoi il en retourne. Le pluriel ne laisse rien de côté. All inclusive. Le fait que la philosophie et la littérature se trouvent associées à cette méduse gélatineuse signifie exactement ceci : ne cherchez pas à penser des liens, laissez vous prendre dans les filaments inconsistants de cette méduse du Bien. Déplaçons un peu la perspective. Que penserait-on de la spécialité « Nourriture, poire et pomme  » ?

 

  • Dans la liste des spécialités d’enseignement proposées par le ministère en vue de son nouveau baccalauréat, la notion « d’humanités », présentée au même titre que les autres disciplines, n’apparaît pas comme un chapeau ou un titre mais comme un contenu parmi d’autres : « humanités, littérature, philosophie ». Tout le monde sait qu’il n’existe pas à ce jour de professeur d’humanités. Que signifie par conséquent la mise en avant d’une étiquette sans contenu d’enseignement quand il s’agit justement de créer une spécialité d’enseignement qui englobe la littérature et la philosophie ?

 

  • Pour les esprits qui ont pondu cette chose, il aurait été impensable d’associer cette méduse du Bien (« Humanités ») à la géopolitique, aux sciences politiques ou aux sciences sociales, autant de propositions d’enseignement qui renvoient explicitement à des contenus déterminés dans le supérieur. Alors que tout est mis en oeuvre (c’est le discours officiel) pour arrimer les contenus du secondaire à ceux du supérieur, quand il est demandé aux professeurs de garnir des « portefeuilles de compétences » et d’œuvrer à l’orientation des élèves,  la littérature et la philosophie se voient attelées à un objet sans contenu d’enseignement, une coquille vide, un radeau dérivant sans âmes : « Humanités ».

 

  • Qui voudra demain s’embarquer sur ce radeau fantomatique, qui ne saisit pas l’ampleur du naufrage annoncé ? Un naufrage relatif me direz-vous, un naufrage sans naufragés. Après tout, l’humanité c’est tous et personne à la fois. Pensé comme un catéchisme républicain sacralisé qui ne pourra demain qu’accompagner le mouvement général (géopolitiques, sciences politiques, sciences sociales, autant dire sciences du fait avéré), les « humanités » n’auront plus qu’une fonction symbolique, aussi floue que marginale. J’appellerai cela une dilution des disciplines (littérature, philosophie) par contamination de l’inconsistant (Humanités). Et c’est exactement à cela que sert cette non-discipline, à dissoudre mentalement tout ce qui y sera demain attaché. Car comprenons au moins une chose : ce qui ne sera pas déterminé, fixé et attaché explicitement à une offre de formation, disparaîtra. C’est le mode de disparation qui n’est pas encore très bien compris, faute d’être pensé par ceux qui préfèrent de loin vomir sur l’école publique ou la sanctuariser dans le velours tradi de leur posture académique. Disparition par promotion symbolique. C’est d’ailleurs comme cela que le « président philosophe » a été élu, en faisant miroiter des signifiants vides d’objets. « Humanités » en fait partie. Que la philosophie et la littérature se trouvent associées à ce plasma est une saloperie sans nom. Une de ces saloperies qui a tous les apparats du Bien. Une de ces saloperies bifides qu’affectionnent particulièrement les pervers stratèges du nouveau monde.

 

  • Il se trouve qu’il existe historiquement un enseignement capable de révéler en pleines lumières les basses manœuvres des petits hommes, les stratégies de pouvoir inavouables, les ruses et les dissimulations des potentats  de ce monde. Cet enseignement ne date pas d’hier mais pourrait disparaître demain. S’il fait la une des médias c’est toujours pour le réduire, le désamorcer, lui faire perdre toute efficience. Il n’est ni un catéchisme, ni un baume réconfortant, encore moins une oraison funèbre. Il est vivant par nature, vivant au milieu des zombies qui se  partagent en ricanant les restes accessibles à leur médiocrité. Il n’est pas plus humaniste qu’anti-humaniste, tout dépend de l’usage et du sens que l’on donne à ce mot. Il dérange, il doit déranger, c’est sa seule vocation. A ceux qui m’objecteraient que les temps sont durs, je répondrais qu’ils l’ont toujours été. Les temps ne sont pas plus durs, ce sont les hommes, conscients du naufrage et décidés à lutter, qui sortent peu à peu du tableau.