La fable acritique des manuels de philosophie

La fable acritique des manuels de philosophie

  • La double page ici photographiée est extraite du manuel de philosophie Magnard publié en 1989. Son titre « La philosophie comme débat entre les textes. » Une somme cartonnée de plus de 600 pages dans laquelle vous pourrez lire, à côté des philosophes « académiques », des extraits, par ordre alphabétique, d’Antonin Artaud, de Mikhail Bakounine, de Charles Baudelaire, de Jean Baudrillard, de Julien Benda, d’Ernst Bloch, de Cornélius Castoriadis, de Jean Dieudonné, d’Anton Ehrensweig, de Paul Feyerabend, d’Antonio Gramsci, d’André Green, de Franz Kafka, de Vladimir Ilitch Oulianov Lénine, de Georg Lukacs, d’Herbert Marcuse, de Robert Musil, de Saint Paul, de Donatien Alphonse François, marquis de Sade, de louis Sala-Molins, de Joseph Vissarionovitch Djougatchvili dit Slatine, de Johann Kaspar Schmidt, dit Max Stirner, d’Alexandre Zinoviev. Vous pourrez vous interroger, loin des niaiseries mensuellement affichées par le magazine de la pub’philosophie nationale, sur « l’art et l’insignifiance », « la pauvreté de l’imaginaire politique » ou « la puissance du délire ». 600 pages de textes d’une étonnante densité illustrés par des photographies sobres des auteurs les plus contemporains. A l’exception de Max Stirner (sorte de curiosité sans conséquence en 2012), tous les auteurs que je viens de citer ont disparu du Magnard 2012. Je dis bien tous.

  • Afin d’illustrer l’effondrement en question, ouvrons les pages 452 du Magnard édition 2012 (à droite sur la photographie ci-dessus) et 320 du même Magnard édition 1989 (à gauche). 23 ans et un gouffre. Le thème choisi : la justice et le droit. La question posée en 1989 : Qu’est-ce qui est le plus à craindre : l’ordre ou le désordre ? En 2012 : La force peut-elle fonder le droit ? Puissance critique de la première ; niaiserie infra critique de la seconde. Venons-en aux textes. En 1989, un extrait d’Elias Canetti, Masse et puissance, 1959. Dans la marge du texte, une synthèse en gras : « L’ordre, c’est toujours au bout du compte l’odre de condamner à mort le plus grand nombre possible de gens. » En 2012, à quoi avons-nous droit ? Une fable de La Fontaine, Le loup et l’agneau. En 1989, une question sérieuse : « Est-ce haïr la loi que mettre en doute son bien-fondé ». En 2012, une autre insignifiante : « Pourquoi le vrai loup, le loup de la nature, ne peut-il pas être injuste ? » En 1989, Sala-Molins, Canetti, Marcuse. En 2012, Le loup et l’agneau, une double page sur Benjamin Constant, une quadruple page sur John Rawls.

 

  • La liquidation de la dimension critique dans les manuels de philosophie au profit d’une fable de La Fontaine, l’élimination systématique de toute une tradition de pensée qui attaque l’existant plutôt que de le défendre niaisement au prix de fausses mises en question, n’est pas l’effet du hasard ou d’un léger oubli. Il s’agit bien au contraire d’une réorientation massive et concertée de la dimension critique d’un enseignement qui tend à devenir une soupe culturelle bon ton. La France culturisation de la philosophie. Contrairement au vrai loup de la fable qui ne saurait être injuste (réflexion à la portée d’un enfant de 10 ans), certains professeurs de philosophie résistent encore à l’inéluctable essorage en faisant valoir un certain sens moral. Une résistance spirituelle, et c’est certainement cela la morale de notre fable, qui rendra encore possible les effets de réel d’un enseignement aujourd’hui menacé. Non pas par des forces qui se déclarent (la nullité intellectuelle de ceux qui les portent ne ferait pas longtemps illusion) mais par des soumissions larvées, une chaîne vertigineuse de démissions et d’acceptations qui transforme le professeur de philosophie en un camelot de fabliaux soporifiques.

 

  • Au-delà de ces intuitions sporadiques, une étude minitieuse pourrait seule établir l’ampleur de la liquidation. Une véritable mise au pas qui n’attend pas le cours de philosophie en terminale pour se faire sentir, un travail de sape intellectuel qui rendra demain l’enseignement de la philosophie impossible – si l’on entend par philosophie une libre activité de la pensée qui n’a de compte à rendre qu’aux limites critiques qu’elle se donne. Pour être tout à fait honnête, la confrontation, même sommaire, de ces deux manuels me donne le vertige, une sorte de nausée. J’arrête là en ajoutant qu’elle déprimerait un âne. Le texte de Canetti (Magnard, 1989) commence ainsi : « Nous avons montré que l’ordre, sous sa forme domestiquée, courante dans la collectivité des hommes, ne représente qu’une sentence de mort suspendue. » Intellectuellement, quand il s’agit de trouver un job et de soutenir la croissance, une masse d’ânes déprimés ou morts, quelle différence.