L’imaginaire critique

L’imaginaire critique

 

(Carl Friedrich Lessing, Paysage montagneux : ruines dans une gorge, 1830)

  • Quelle que soit la chose visée, la conscience critique suppose l’évaluation d’une différence dans l’être, d’une hiérarchie entre le digne et l’indigne, la grâce et la disgrâce. La conscience critique est une forme de l’exil, un éloignement qui empêche de jouir sans reste de ce qui se présente comme une plénitude satisfaisante. Un écart qui nourrit indirectement le désir d’une autre intensité. Jean Baudrillard se disait gnostique sans pour autant donner à son rêve une réalité (encore moins virtuelle) qui viendrait gonfler l’hyper-réalisme ambiant qu’il cherchait justement à piéger de son ironie.

 

  • Mais de quel rêve s’agit-il ? Non pas le songe ou le sommeil de la raison, cette vie nocturne de l’esprit, inconsciente depuis que la psychanalyse en a fait un objet d’investigation, mais son rêve. Un rêve conscient. Yves Bonnefoy, dans L’imaginaire métaphysique, appelle imaginaire métaphysique, et que je distinguerais de l’imaginaire critique, le rêve diurne. Le rêve diurne ne s’installe pas dans l’irréel mais aspire à un plus réel, ce « réellement réel » dont parle Platon au sortir de sa caverne et qui amusera encore longtemps les petits penseurs nominalistes barbotant dans le bourbier souterrain. Ressentir le manque d’être est la première condition du rêve diurne. Non pas avoir plus mais être plus, être d’une autre consistance, d’une autre nature.

 

  • « Telle est donc, écrit Yves Bonnefoy, l’autre opération que l’imaginaire accomplit : elle ne nourrit pas seulement le désir d’avoir ce que l’on a pas, elle donne à rêver qu’on peut être comme on n’est pas. »(1) Il ajoute finement : « Dans le premier cas, on ne cherche pas plus loin que la chose à posséder, demandant à la représentation mentale la même sorte de réalité, et les mêmes satisfactions, que celles qui caractérisent la situation où l’on est. Dans le second, le désir d’être s’éveille, s’attache à la scène imaginée pour l’impression d’absolu qui la colore, demande moins le fruit, que la saveur de l’être dans le fruit. Naissent ainsi l’imagination et l’imaginaire métaphysiques, qui veulent que le monde que nous aimons soit autre tout en restant le même. » Le rêve diurne n’est donc pas une excroissance du rêve nocturne, un débordement qui contaminerait de sa quincaillerie merveilleuse ce qui est sous nos yeux mais un être rehaussé.

  • Hélas pour la bonne fois poétique de Yves, le rêve diurne a pris la forme d’un cauchemar autrement plus inquiétant que ceux du peintre Füssli. La question de savoir comment s’opère le rehaussement de l’être ne fait pas véritablement sens dans L’imaginaire métaphysique. La réponse y est évidente : seule la poésie peut accomplir l’examen de l’imaginaire métaphysique, seule la poésie peut témoigner de la simplicité de l’existence tout en nous faisant désirer la saveur de l’être. Mais Yves Bonnefoy peut-il mesurer l’ampleur de la catastrophe quand les mots dont il use, en compagnie de Rimbaud, pour « changer la vie » sont devenus les slogans d’un programme d’hyper-réalisation sans limite. Un programme qui engloutit tout imaginaire d’affirmation dans une forme inédite de normalisation par saturation de réalité (virtuelle, augmentée, 3D etc.)

 

  • Il n’est pas un rêve diurne qui n’ait son équivalent en simulation, clonage, duplication, modélisation, hyper-réalisation. Cette prise de pouvoir, armée de techniques, lamine progressivement les résistances poétiques en nous enfermant mentalement dans son horizon de contrôle. C’est pourquoi nous en sommes au point où nous devons retourner la peau de l’imaginaire métaphysique : non pas rêver d’être comme on n’est pas, mais rêver de ne pas être comme on nous réalise chaque jour un peu plus. L’imaginaire critique, il s’agit de cela, au grand damne des technos du clash qui veulent des identités auxquelles s’accrocher, fait le vide. « Une loi émerge avec ces questions : faute de vide, l’imaginaire disparaît. C’est sans doute pourquoi on n’a jamais tant produit et jamais moins créé. » (2)

 

  • Faire le vide, non pas pour retrouver un être rehaussé mais pour désosser la gangue d’hyper-réalité qui nous assiège. Les dindons de l’hyper farce peinent à comprendre que cet imaginaire là ne veut rien, qu’il n’a rien à offrir, aucune promesse à vendre aux meilleurs prix des meilleures ventes du mois. Quand il y a trop de tout (d’idées, de débats, de projets, d’utopies, d’information, d’actualité, d’artistes, d’imagination au pouvoir, de présidents philosophes, de romanciers bourrés de talent, « bourrés » c’est important), il ne reste plus qu’à tout vaporiser. Ce qu’il nous reste de poésie dépend de notre capacité ou de notre impuissance à bousiller avec gaieté. Bousiller la joie au cœur et le trait au fusil. Saloper les projets de réalisation qui veulent « voir le jour ». Dégueulasser poétiquement les mulets postmodernes qui les portent. Les humilier avec grâce et un petit talent de saltimbanque.  Leur chier dessus dans l’élégance du style et la recherche du mot juste. Au fond, poursuivre le travail de tous les gnostiques qui n’en veulent pas.

 

  • L’imaginaire critique est en état de coma dépassé ? C’est un fait. Cela dit, écrire que l’on dépasse le coma n’est pas donné au premier venu, à la bleusaille qui se pique hâtivement de remettre en question le méchant monde en gobant des graines et en manifestant contre le steak tartare. Ecarter les niaiseries qui ont fait tant de mal à l’esprit de contestation. Retrouver une forme de violence imaginaire qui nous immunisera demain des violences hyper-réelles car hyper-simulées dans une équivalence morbide entre la réalité virtuelle et la virtualisation du réel. Répondre à cette violence qui nous expulse du monde. Poétiser en ayant le sens de la ruine.

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(1) Yves Bonnefoy, L’imaginaire métaphysique, Paris, Seuil, 2006, p. 19

(2) Annie Le Brun, Les châteaux de la subversion, Paris, J.J. Pauvert, 1982, p. 21.