Il y a néant et néant

Il y a néant et néant

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(Araignée souriante, Odilon Redon, 1881)

  • Qu’on ne se méprenne pas sur l’idée de néant. Jean-Paul Sartre, dans L’imaginaire, fait de la néantisation du monde une condition préalable à la création d’irréel. L’imagination n’est pas une augmentation 3D de la réalité, une amplification de ce qui est déjà partout et qui empoisse sur les écrans de la saturation intégrale. Nous devenons, à pas forcés, incapables de nous déprendre du monde. Aucune imagination n’est possible sans une négation radicale de ce qui est, sans une capacité à créer une zone dépressionnaire dans l’amoncellement asphyxiant des figures de la positivité. Que les zombies adaptés qui n’ont pas encore compris ce qu’était, en son essence, l’activité critique regardent en boucle une publicité Uber, un spot musical mondialiste ou se repasse ad nauseam le clip de campagne d’Emmanuel Macron, le « philosophe en politique ». Soyons clairs et explicites : notre liberté est en jeu, celle de pouvoir anéantir ces monstres d’hyper positivité, de leur résister au moins. A défaut ? Nous crèverons. Une mort design par engluement dans « l’en soi » aurait dit Sartre dans son lexique, une mort par incapacité de faire le vide autrement. Les corps auront beau vivre cent ans, avec des réductions fiscales pour les uns et des hausses d’impôt pour les autres, « le logiciel », « l’ADN » du fric pour tous, notre conscience s’évanouira. De loin, les hommes pucés seront toujours là mais ils auront perdu la capacité de « néantir dans l’être » (1) Immergés dans des univers d’hyper perception, ils confondront désormais l’imaginaire et la production ininterrompue de positivités rentables.
  • Roland Barthes disait prendre un plaisir retors aux « produits endoxaux » [ceux de l’opinion] à condition qu’on lui tende « un peu de discours détergent » au sortir du bain. Il imaginait ce contre poison à partir d’un souvenir d’enfance. « Adolescent, je me baignai un jour à Malo-les-Bains, dans une mer froide, infestée de méduses ; il était si courant d’en sortir couvert de brûlures et de cloques que la tenancière des cabines vous tendait flegmatiquement un litre d’eau de Javel au sortir du bain. » (2) Le travail imaginaire rejoint chez lui l’idée afin de déprimer les englués de cette triste gelée. Les déprimer sans reste en créant une sorte de vortex critique qui aspire à peu près tout. Bien sûr, les résignés crient déjà au délire, incapables de signifier ce qui est partout sous leurs yeux, impuissants à symboliser quoi que ce soit autrement que sur le mode mimétique de la duplication stérile. Il est décisif d’observer leurs réactions, de jauger la force de l’imaginaire qu’ils nous offrent en retour, qu’on le tâte un peu, qu’on le soupèse pour voir.
  • La question imaginaire par excellence – qui n’est pas sans conséquences politiques – est de savoir ce que nous faisons de ce rien. Gilles Lipovetsky a eu tort de parler avec succès d’une ère du vide (3). Nous sommes plutôt dans l’incapacité de faire le vide autrement que sous une forme positive. S’il est juste de dire que les nouveaux maîtres font le vide, il est aussi exact d’affirmer qu’il n’en font rien. Il font le vide en dissuadant les hommes, sous couvert de pragmatisme, d’efficacité, de rentabilité, non j’ai bien mieux, de « chômage de masse », d’en faire quelque chose d’autre. Au fond, ils ont le néant oppressif quand nous imaginons un néant créateur. Pire encore, un néant répressif qui ne supporte pas de se voir concurrencé sur son propre terrain. Ils raffolent des faiseurs de nouveaux projets, des initiatives citoyennes en tous genres, des nouveaux médias, des bonnes volontés. Ils gonflent leur rien avec cette positivité grandissante. Même Pierre Desproges, pour le plus grand malheur de sa sœur, est devenu tendance chez les hyper creux du plein. C’est dire.
  • En cela, la critique et son vortex, comme la bouteille de Javel de Roland Barthes, ne sont pas de nouvelles offres sur le marché – qui, au sens littéral, en dégueule. Il faudrait plutôt aller chercher du côté de l’incantation, de la magie, de la mystique. Peut-on encore défier le vide sans en rajouter ? Voilà une bonne question, difficile à traiter cela dit. Insoluble ? Peut-être. Mais avons-nous le choix ? Pouvons-nous faire l’économie d’un tel affrontement avec les spadassins du néant répressif ? J’en doute. Notre santé mentale est en jeu mes amis, notre équilibre psychique et nos joies à venir. Les forces de l’argent ? Nous sommes d’accord. Le cynisme des maîtres ? On vous suit. Le pouvoir des puissants ? Oui, toujours avec vous. Mais derrière ce barnum, propice aux grandes tautologies, il y a l’imaginaire. Comment l’homme se pense-t-il ? Quelle conscience a-t-il de lui ? Quelle alchimie symbolique le fait tenir debout ? Les combats économiques – redistribution des richesses, équité de l’impôt, niches fiscales et j’en passe – risquent très vite de se rabattre sur des tourniquets sans dehors. Ils gonflent aussi le plein et font le vide. A moins qu’ils ne fassent droit à une autre conquête : celle qui nous oblige à différencier en nous la qualité de nos néants.

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(1) Jean-Paul Sartre, L’Etre et le Néant, Paris, Gallimard, 1942.

(2) Roland Barthes, Barthes par Barthes, Paris, Seuil, 1975, « Méduse », p. 126.

(3) Gilles Lipovetsky, L’ère du vide, Essai sur l’individualisme contemporain, Paris, Galimard, 1983.