Alain Badiou connaît-il les chiottes turques ?

Alain Badiou connaît-il les chiottes turques ?

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  • Parmi les innombrables professionnels de la causerie révolutionnaire, Alain Badiou occupe certainement une place de choix. Au théâtre de la Commune d’Aubervilliers – chacun sait que les révolutions se jouent et se déjouent dans les théâtres – il donna « un séminaire exceptionnel » le 23 novembre 2015. Les éditions Fayard proposèrent à la vente un petit livre blanc au prix de cinq euros. Son titre : Notre mal vient de plus loin, Penser les tueries du 13 novembre. Je l’ai lu, il va de soi. Mieux, je l’ai à cet instant sous les yeux, souligné ici ou là. La colle, de mauvaise facture, se craquelle déjà au centre et ma dernière lecture, dans la salle de bain, a eu raison de la couverture. Les éditions Fayard ont des progrès à faire en matière de thermocollage.
  • Je le dis sans trop de détours, si un de mes proches avait figuré sur la longue liste des blessés et des morts, je serais allé personnellement, avec deux trois amis, me taper Alain Badiou. Discrètement, en finesse. Pour cette phrase : « Il n’y a plus rien, ni victimes, ni assassins. » Cette phrase, qui apparaît à la page 50, n’est pas sans justification. Voici l’argument. Les tueurs, de « jeunes fascistes », seraient « les produits typiques du désir d’Occident frustré, des gens habités par un désir réprimé, des gens constitués par ce désir. » Ils représenteraient le « symptôme nihiliste de la vacuité aveugle du capitalisme mondialisé, de son impéritie, de son incapacité à compter tout le monde dans le monde tel qu’il le façonne. » Relisez bien la dernière phrase. Prenez le temps nécessaire à la rumination intellectuelle. Posez-vous.
  • La pseudo-recherche sur l’identité du tueur dans un chapitre intitulé « Qui sont les tueurs ? » aboutit à l’incapacité du capitalisme à compter tout le monde dans le monde tel qu’il le façonne. Ce qui, en bonne rationalité, signifie exactement ceci : les tueurs, ces symptômes d’un désir frustré réprimé, sont des laissés pour compte. La méthode est rouée : de qui les tueurs sont-ils le nom ? Peu importe le sujet responsable de l’action criminelle. Le sujet, pour Alain Badiou, n’est qu’un symptôme, un effet de surface sans autonomie. On se souvient de la magistrale leçon du maître : le sujet n’existe pas. Objectivement, à lire aujourd’hui quelques spectres de l’université de Paris VIII, la leçon a fait son petit effet.
  •  Mais revenons au texte. Que vaut conceptuellement cet improbable « désir frustré réprimé » qui expliquerait tout ? Pour répondre à cette question fondamentale, j’ouvre, à côté de la brochure mal collée de Fayard, un recueil publié en 1977 par les éditions François Maspero. Le papier est jauni mais la brochure est impeccable. Le volume, dégageant une rassurante odeur de poussière froide, a tenu quarante ans. Le livre de Fayard, blanc immaculé, semble déjà réclamer la poubelle. Celui de Maspero rayonne. Objets inanimés avez-vous donc une âme ?
  • Le livre de Maspero a pour titre : La situation actuelle sur le front de la philosophie (Cahier de Yénan n°4). Situation sur le front actuel de la philosophie. Rendez-vous bien compte ? Réalisez-vous le chemin parcouru ? Le front actuel de la philosophie ? Je ne vois aujourd’hui que le pastiche pour répondre à une telle question : l’affront actuel de la philosophie. Mais laissons cela à de futures joyeuses dérives. Dans ce recueil publié par Maspero figure un texte du dénommé Alain Badiou, Deleuze en plein. Ce texte, initialement publié dans la revue Théorie et politique en 1976, sonne la charge marxiste-léniniste contre Gilles Deleuze et Félix Guattari. Le sérieux révolutionnaire, celui des masses opprimées, articulé à un solide appareil d’Etat ne fait pas dans la dentelle. Lisons plutôt : « Le parti, c’est, plus que tout autre objet historique, un en deux : unité du projet politique du prolétariat, de son projet étatique, dictatorial. Et, en ce sens, oui : appareil, hiérarchie, discipline, abnégation. Et tant mieux. Mais aussitôt l’inverse historique : l’aspiration essentielle des masses, dont le parti est l’organe, le bras d’acier au non-Etat, au communisme. Et cela donne tout le contenu stratégique du parti comme direction. »
  • Le sérieux révolutionnaire c’est pour Alain Badiou, en 1977 et en bonne rationalité, celle que je n’ai pas envie de lâcher aujourd’hui, pouvoir dire deux choses contradictoires tout en justifiant cette contradiction au nom de la stratégie. De la stratégie, autrement dit du pouvoir étatique. Je tiens là une première idée : toute pensée qui sacrifie la vérité à la stratégie déclare la guerre à la pensée. De quoi « le contenu stratégique » d’Alain Badiou en 1977 est-il le nom ? D’une subordination de la critique intellectuelle à un modèle de pouvoir. L’essentiel n’est pas la justesse du propos mais son efficacité opérationnelle sur le terrain de la guerre. Ironique pour quelqu’un qui la vomit. Ce qui sera condamné un jour, le désir deleuzien par exemple au nom du sérieux révolutionnaire, pourra très bien être utilisé le lendemain ou quarante ans après. Il suffit pour cela que la stratégie l’exige, en haut lieu idéologique.
  • Voyons ce qu’Alain Badiou écrit à propos de la référence au désir en 1977 à la page 31 de ce Cahier de Yénan  n°4 à la douce odeur de poussière froide. Une fois encore, prenons le temps de la lecture : « Je me suis longtemps demandé ce que c’était que leur « désir », coincé que j’étais entre la connotation sexuelle et toute la ferblanterie machinique, industrielle dont il le revêtent pour faire matérialiste. Eh bien, c’est la liberté de la critique kantienne ni plus ni moins. C’est l’inconditionné : impulsion subjective évadée invisiblement de tout l’ordre sensible des buts, de tout le tissu relationnel des causes. C’est l’énergie pure, déliée, générique, l’énergie en tant que telle. Ce qui est à soi-même sa loi, ou son absence de loi. La vieille liberté d’autonomie, repeinte hâtivement aux couleurs de ce qu’exigeait légitimement la jeunesse en révolte : quelques crachats sur la famille bourgeoise. » En 1977, cracher sur la famille bourgeoise c’est faire partie des « adversaires haineux de toute politique révolutionnaire organisée » et autant dire « couler comme un pue ». En 2015, massacrer des hommes et des femmes parce qu’ils ont le tort d’être là, c’est tout au plus le « symptôme d’un désir réprimé », de cette incapacité qu’à le capitalisme « à compter tout le monde dans le monde tel qu’il le façonne. »
  • La différence entre le désir purulent (injustifiable) et le désir frustré (à comprendre) est une différence de classe. Le désir du bourgeois, celui d’hier ou d’aujourd’hui, s’écoule comme le pue. La désir des déclassés – hier, « prolétaires parisiens« , « gens des soviets« , « paysans du Hounan » , « jeunes ouvriers de Sud-Aviation » ; aujourd’hui, prolétaires nomades, gens du voyage, paysans de Syrie, jeunes ouvriers dominés par le capitalisme mondialisé – est réprimé, frustré mais il sent la violette. Haut diagnostique stratégique délivré dans le confort des théâtres occidentaux, il va de soi. Reste « l’intellectuel de la classe moyenne » dont je suis. Alain Badiou m’explique avec force détails que je vis, moi et mes semblables, avec 14 % des ressources disponibles. Une peur m’accompagne, celle « de se voir balancer, à partir des 14 % qu’on partage, du côté des 50 % qui n ‘ont rien. » Alain Badiou ne nous dit pas s’il figure dans cette belle moitié. Mystère. « Et la peur constante d’un petit privilégié, c’est de perdre ses privilèges. » Alain Badiou, lui, n’a pas peur puisqu’il dit que la peur est de mon côté. Il en est le metteur en scène en émargeant (dixit l’intéressé) à environ 5000 euros par mois. Celui qui fait être l’être s’en exonère aussitôt. Surplomb, hauteur, contenu stratégique, toujours. A cette peur s’ajoute « un extrême contentement arrogant de soi-même. » Le profil du vrai petit connard occidental en somme, flippé, merdeux, prêt pour le fascisme. Je suis prévenu.
  • Causer dans des théâtres à la place du prolétariat nomade pour accuser l’arrogance de la classe moyenne occidentale apeurée qui fait de l’œil au fascisme en incitant les rares intellectuels de cette même classe à aller « consulter le prolétariat nomade », voilà la grande idée révolutionnaire d’Alain Badiou et de quelques-uns de ses sbires. Si vous arrivez à faire cela en fixant en plus, du coin de l’œil révolutionnaire, l’Idée platonicienne dans une zone de guerre dévastée par le capitalisme mondialisé qui rend, en fin de compte, les assassins et les victimes indiscernables, c’est que vous êtes prêt, mes amis, à chier debout.

A propos de la merde cybernétique dépolitisée acritique et hyper pragmatique qui vient

A propos de la merde cybernétique dépolitisée acritique et hyper pragmatique qui vient

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  • Les adaptés du nouveau monde acceptent de vivre dans une merde cybernétique dépolitisée acritique et hyper pragmatique. C’est leur choix. Le nôtre est, anthropologiquement parlant, plus exigeant. Il se trouve que les deux ne sont pas compossibles dirait Leibniz. Bien sûr, on rêverait tous d’un monde dans lequel le choix des uns n’interfèrerait pas sur celui des autres. Ceci est ton monde, écrit Nietzsche, le seul, le tien, l’unique. Dans ce monde, présenté faussement comme un univers de choix multiples, le ratatinement de l’homme n’est pas une option parmi d’autres, plutôt une condition de l’illusion du choix libéral. Seul l’homme rétréci peut imaginer que la merde cybernétique dépolitisée acritique et hyper pragmatique n’a pas d’incidence sur les capacités qu’il aura demain d’y résister.

    Contrairement à ce qu’elle affirme, en nous dépliant par le menu la nécessité de laisser faire le marché, la conscience libérale assure la promotion constante et interventionniste, avec des moyens démesurés relativement à ceux de la conscience critique, du renouveau, de la transformation, du changement. C’est elle qui attaque quotidiennement l’homme tel qu’il est pour le transformer en un homme tel qu’il devra être. C’est encore elle qui accuse ceux qui ne veulent pas de sa merde cybernétique dépolitisée acritique et hyper pragmatique de passéisme, d’inertie et de sclérose. Sous la mise en scène d’une fausse liberté de choix, la conscience libérale exerce ainsi une véritable tyrannie des esprits qu’elle camoufle derrière la promotion d’une action politique efficace et axiologiquement neutre, au-delà des « clivages partisans ». Cette tyrannie des esprits est d’autant plus violente et prescriptive qu’elle passe, en générale, en contrebande.

    C’est aussi pour cette raison que la conscience libérale tolère beaucoup mieux les critiques de type économiques – dont elle réfutera évidemment l’irréalisme – que celles qui investissent le terrain symbolique de l’anthropologie politique. Ce qui part de l’économie y retourne, dans une circularité qui n’a aucune chance de se transformer en force révolutionnaire. Par contre, celui qui pointe, avec une certaine constance, les logiques de démolition (intellectuelle, spirituelle, valorielle) devra rester inaudible. Son travail est incompatible avec la fausse pluralité du choix libéral et son entreprise de ratatinement de l’homme. La conscience libérale à la manœuvre s’accommode fort bien d’un monde où la conscience humaine sera réduite à sa plus simple expression : un abrutissement cognitif docile vaguement irritable sur des causes insignifiantes.

    Il va de soi qu’il sera nécessaire d’embaucher massivement des cadres culturels d’encadrement dont la tâche sera de faire accroire que rien ne change, qu’il y a encore de la pensée, de l’esprit et de la finesse, contrairement à ce que grognent les esprits chagrins et rétrogrades. Il va de soi aussi qu’ils tiendront un discours lui-même acritique politiquement à destination d’une petite élite culturelle qui surnagera sur un océan de médiocrité (en ayant, cela va sans dire, le moins de contact possible avec lui). A intervalles réguliers, un insipide spectacle de moralisation de la vie publique sera offert à une masse anémiée, satisfaite d’exercer un feint contrôle sur ce qui lui échappe radicalement. Dans ce monde, certains individus, pris en étau entre les conséquences de l’épandage de merde cybernétique dépolitisée acritique hyper adaptée et le cynisme des maîtres qui l’exploitent au mieux, exprimeront  leur colère en ayant encore à l’esprit une certaine idée de l’homme. L’effacement générationnel de cette idée signera la fin de leur combat. En attendant, ils cognent.

Contre la criticophobie – La fabrique du musulman (Nedjib Sidi Moussa)

La fabrique du musulman – Contre la criticophobie

(Nedjib Sidi Moussa)

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  • La question que l’on se posera, en refermant l’essai pertinent de Nedjib Sidi Moussa, est faussement simple : qui a intérêt à racialiser la question sociale ? Avec elle, d’autres s’accumulent dans un chapelet profane : qui tire profit de la nouvelle promotion du concept de « race » ?  qui se gave sur le dos de ceux que l’on enferme dans des déterminations ethnico-religieuses ? qui met régulièrement en scène le grand barnum racisme / antiracisme pour faire son beurre ? Qu’il s’agisse de se lancer dans de pesantes tirades sur les menaces structurelles que l’Islam ferait peser sur la République française ou de prendre la défense du musulman fantasmé, il est essentiel de savoir qui fabrique le musulman et dans quel but.

 

  • Un rappel historique. Lorsqu’en 2006 un procès est intenté contre Charlie Hebdo (et non contre L’Express ou France soir qui avaient également publié les caricatures de Mahomet dont la fameuse caricature du danois Kurt Westergaard (2005), le prophète de l’islam affublé d’une bombe en guise de turban), La ligue islamique mondiale, émanation du régime saoudien, s’est jointe à la Mosquée de Paris dans la plainte. Ce procès politique, voulu aussi par Jacques Chirac (l’avocat de l’accusation n’était autre d’ailleurs que son avocat personnel, Francis Szpiner) avait une fonction : donner des gages aux pays du Golfe à qui la France vendait (elle n’a pas cessé depuis, que les flippés de la croissance économique se rassurent) des mirages fabriqués par un dénommé Dassault, à l’époque propriétaire de l’Express. Denis Jeambar, alors rédacteur en chef de L’Express, expliquera au procès avoir eu une discussion téléphonique avec Serge Dassault la veille de la parution du journal avec les fameuses caricatures de Mahomet. Opposé à la publication des caricatures, Dassault s’inquiétait pour son commerce et sa prochaine visite, en compagnie de Jacques Chirac, aux Emirats. Islamophile ? Serge Dassault. Islamophobe Denis Jeambar ? Ces contes pour enfants, particulièrement prisés par la presse nationale et son spectacle de l’islam, permettent de passer sous silence les logiques réelles qui gouvernent aujourd’hui le monde dans un cynisme absolu.

 

  • Parmi ces logiques, le prétexte de la défense des musulmans de France contre les méchantes caricatures d’un journal satirique. Afin de masquer les intérêts réels du marché mondial au sein duquel les différences de vue sont inexistantes (Lafarge et Daesh pour l’exemple), il est utile de monter les prolos les uns contre les autres. Entre la ligue islamique mondiale – l’idéologie des marchands de pétrole – et le droit de l’homisme mondial – l’idéologie des marchands d’armes – l’entente est bonne.  Les milliardaires saoudiens ont d’ailleurs d’autres choses à faire de leur chibre religieux, aux derniers étages des hôtels de luxe parisiens, que lire Charlie Hebdo. Quant aux marchands d’armes, ils n’ont pas plus de rapport aux arguties sur les fines limites de la satire que je n’en ai à leurs rombières poudrées ou à leurs putes juvéniles. Ainsi va le monde.

 

  • Dans ce monde justement, la presse nationale française, en 2007, ne fera aucun cas du témoignage de Denis Jeambar (qui quittera d’ailleurs L’Express suite à cette affaire de caricatures) mais accordera d’innombrables colonnes au racisme de l’antiracisme ou à l’antiracisme raciste ou les deux à la fois tant la chose est à ce point abrutissante de sottise qu’elle anéantira toute capacité de distinction intellectuelle. C’est justement à cela que résiste Nedjib Sidi Moussa dans son livre, une saine résistance à la criticophobie. La racialisation des questions sociales permet de saper les forces de résistance au cynisme mondialisé des maitres. Elle relève bien d’une stratégie de pouvoir et d’une logique de dépolitisation massive en accord avec le spectacle généralisé. Il suffit pour s’en convaincre de jeter un œil (un seul suffit) sur les aboiements médiatiques qui tiennent lieu de « débats » sur le sujet. Peu de chance, dans un tel vacarme, que les analyses de Nedjib Sidi Moussa soient audibles – ce qui, en passant, arrange aussi bien les fonctionnaires du spectacle anti-raciste et décolonial que les rentiers anti-raciste et identitaire du spectacle.

 

  • La fabrique du musulman, pour reprendre sa bonne formule, est mondiale. Tout comme la fabrique du démocrate ou du citoyen de ce même monde. « L’extrême confusion de nos contemporains, écrit-il à la fin de son livre, gavés de publireportages et d’infodivertissement, doit beaucoup à la liquidation programmée de toute espèce de conscience historique [j’aoute critique]. Laminée par un présentisme omniprésent, celle-ci est remplacée par « une guerre des mémoires » où des héritiers proclamés prétendent assumer en bloc les actes de leur prédécesseurs. » Avec la mélanine en juge de paix. Il n’y a aucune raison d’être optimiste. Le « Musulman » est beaucoup plus utile pour le commerce du pétrole et des rafales que l’ouvrier immigré politisé qui en chie en montant des palettes à Cenon ou des stades au Qatar. Le « Musulman » qui s’excite sur un petit dessin est nettement plus docile que le français d’origine maghrébine qui gueule contre la politique sociale de sa ville. Mais la réciproque est aussi vraie. Ce qui fait du « Musulman » fabriqué le partenaire du démocrate tolérant et abruti par le spectacle de l’insignifiance. Le démocrate tolérant n’a aucune conscience historique, ne sait pas d’où il vient et vote là où on lui dit de voter. Le bachelor mimétique de l’heure fera l’affaire. Elève de Ricoeur ? Quel raffinement, quelle beauté. Les deux fonctionnent de concert, laissant en paix les intérêts réels d’une exploitation économique qui se fait dans leur dos. Tous deux bouffent de la merde, respirent un air vicié, fréquentent une école publique au rabais, consomment. Et c’est bien là l’essentiel. Si en plus, cherry on the liberal cake, ils peuvent se cracher dessus en écoutant BFMTV, c’est encore mieux.

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Nedjib Sidi Moussa, La fabrique du musulman, Essai sur la confessionnalisation et la racialisation de la question sociale,  Libertalia, 2017.

 

 

 

Gloire aux thanatiques

Gloire aux  thanatiques

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James Ensor, Les Péchés capitaux dominés par la mort, frontispice, 1903, eau-forte colorée à la main

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« Ne chantez pas la Mort, c’est un sujet morbide.

Le mot seul jette un froid, aussitôt qu’il est dit.

Les gens du « show-business » vous prédiront le « bide » «  (1)

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  • Seule la pensée de la mort a cette maléfique vertu de réunir les opposés plus sûrement que les drapeaux. Inutile de courir les assemblées, de feindre la dissidence ou le renouvellement des tribunes, de grimacer un consensus, de faire miroiter une belle réconciliation des cœurs. Le programme de la mort se passe de commentaires et de like. L’encrier reste vide, le buvard est bien sec et les bavards se taisent. Voilà la seule égalité que je connaisse, une balade certes qui n’enchantera pas grand monde. Peu propice aux effusions collectives est la pensée de la mort. Et pourtant ? Qui veut la balade des égaux, la démocratie – il paraît que le mot est aujourd’hui plaisant aux oreilles – veut aussi la mort car c’est de la mort que les ego tirent la force de se regarder en frères. C’est encore de la mort que le sourire fissure les certitudes obscènes de l’avachissement dit « libéral ». C’est toujours de la mort que l’amour peut se dire.

 

  • La pensée de la mort peut s’avérer joyeuse à qui la pratique mais la joie dont il est question vient d’ailleurs, elle n’est pas de ce monde affairé. L’hédoniste des supermarchés du livre radote son Epicure qui rassure les mémères poudrées en fin de journée dans une odeur de livres thermocollés. La mort n’est rien pour nous, dis-tu en clignant de l’œil ? Rares sont les idées plus idiotes que celle-ci. La mort n’est rien par rapport à nous, ajoutes-tu en clignant de l’autre ? Une plate évidence cadavérique. La joie sans la pensée de la mort, la joie sans la pleine conscience de l’irréversible et de l’horizon mortel ? Plutôt crever de rire. Pour avoir évacué la pensée de la mort au profit de je ne sais quelle thérapie anémiée, mélange vomitif de toutes les décoctions de mollesse, cette gélatine rentable de nos saisons marchandes, la sensiblerie humaine a devant elle un océan de cotons hydrophiles. Les tricheurs, les chialeurs de l’heure, les  professionnels de la pleurniche ont pris leurs quartiers dans ce champ de mollesse. Où sont les derniers thanatiques qu’on leur passe une camisole numérique, qu’on leur cure les ongles au cas où il leur resterait encore un peu de mort sur les doigts. Et que les commerçants des valeurs estivales ne viennent pas me flinguer les oreilles avec leur « nihilisme », cet ostensoir pour bigots impuissants. C’est de la pensée de la mort dont nous manquons le plus car c’est d’elle, et d’elle seule, que l’homme a toujours tiré sa force.

 

  • Il se trouve – croyez-moi, je n’y suis pour rien – que la critique ou ce qu’il en reste n’est jamais très éloignée de la pensée de la mort. Le seul évènement sérieux et digne d’attention, le seul qui mobilise aujourd’hui un imaginaire de rupture, c’est le terrorisme. Mais de quoi parlons-nous exactement ?  Je cite ce texte de Jean Baudrillard dans la conclusion du livre Le néant et le politique dont une des fonctions littéraires est d’angoisser les cons qui s’y croient. Il est peut-être temps qu’il soit finement compris, s’il reste encore, dans la bouillie ambiante, des hommes et des femmes concernés par l’idée : « Si être nihiliste, écrit Jean Baudrillard,  c’est porter, à la limite des systèmes hégémoniques, ce trait radical de dérision et de violence, ce défi auquel le système est sommé de répondre par sa propre mort, alors je suis terroriste et nihiliste en théorie comme d’autres le sont par les armes. » Quand les logiques hégémoniques, dont nous sommes aussi parties prenantes,  expulsent à ce point le négatif en en faisant une insignifiante composante de son spectacle chronique, il ne reste que cela : la pensée de la mort. Non de la mort comme objet mais de la mort comme sujet à partir duquel le défi est encore possible. La pensée depuis la mort comme l’ultime défi d’une pensée adverse. C’est cela que dit Jean Baudrillard. Son échec est d’avoir, en partie,  abandonné cette idée au profit d’un nihilisme bon ton. Tout du moins dans la forme. Nos sociétés marchandes, les gens du « show-business » quand les deux se confondent, ont pour programme global de ne plus angoisser, de transformer l’homme, ce sujet mortel, en un spectre saturé de plénitudes connectées. Ne nous angoissez pas, caquettent-ils avec leur petit micro de rien du tout, nous sommes là ensemble pour passer « un bon moment ».

 

  • Sans pensée de la mort, oubliez en vrac  les Devos, Brel, Desproges, Cioran, Brassens, Ferré, Pasolini… La grande morbidité de nos sociétés marchandes, celle qui fait horreur et ruine la puissance créative de l’homme : la mort n’a plus droit de cité. Cela ne concerne pas simplement la fin de vie de ma grand-mère, morte dans un couloir de CHU derrière une porte  avec une poche de glucose pour en finir en douce, mais les représentations imaginaires d’une société tout entière. Le refoulé est gigantesque, à ce point global que la disparition du thanatique ne fait plus question. Il existe pourtant un lien très étroit, quasi métaphysique, entre la création comme rupture, le politique comme institution et la pensée de la mort. Pierre Desproges, par exemple, était obsédé par la mort. C’est d’elle dont il tirait son imaginaire, ses meilleurs traits. Emil Cioran écoutait de la musique tsigane avant d’écrire depuis les limbes.

 

  • Une critique est inaudible quand elle est mortel. C’est aussi pour cette raison que notre époque n’en veut plus. Il ne s’agit pas simplement d’une stratégie du « show-business » (politique, journalistique, philosophique, cathodique, internétique, hystérique, merdique etc.)  pour cacher la critique afin de consolider les intérêts financiers du CAC 40. S’en tenir à cette compréhension exclusivement matérialiste est le signe d’une misère intellectuelle consommée. La révolte de l’esprit, auquel il faut patiemment travailler, sera quasi métaphysique ou ne sera pas. C’est aussi pour cette raison que nous radotons depuis cinquante ans les mêmes formules sur la société du spectacle, le capitalisme triomphant et la montée de l’insignifiance qui n’en finit plus de monter. C’est encore pour cette raison qu’on nous ressert les plats lyophilisés du « grand Capital » ou des « forces de l’argent » dans une forme lessivée et toujours plus mièvre. C’est toujours pour cette raison que les meilleurs esprits désertent la place frappés d’une mélancolie critique dont il ne font plus rien.

 

  • Qui veut encore penser et agir depuis la mort ? Laisserons-nous longtemps à la violence la plus aveugle le privilège de cette gloire-là ? Combien de temps accepterons-nous sans ciller l’univers mental qui accompagne le rétrécissement de l’homme, ce néant stérile gavé de bien ? Les zombies ironisent, de cette ironie crépusculaire qui accompagne si bien leur soumission : – on vous plaint un peu (2). C’est ici que le travail commence, que les Gargantua thanatiques démolissent, pierre par pierre, les châteaux du gué de Vede du néo-capitalisme (nommez d’ailleurs cette bestiole comme bon vous semble), du « show-business » écrivait Ferré. Que craignent-ils ? Eux-mêmes, de ne pas avoir assez de force et de courage, de volonté et de patience, pour côtoyer le thanatique, le défi radical dont parlait Jean Baudrillard. En définitive, ils livrent un combat titanesque avec leur propre volonté bien plus qu’avec les mouches qu’ils éloignent avec un rameau de saule.  Veulent-ils réellement de la critique ? Ne sont-ils pas plutôt des nains qui se prennent pour des géants, des bouffons bien vivants qui se fantasment en princes de la mort ? Qui les prendra encore au sérieux quand les faiseurs de culture sautent allègrement d’un mort à l’autre comme les feuilles de l’automne se posent sur les tombes des cimetières poussés par le vent ? (3)

 

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(1) Ne chantez pas la mort, Ferré, texte de Jean-Roger Caussimon.

(2) Oui un peu seulement, la médiocrité n’aime pas les extrêmes. C’est là sa sagesse.

(3)  Ils appellent cela une rétrospective ou un hommage.

 

 

 

 

 

Entre vide occidental et islam mythifié : la critique

Entre vide occidental et islam mythifié : la critique

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(texte écrit en novembre 2015. Depuis  ? Rien )

  • Vous ne trouverez pas en terre d’Islam un mouvement d’émancipation qui chercherait à séparer radicalement le politique du religieux. Cornélius Castoriadis faisait ce constat en 1991 (1) dans un entretien avec Edgar Morin publié dans le Monde du 19 mars de la même année, suite à la première guerre du Golfe (1990-1991). « Et cet Islam a devant lui un Occident qui ne vit plus qu’en ménageant son héritage ; il maintient un statu quo libéral, mais ne crée plus de significations émancipatrices. On dit à peu près aux Arabes : jetez le Coran et achetez des vidéo-clips de Madonna. Et, en même temps, on leur vend des mirages. »  Pour Castoriadis, si responsabilité de l’Occident il y a, elle se situe dans ce déficit de significations imaginaires émancipatrices, l’illusion fondamentale consistant à croire que ce qui nous a fait n’est plus à faire. Les grandes passions  religieuses, nationalistes et mythologiques dépassées, ne reste que l’univers du consommable à perte de vue, ce qu’Edgar Morin – avant qu’il ne devienne le dernier sage des sans idées – appelait, dans le même article, « les basses eaux mythologiques ».

 

  • Parmi ces grandes passions, la laïcisation qu’il faut bien comprendre comme un vaste mouvement d’émancipation porté par une espérance, « la sortie de l’homme hors de l’état de minorité, où il se maintient par sa propre faute. » (2) Ce processus, entamé dans certains pays arabes, cyniquement confortés par des intérêts occidentaux (Syrie, l’Irak de la guerre contre l’Iran, la Turquie), n’a que peu de rapport avec ce que nous voudrions entendre par démocratie. La collusion entre l’émancipation laïque et les intérêts économiques ne pouvait, à terme, qu’apparaître comme une solution faible et importée. Ce que résume parfaitement Edgar Morin – avant qu’il ne devienne le barbon qui « enseigne à vivre » sur les plateaux télé – dans sa discussion avec Castoriadis : « N’oublions pas que le message laïque d’Occident arrivait en même temps que la domination impérialiste et la menace d’homogénéisation culturelle, de perte d’identité, qu’apportait notre déferlement techno-industriel sur le reste du monde. »  Le retour à des mythes ancestraux, à cet Islam mythifié, ne peut se comprendre sans ce jeu dialectique de forces et de réactions. En panne d’avenir émancipateur, les pays occidentaux, les Etats-Unis en tête de pont, projettent un présent éternel du marché et de la jouissance consommée qui, tout en secrétant ses pathologies propres, ne laisse plus aucune alternative politique à des pays incapables de se hisser à cette « hauteur ». En partie, le fondamentalisme religieux est moins un recul qu’une réponse à cet état de fait.

 

  • Parmi les valeurs que je pourrais défendre, vestige de nos significations imaginaires gréco-occidentales, je maintiens la critique. Critique qui ne se tourne pas exclusivement vers l’autre en se préservant mais qui se déploie, hardi hardi, comme auto-critique radicale, capacité à se déprendre afin de faire vivre les conditions politiques – car collectives – d’une remise en question de ce qui est. Cela n’exclut pas une forme de violence et des chocs en retour. Proprement affligeante, la réduction de cet espace critique est notre catastrophe. Sous la pression d’un marché du consommable omnipotent, la critique s’efface au profit d’un jeu de positions et de fausses-trappes à somme nulle. Un irréel combat de catch.

 

  • Un de mes derniers échanges avec une éditrice chez Flammarion résume à lui seul l’état de délabrement mental de nos sociétés en « basses eaux mythologiques. » Mon texte visait le cynisme contemporain, en particulier certains auteurs, philosophes, essayistes médiatiquement en vue. Après plusieurs reprises sur les conseils de cette éditrice, à la suite d’un jugement particulièrement favorable à l’issue de la dernière relecture, réponse m’a été faite que le texte n’était pas publiable dans cette maison d’édition car « les médias n’en feraient aucune… critique. » Cette conclusion tragi-comique, après deux ans de travail, signifiait simplement ceci : votre critique est incompatible avec l’ordre des choses, le confort mental de l’attachée de presse, nos partenariats économiques, nos choix en matière de consommable. Autrement dit le rejet n’était pas lié à la qualité du texte, à sa valeur intellectuelle, mais à la nature des problèmes qu’il soulevait dans un système de consolidation du pouvoir (celui proprement médiatique de faire être)  qui ne peut admettre la moindre auto-critique qui ne soit pas aussi une consolidation de ce pouvoir. Cette tautologie, bien au-delà de mon cas individuel – qui n’aurait d’ailleurs aucune valeur s’il n’était pas aussi le symptôme d’un processus global – nous renvoie directement à cette question fondamentale d’une panne de l’avenir émancipateur en occident.

 

  • « Donnez-nous des valeurs pour résister à la barbarie », hululent les marchands de camelote spirituelle, autant de valeurs « positives » qui pourront librement circuler d’un média à l’autre dans une indifférence généralisée qui n’inquiètera personne. « Nous n’avons pas besoin de critique ou d’auto-critique mais de sens pour nous lever courageusement demain matin », ajoutent ces oies sans grâce. « Lorsque l’on dit qu’il n’y a plus de sens, les gens entendent automatiquement qu’il n’y a plus de sens prédonné. Or, le problème n’est pas là, dans la mesure où l’absence d’un sens prédonné ne crée pas nécessairement un vide. Il peut s’agir au contraire d’une chance, d’une possibilité de liberté, qui permettrait de sortir de « désenchantement » » (3) C’est bien ainsi qu’il faut interpréter le « vide occidental », ce vide prend plutôt la forme d’une hyper-saturation, de sens, de valeurs, de recettes, de biens et de services. L’ère du vide est très mal nommée. Peut-on envisager en Occident une désaturation qui ne prenne pas la forme d’un retour au religieux ou aux identités archaïques, une critique qui préserverait les acquis d’une émancipation historique sans se prévaloir d’un sens prédonné ?

 

  • Le constat est pourtant manifeste : le doute, le scepticisme, la critique reculent. Si « le monde occidental » est en crise, ajoute finement Castoriadis, cette « crise consiste précisément en ceci qu’il cesse de se mettre vraiment en question. » (4) Pour cette raison, « la guerre contre le fondamentalisme », qui prend la forme d’une défense de ce qui est contre ce qui ne peut plus être, est aussi une catastrophe de civilisation dans la mesure où elle repousse comme toujours plus inessentielle et secondaire cette remise en question du monde occidental au motif qu’il ne faut pas donner des armes à l’ennemi. En ce sens, le vide occidental (qui est en réalité un plein mythifié) et le mythe arabe (qui peut prendre la forme d’un vide archaïque) sont les expressions hautement dialectiques d’un blocage historique qui ne pourra se surmonter que par leur dépassement conjoint. Il me semble que la responsabilité, ici, est de faire la partie du chemin qui nous incombe.

 

  • Il est peu probable que l’attachée de presse de Flammarion, biberonnée à la communication Power point, Twitter and co, issue de la génération molle des quadras politiquement anémiés, soit à la hauteur de cette responsabilité historique.

 

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(1) Entre le vide occidental et le mythe arabe, Le monde, 19 mars 1991, in La montée de l’insignifiance, Paris, Seuil, 1996.

(2) Emmanuel Kant, Réponse à la question : « Qu’est-ce que les Lumières ? », Œuvres philosophiques, Paris, Gallimard, Pléiade, 1985, tome 2.

(3) Cornélius Castoriadis, op. cit.

(4) Op. cit.

Tu vois mieux Debray ou de loin ?

Tu vois mieux Debray ou de loin ?

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  • Dans la catégorie sage et vieux barbon, faiseur de haïkus et divertisseur intellectuel mâtiné de culture sur grandes ondes, autant dire bon client d’insignifiance, j’appelle Régis Debray. Oui, il est toujours là Régis Debray, un peu partout, il se divertit, il passe le temps, il s’amuse. Cet été il a même trouvé une idée en picorant du texte avec des amis protestants comme il dit : l’avènement planétaire du néo-protestantisme arrive en France avec Macron. Dans un texte miniature, où la question de savoir si nous feuilletons un article de Elle ou un « essai fulgurant » (1) reste indécidable, Régis Debray peaufine son style : « Quand le matos avance, le bios recule – la crédibilité passe du grognard  aux marie-louise. C’est le novice qui inspire confiance. » (2) Il faut croire que la formule enfarinée ne s’applique pas aux penseurs du siècle. Les olds in town sont de sortie. C’est même la tendance du moment : « privilège du vieux con dernier tirage : une place au balcon, sur le défilé des générations. »(3) « Le vieux con » Régis Debray – les publicistes aiment se faire mal – se met en scène et égraine les imagiers de sa vie : « C’est un avantage d’avoir pu, adolescent, écouter les récits des combattants et résistants (1940-1945), plonger dans l’époque des militants (1945-1980), se retrouver en remontant, à côté des notables (1980-2010), et voir, sur ses vieux jours, les managers sous les lambris (2017-2027). » En recopiant ceci, je le dis sans détour / j’espère que le sénile qui me viendra un jour / prendra une autre forme que celle qui consiste / à faire subir aux autres son dernier tour de piste.

 

  • Il serait fastidieux de noter une à une les formules prétentieuses de Régis Debray. Après tout, moyennant huit euros, le lecteur doit faire aussi sa part du travail. Posons-nous plutôt la question suivante : pour quelle raison ma génération est-elle à ce point incapable d’assumer seule la prise en charge critique du monde qu’elle dirige désormais ? Feu Stéphane Hessel, Edgar Morin, Michel Serres, Alain Badiou, Marcel Gauchet, Régis Debray, Bernard Pivot… Les quadras qui se piquent de penser un peu ont besoin de vieux sages (Debray dirait des « vieux cons ») pour détourner le regard du désert qui leur fait face. C’est à cela que sert Régis Debray, c’est aussi pour cette raison qu’il est encore présent sur les ondes de la matinale : pour la petite histoire qui rassure. « Critique », c’est encore mieux. Adaptée et technodule quand il s’agit d’agir, ma génération est larguée et gérontophile quand il s’agit de penser. Aucune incohérence, les jeunes politiques font des risettes aux vieux philosophes. C’est qu’il faut aller chercher le supplément d’âme sans bouleverser l’ordre des choses. La patine du temps pour recouvrir la vacuité des temps. (4) Pour ce travail de détournement, Régis Debray est un très bon client. Il a de l’esprit, beaucoup de culture (la chose est bien vue quand il s’agit de ne plus faire de politique), il est malin aussi. Au sens strict, c’est un divertisseur, il détourne, parle d’autre chose, nous raconte une belle histoire. Il linéarise les temps, absorbe tout, passe de Paul Valéry au concile de Nicée II, de Nadar au CAC-40, de Luther à Rocard. Le tout en cinq minutes sous le regard du journaliste médusé qui a – une fois n’est pas coutume – l’impression de penser.

 

  • « Substitution du transversal au vertical, du réseau au cap, de la connexion à l’affiliation, de la marque (commerciale) à l’étiquette (idéologique). L’institué et l’instituant ont permuté en douceur. L’ancien amateur devient le professionnel et vice-Versailles ». (5) Je vous le demande, quel journaliste aura le courage de lire à la face de l’intéressé ce monticule de sottises qui se nihilise lui-même dans une blague carambar (« vice-Versailles ») en expliquant la fonction politique de ce genre de grossièretés. Ce qu’elles empêchent, ce qu’elles recouvrent. Voilà ce qui en France tient lieu pourtant de « pensée critique » mes amis, d’essais fulgurants, de thèses iconoclastes et de lectures incontournables. La sénescence  a de beaux jours devant elle. Vous comprendrez mieux pourquoi il est si difficile aujourd’hui de faire entendre d’autres voix. La seule méthode, un peu cohérente qui me vienne à l’esprit,   reste de recopier, sans relâche, ces monceaux de morgues attitrés « philosophes ». La chose peut paraître violente j’en conviens, elle fait peur sûrement quand on confond l’idée et le doudou. Elle dérange le commerce et fait fuir les ânes. Elle est aujourd’hui nécessaire et témoignera d’un temps, le nôtre, le tien.

 

  • Régis Debay intitule son texte « Le nouveau pouvoir ». Prenons-le aux mots. Le « nouveau pouvoir » dont il est question se consolide en détruisant nos capacités de résistances intellectuelles, pire, les raisons de résister. Après tout, si « pour parler jeune et comme il faut, le protestantisme agit bottom up et le catho top down »(6) que demande le peuple ? Derrière le ridicule se cache le conformisme des parvenus, les bruits de salons et les mondanités qui jugent avec des mouvements de gants. Régis Debray, c’est le vieux qui fait le jeune ; Emmanuel Macron, le jeune qui plaît aux vieux. Tout cela marche bien. Un monde de cyberadaptés et de turboprophètes. Inutile de réfuter ce qui se place à un tel niveau de boursouflure. Il faut laisser la chose enfler d’elle-même jusqu’à ce qu’elle crève. On peut l’aider un peu, bien sûr, une tâche modeste mais point trop inutile quand la patience commence à faire défaut. Dans Pourquoi j’ai mangé mon père, Edouard le progressiste, croise un animal préhistorique et se morfond :  – hélas, nous en sommes encore là.

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Pour aller plus loin : Régis Debray et Guy Debord.

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(1) Quatrième de couverture, Régis Debray, Le nouveau pouvoir, Paris, Edition du Cerf, 2017

(2) Op. cit.

(3) Op. cit.,

(4) Oui, moi aussi, je peux faire des petits jeux de mots « à la Debray ». Qui peut le plus, vous connaissez la suite.

(5) Op. cit.

(6) Op. cit.