Contre la criticophobie – La fabrique du musulman (Nedjib Sidi Moussa)

La fabrique du musulman – Contre la criticophobie

(Nedjib Sidi Moussa)

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  • La question que l’on se posera, en refermant l’essai pertinent de Nedjib Sidi Moussa, est faussement simple : qui a intérêt à racialiser la question sociale ? Avec elle, d’autres s’accumulent dans un chapelet profane : qui tire profit de la nouvelle promotion du concept de « race » ?  qui se gave sur le dos de ceux que l’on enferme dans des déterminations ethnico-religieuses ? qui met régulièrement en scène le grand barnum racisme / antiracisme pour faire son beurre ? Qu’il s’agisse de se lancer dans de pesantes tirades sur les menaces structurelles que l’Islam ferait peser sur la République française ou de prendre la défense du musulman fantasmé, il est essentiel de savoir qui fabrique le musulman et dans quel but.

 

  • Un rappel historique. Lorsqu’en 2006 un procès est intenté contre Charlie Hebdo (et non contre L’Express ou France soir qui avaient également publié les caricatures de Mahomet dont la fameuse caricature du danois Kurt Westergaard (2005), le prophète de l’islam affublé d’une bombe en guise de turban), La ligue islamique mondiale, émanation du régime saoudien, s’est jointe à la Mosquée de Paris dans la plainte. Ce procès politique, voulu aussi par Jacques Chirac (l’avocat de l’accusation n’était autre d’ailleurs que son avocat personnel, Francis Szpiner) avait une fonction : donner des gages aux pays du Golfe à qui la France vendait (elle n’a pas cessé depuis, que les flippés de la croissance économique se rassurent) des mirages fabriqués par un dénommé Dassault, à l’époque propriétaire de l’Express. Denis Jeambar, alors rédacteur en chef de L’Express, expliquera au procès avoir eu une discussion téléphonique avec Serge Dassault la veille de la parution du journal avec les fameuses caricatures de Mahomet. Opposé à la publication des caricatures, Dassault s’inquiétait pour son commerce et sa prochaine visite, en compagnie de Jacques Chirac, aux Emirats. Islamophile ? Serge Dassault. Islamophobe Denis Jeambar ? Ces contes pour enfants, particulièrement prisés par la presse nationale et son spectacle de l’islam, permettent de passer sous silence les logiques réelles qui gouvernent aujourd’hui le monde dans un cynisme absolu.

 

  • Parmi ces logiques, le prétexte de la défense des musulmans de France contre les méchantes caricatures d’un journal satirique. Afin de masquer les intérêts réels du marché mondial au sein duquel les différences de vue sont inexistantes (Lafarge et Daesh pour l’exemple), il est utile de monter les prolos les uns contre les autres. Entre la ligue islamique mondiale – l’idéologie des marchands de pétrole – et le droit de l’homisme mondial – l’idéologie des marchands d’armes – l’entente est bonne.  Les milliardaires saoudiens ont d’ailleurs d’autres choses à faire de leur chibre religieux, aux derniers étages des hôtels de luxe parisiens, que lire Charlie Hebdo. Quant aux marchands d’armes, ils n’ont pas plus de rapport aux arguties sur les fines limites de la satire que je n’en ai à leurs rombières poudrées ou à leurs putes juvéniles. Ainsi va le monde.

 

  • Dans ce monde justement, la presse nationale française, en 2007, ne fera aucun cas du témoignage de Denis Jeambar (qui quittera d’ailleurs L’Express suite à cette affaire de caricatures) mais accordera d’innombrables colonnes au racisme de l’antiracisme ou à l’antiracisme raciste ou les deux à la fois tant la chose est à ce point abrutissante de sottise qu’elle anéantira toute capacité de distinction intellectuelle. C’est justement à cela que résiste Nedjib Sidi Moussa dans son livre, une saine résistance à la criticophobie. La racialisation des questions sociales permet de saper les forces de résistance au cynisme mondialisé des maitres. Elle relève bien d’une stratégie de pouvoir et d’une logique de dépolitisation massive en accord avec le spectacle généralisé. Il suffit pour s’en convaincre de jeter un œil (un seul suffit) sur les aboiements médiatiques qui tiennent lieu de « débats » sur le sujet. Peu de chance, dans un tel vacarme, que les analyses de Nedjib Sidi Moussa soient audibles – ce qui, en passant, arrange aussi bien les fonctionnaires du spectacle anti-raciste et décolonial que les rentiers anti-raciste et identitaire du spectacle.

 

  • La fabrique du musulman, pour reprendre sa bonne formule, est mondiale. Tout comme la fabrique du démocrate ou du citoyen de ce même monde. « L’extrême confusion de nos contemporains, écrit-il à la fin de son livre, gavés de publireportages et d’infodivertissement, doit beaucoup à la liquidation programmée de toute espèce de conscience historique [j’aoute critique]. Laminée par un présentisme omniprésent, celle-ci est remplacée par « une guerre des mémoires » où des héritiers proclamés prétendent assumer en bloc les actes de leur prédécesseurs. » Avec la mélanine en juge de paix. Il n’y a aucune raison d’être optimiste. Le « Musulman » est beaucoup plus utile pour le commerce du pétrole et des rafales que l’ouvrier immigré politisé qui en chie en montant des palettes à Cenon ou des stades au Qatar. Le « Musulman » qui s’excite sur un petit dessin est nettement plus docile que le français d’origine maghrébine qui gueule contre la politique sociale de sa ville. Mais la réciproque est aussi vraie. Ce qui fait du « Musulman » fabriqué le partenaire du démocrate tolérant et abruti par le spectacle de l’insignifiance. Le démocrate tolérant n’a aucune conscience historique, ne sait pas d’où il vient et vote là où on lui dit de voter. Le bachelor mimétique de l’heure fera l’affaire. Elève de Ricoeur ? Quel raffinement, quelle beauté. Les deux fonctionnent de concert, laissant en paix les intérêts réels d’une exploitation économique qui se fait dans leur dos. Tous deux bouffent de la merde, respirent un air vicié, fréquentent une école publique au rabais, consomment. Et c’est bien là l’essentiel. Si en plus, cherry on the liberal cake, ils peuvent se cracher dessus en écoutant BFMTV, c’est encore mieux.

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Nedjib Sidi Moussa, La fabrique du musulman, Essai sur la confessionnalisation et la racialisation de la question sociale,  Libertalia, 2017.

 

 

 

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