Mathieu Laine, l’hypermelon petit joueur

Mathieu Laine, l’hypermelon petit joueur

  • La question à se poser en face de ce genre de discours est simpliste : combien de temps encore allons-nous accepter que de jeunes roquets encostardés fassent la loi en France ? Combien de temps allons-nous supporter un tel mélange de prétention, de morgue et de saletés politiques ? Saletés politiques ? En 2015, Mathieu Laine, ami intime du président Emmanuel Macron, rencontré en 2008 durant le passage du futur président de la République française à la banque Rothschild, lance la société Hypermind. Basée comme de juste à Londres, cette société fait suite à Altermind sans en trahir l’esprit (jargon anglo-saxon, encodage (1), algorithmisation, neurocratie et business, la combinaison parfaite des nouveaux parvenus sur la scène dévastée de la politique française). Cette société de gros melons (hypermelon, à prononcer « aillepeur meloune« ) est spécialisée dans les marchés prédictifs. Qu’est-ce que cela ? Un équivalent du marché boursier pour les questions politiques. Rappelons un principe simple et tristement réaliste de ce genre d’activité : faire un maximum de fric avec un minimum de morale. Ce principe étant entendu, vous pouvez parier sur la réussite ou l’échec d’un homme politique, le succès ou l’insuccès d’une action publique, l’apparition d’une crise économique ou l’imminence d’un conflit militaire. S’établit ainsi une côte qui correspond à un équilibre entre l’achat et la vente de prédiction – en toute indépendance des considérations de valeurs qui peuvent être attachées aux événements en question. La fameuse neutralité axiologique du marché des hyper melons.

 

  • Vous me direz que tout cela est plutôt anodin. Après tout, parier sur un déséquilibre politique lié à l’imminence d’une série d’attentats ou sur la victoire de Bordeaux en Ligue 1, quelle différence ? Le matériel cognitif indifférencié (le MIC donc) promet de belles spéculations. Combien vaut, sur le marché spéculatif rance  de Mathieu Laine et de ses petits copains hyper melonés, la fin de l’assurance chômage pour les tire-au-flanc, la privatisation intégrale du réseau routier français, le triomphe des MOUCs sur l’enseignement incarné, la suppression du SMIC dans l’intérêt des chômeurs, la fin des contrôles du prix pour les livres, la disparition des librairies indépendantes et la consommation exclusive de melons transgéniques ? L’humanité Betclic de Mathieu Laine et de la cohorte de ses suiveurs vous paraît peu stimulante ? Du petit gain en somme. J’ai mieux, un autre pari, nettement plus risqué. La grosse côte du marché prédictif. Affairé à un travail critique souterrain qui creuse chaque jour ses galeries sous les pieds plats de ses clowns connectés au vide qui les fait gonfler, je parie, avec quelques autres, sur l’effondrement de leur monde par désaffection massive.

 

  • « Il faut se réapproprier la société de liberté ». Vois-tu, Mathieu Laine, ce genre de grosses sottises – souvent proportionnelles à la taille du melon qui les énonce – vont finir (voilà mon option sur le marché prédictif) par déclencher un rire tonitruant qui résonnera depuis le sous-sol jusqu’à décoller les feutrines de ces séminaires pour psychotiques. Une psychose incitative en quelque sorte. Un rire sympa, all inclusive, qui produira de tels affects politiques que les hyper melons seront à la politique ce que les marchands de peaux de lapins sont aujourd’hui au marché du travail. Evidemment, c’est une grosse côte. Sans parler du gain qui va avec. Mais ne mesure-t-on pas la grandeur et le courage d’une action à sa prise de risque ? N’est-il pas juste d’évaluer une entreprise à son capital risque justement ? Les petits paris (prévoir la disparition du SMIC ou la fin de l’assurance chômage) ne peuvent créer que de petits gains. Un amusement pour petits joueurs. Les hyper melons en somme, en pariant sur ce qui est déjà en cours, sont les conservateurs de l’ancien monde. Des rentiers. Ils aiment les petits profits et les rentes de situation. Ils ne jouent pas sur le marché à risque, là où se créent les plus gros gains. Ils finiront en coucourdes creuses, pleine de liberté, pleine de mort. Aux autres les graines sèches de la vie.

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(1) « Il [Emmanuel Macron] a encodé, souligne son Mathieu Laine, président d’Altermind. Un mot qu’il utilise souvent pour dire qu’il en tire les leçons pour la suite. » L’Express, 10 mai 2017.

Le simulacre est vrai

Le simulacre est vrai

 

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  • « En passant d’un fétichisme de l’objet à un fétichisme du signe, nous peinons encore à mesurer les conséquences du fétichisme du signifiant, cette « prise du sujet dans ce qui, de l’objet, est « factice », différentiel, codé, systématisé. »(1) Prise du sujet comme passion du code, désir pervers, détourné de l’objet et du désir de le retrouver. La pseudo-critique devient la solution idéologique. Qui est encore dupe du système ? Personne. Mais là n’est pas la question. L’essentiel est que les non-dupes, sidérés par le vide qui les absorbe, expriment leurs réserves dans les termes d’un code qui ne sera jamais remis en question. Une façon de dire qui conforte ce qui est déjà partout. »

 

  • (1) Jean Baudrillard, Pour une critique de l’économie politique du signe.

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Extrait – Le Néant et le politique, Critique de l’avènement Macron, Paris, L’Echappée, octobre 2017

COUV – Le néant et le politique

A vau-l’eau

A vau-l’eau

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  • « J’ai lu A vau-l’eau le soir même du jour où je l’ai reçu (1) […] C’est une étude bien curieuse et bien intense (2). Je regrette peut-être un peu qu’il y ait là une répétition de certaines pages d‘En ménage, élargie il est vrai (3). Seulement, l’unité, je dirai même le parti pris du sujet (4), lui donne une acuité (5) toute particulière. Cela est d’une abominable cruauté dans la mélancolie (6). Et que de jolis coins (7) : les rochers mangeant, la table d’hôte, le restaurant discret de la Croix-Rouge ; sans parler de l’accouplement désespéré de la fin, qui est d’un effet énorme (8). »

Emile Zola, 17 janvier 1882.

Extraits de J.-K. Huysmans, Lettres inédites à Emile Zola, Droz, 1953.

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(1) Cet aveu, difficilement compréhensible aujourd’hui, doit être remis dans le contexte d’une époque. Le lecteur contemporain s’étonnera : mais avant de recevoir le livre, n’avait-il donc rien à faire ? Un épisode de Game of Thrones à regarder, une chronique à animer le lendemain matin, une invitation dans un talk show littéraire ? Lire un livre reçu le soir même n’était pas une chose incongrue à la fin du XIXe siècle pour un auteur à succès.

(2) L’intensité désigne ici la qualité d’un texte, sa valeur. Cette valeur, en 1882, n’était pas quantifiée au nombre d’occurrences des mots » bites », « chattes » et « inceste ». Elle n’était pas non plus évaluée au nombre de clics sur Amazon.

(3) Il était possible, à la fin du XIXe siècle, de comparer un livre à un autre. Cette pratique permettait d’affiner le jugement et de saisir les nuances d’un style. Une forme différentielle. L’apparition du buzz littéraire a rendu cette approche textuelle désuète.

(4) Exemple de tâtonnement sémantique. Incompatible avec les urgences de la communication, le tâtonnement sémantique a disparu de la forme journalistique avant de disparaître tout court. Sur reverso, en tapant français-français nous obtenons : un très bon sujet.

(5) Acuité, ancien français littéraire. Aujourd’hui : bien vu.

(6) Abominable cruauté dans la mélancolie. Sentiment qui n’existe plus sous cette forme de nos jours. Le prise en charge thérapeutique des états dépressifs offre au patient bien suivi de quoi en faire l’économie. Etat ancien de la médecine.

(7) Coin, ancien français littéraire. Aujourd’hui : endroit cool (campagne) ou hype (ville).

(8) Curieux emploi de la formule « effet énorme » appliquée au texte de Huysmans : « Ne t’occupe pas de moi… dit-elle, ne t’occupe pas de moi… fais ton affaire » (A vau-l’eau). Effet énorme pour un accouplement désespéré suppose, au XXIe siècle, la description d’une sodomie subie. Ce décalage date un peu le texte.

L’impuissance des cochons

L’impuissance des cochons

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  • Il ne suffit pas de chasser le fermier-exploiteur. Encore faut-il que ceux qui le chassent pour de bonnes raisons ne prennent pas le pouvoir pour de mauvaises.  Le pouvoir attire les cochons, ceux qui dans Orwell veulent être « plus égaux que les autres ». Pour Jean-Claude Michéa – c’est un fil directeur de sa pensée politique – une société ne parviendra jamais à s’édifier de façon décente si elle ne « s’oppose pas à la prise de pouvoir par les « cochons » (c’est-à-dire ceux qui jouissent du pouvoir) » (1) Ce critère n’est pas simplement politique mais psychologique. Il renvoie, selon lui, à la psychologie d’un type d’individu qui ne peut pas exister sans dominer son semblable, parler en son nom ou le contraindre. Nous avons tous à l’esprit une élection de délégués de classe, une réunion professionnelle, une assemblée associative. Il est facile de reconnaître au premier coup d’œil qui jouit et qui ne jouit pas d’exercer un pouvoir sur les autres dans de telles situations. Mais le problème reste entier. Toute la question est de savoir si cette jouissance du pouvoir peut être corrigée en neutralisant « les différentes manifestations de la volonté de puissance (institutionnelles ou non) » comme le pense Jean-Claude Michéa. (2) Sans cette « neutralisation », il existerait toujours des individus qui auront besoin en permanence de défier leur semblable. Leur existence rendrait alors vain le projet d’une société égalitaire reposant sur des principes communs décents. En d’autres termes, la volonté de puissance de quelques uns ruinerait toutes les organisations politiques, y compris celles qui naissent après avoir chassées le fermier-exploiteur. C’est la leçon d’Orwell dans La ferme des animaux.

 

  • Me revient en mémoire une saynète. Réunis à Strasbourg pour une grande messe de réconciliation autour des nouveaux programmes de philosophie en 2003, des professeurs du secondaire formaient des groupes de travail dans différentes salles. L’inspecteur général de philosophie passait de l’une à l’autre, de façon formellement informelle. En entrant, il s’adressa à nous en ces termes. « Il n’y a pas de chef, continuez de travailler ». Un individu sur la sortie, cheveux à la Ferré plantés anarchiquement sur une tête d’œuf, lui répondit sans ménagement excessif : « il n’y a pas de chef chef ! » Né après-guerre, ayant  vadrouillé dans les années 60 et 70, deleuzien peut-être, emmerdeur sûrement, notre homme n’était pas sans volonté de puissance. Bien au contraire. De l’humour, du charisme et cette volonté de défier l’existant, de ne pas se coucher a priori. Nettement plus jeune que lui, disons un peu bizut, je me souviens m’être dit que ce genre de bonhomme faisait déjà partie du passé. Je le regardais avec un mélange d’admiration et d’affection. Sa volonté de puissance, exprimée dans ce trait, ne dérangeait personne. Libératrice plutôt, elle augmenta le quantum de joie dans un espace institutionnel grisouille.

 

  • Je sais d’expérience que la critique d’obédience marxiste, avec toute la puissance que je peux lui reconnaître (que serait d’ailleurs la critique de la critique sans elle ?), a toujours du mal avec ce genre de personnage. Un peu gueulard, un peu centré, une indécence peu commune. Alors quand il s’agit, avec Jean-Claude Michéa, de « neutraliser les différentes manifestations de la volonté de puissance (institutionnelles ou non) », j’ai toujours des doutes. Edifier une société plus égalitaire reposant sur la décence commune, pourquoi pas. Si en plus on laisse libre cours à la volonté de puissance de ceux qui donnent du relief à la vie, c’est encore mieux. Contrairement, ici, à ce que pense Michéa, j’ai la conviction intime (intimus, l’intérieur de l’intérieur) que les cochons occupent d’autant plus l’espace politique aujourd’hui qu’ils ne trouvent plus aucune volonté de puissance en face d’eux. Ou plutôt que tout est fait pour que la bouillie médiatico-libéralo-mentolée (le libéralisme sans les images qui lui sont attachées est un concept creux pour community manager à micro et oreillettes) soit la plus neutralisante possible. C’est bien la neutralisation conformiste de la volonté de puissance dans des sociétés aseptisées qui a rendu possible la démultiplication tératologique des cochons jouisseurs de pouvoir.

 

  • Loin d’être un détail technique, cette différence d’évaluation, entre Marx et Nietzsche – si l’on tient à glisser quelques grossières étiquettes – m’oblige à reposer la question de l’activité et de la passivité. Pour un esprit calculateur et froid, pour un arriviste qui veut plus que tout parvenir, cette phrase lancée à la volée (« Il n’y a pas de chef chef ! »), est un risque inutile. Pourquoi se faire remarquer, pourquoi défier l’autorité en se mettant en avant et en sortant du groupe ? « Qu’est-ce que cela apporte », disent les plus malins. Les querelleurs dont parle Michéa, charmeurs et charismatiques, se révèleraient dangereux pour le fonctionnement de la démocratie ? Il existe un danger plus grand encore, un danger qui prend la forme insidieuse d’une conspiration, celle des sans-talents, des neutres, des passifs, des suiveurs, des adaptés, des mous, des fausses queues qui mesurent chaque risque pris à l’aune d’un gain. Non pas un gain honorifique, celui de faire rire l’assemblée, de parasiter un peu le pouvoir institué en se mettant en avant, de créer de la joie. Non, un gain qui sent la merde, le lisier, un gain matériel, une place, une fonction, un étage dans la hiérarchie des impuissants et des cochons du monde.

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(1) (2) Jean-Claude Michéa, La double pensée, 2008.

L’attrapeur de rats et de feuilles de choux

L’attrapeur de rats et de feuilles de choux

  • « Qui parle ? » est la question nietzschéenne par excellence (et c’est généralement une question meurtrière quand vous avez l’occasion d’observer un idéologue de près). C’est d’ailleurs la raison pour laquelle il aimait se définir comme un « vieux psychologue et attrapeur de rats. » De ce point de vue, le parallèle s’impose avec l’œuvre de Dostoïevski (je pense ici au Dostoïevski des Possédés). Dans notre univers positiviste, la philosophie nietzschéenne représente donc une véritable bombe à retardement – et dont on n’a certainement pas fini de mesurer tous les effets. »

Jean-Claude Michéa, La double pensée, retour sur la question libérale. (2008)

France Hofnung, le progrès c’est nous aussi !

France Hofnung, le progrès c’est nous aussi !

 

  • « Leur race est indestructible comme celle du puceron » (1).

 

  • Ecoutez, chers amis, tendez l’oreille et la bonne. Le niveau de niaiserie, de sottise, l’évanescence du propos. Evidemment un tel collapse intellectuel a nécessité le concours, sur plusieurs décennies, de l’institution scolaire. Par quel miracle ce jus aurait-il pu voir le jour sans une contamination massive de la formation intellectuelle en France par le marketing, sans une idéologie de fond capable de donner naissance à une myriade de France Hofnung ? Il va de soi, mais le niveau de délabrement spirituel m’oblige à préciser, que je n’ai rien de personnel, aucune affaire en cours avec France Hofnung. Au hasard d’une petite dérive, alors que je prépare un papier sur Mathieu Laine, un candidat plus sérieux pour la critique, c’est le discours de France qui a attiré mon attention. Non pas pour sa lecture du mythe de Cronos ou pour le sérieux papal dont elle fait preuve en exposant son étoffe bas de gamme de formules synthétiques. Son étude de l’institution scolaire mérite le détour et, à elle seule, de glisser un petit billet. Pourquoi France Hofnung ? Pourquoi pas.

 

  • Que racontez-vous, France Hofnung ? « Effectivement c’est une configuration que l’on peut retrouver dans le système scolaire où la jeunesse est tenue à l’écart des sphères décisionnaires, il y a très peu de participation, c’est un système très hiérarchisé et c’est très difficile d’entrer en interaction avec ses professeurs. Dans un paradoxe l’école de la République forme très peu au débat et à la participation. » Combien de fois n’ai-je pas entendu ce bavardage, ici agrémenté du mot « paradoxe ». Ce petit détail fait toute la saveur du propos. Il est donc paradoxal, France Hofnung, que l’école de la République, comme vous le dites si bien, ne forme pas plus « au débat ». Paradoxal, dites vous, qu’elle ait autre chose à faire que de suivre le mouvement général d’une société dans laquelle le micro fait la légitimité devant un parterre de vaincus. Vous ajoutez, c’est votre chef-d’œuvre je l’admets : « On ne transmet ni le savoir dire ni le savoir faire à la jeunesse. » Cette phrase, France Hofnung, n’est pas simplement stupide (ce qui n’est déjà pas rien) mais elle a valeur d’offense. Non pas simplement pour moi, l’affaire n’est pas personnelle nous le savons tous les deux, mais pour tous les enseignants qui quotidiennement instruisent, dans l’institution scolaire, cette jeunesse dont vous vous autorisez à parler au pupitre du colloque de l’entre-soin progressiste – le mot est lâché. Sachez tout de même, France Hofnung, qu’il me faut mobiliser toutes les ressources pneumatiques de ma psyché pour ne pas vous botter le cul dans un style qui ferait pâlir les causeurs du marketing qui élaborent vos messes libéralo-putassières.

 

  • Voyez-vous, chère France Hofnung, un jour viendra, je l’appelle de mes vœux, où vous ne trouverez pas simplement en face de vous des septuagénaires qui fatiguent, entre Paul Valéry et Karl Marx, face au flux de conneries dites « libérales » mais des équipes rouées, techniques, chirurgicales. Une mutation en somme de la pensée critique, ce que vous appelez dans votre jargon « un progrès ». Oui, France Hofnung, nous sommes un progrès nous aussi. Nous inventons, créatifs et innovants, les moyens rhétoriques et matériels de vous botter le train hors de la place des idées qui font la vie de la cité. Le combat s’annonce joyeux, je l’ai déjà écrit. Par contre, et cela restera entre nous chère France Hofnung, votre verbe me paraît un peu tendre en vue des chocs à venir. J’ose à peine vous conseiller de lire quelques pages de Nietzsche. Disons, Le prologue d’Ainsi parlait Zarathoustra histoire de vous armer un peu. Je vous laisse, Mathieu Laine m’attend.

…….

(1) F. Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, prologue.

Please, a new little interrogation on the secret nature of the macronisme ?

Please, a new little interrogation on the secret nature of the macronisme ?

  • La Revue des deux mondes nous propose ce mois-ci un  joli dossier au titre alléchant : qu’est-ce que le macronisme ? Politique, société, économie, les maîtres à penser du président. Intellectuels, philosophes, écrivains, mondains, économistes, barbouilleurs de piges : la soupe aux feuilles de choux macroniste vous accueillent tous.  La bouillabaisse à côté du « macronisme » est un potage à la française. Pour être tout à fait honnête, j’ai failli me fendre de 15 euros et acheter cette dernière recette suressentielle. 15 euros tout de même ! Ma table de travail débordant déjà de toutes sortes de coupures de presse, de pelures journalistiques, d’épluchures de magazines, d’écorces de livres, je me suis ravisé. La bouillie préparée par les maîtres queux des fausses questions, ces Sherlock Holmes macronistes de l’essence cachée, confuse et réchauffée à intervalles réguliers, m’a déjà suffisamment coûté en légumes de presse périmés. Il est temps d’en finir et de tout envoyer au compost.

 

  • Soyons sérieux deux minutes – même si le sujet ne s’y prête guère – qu’est-ce que le macronisme si ce n’est la résultante peu ragoutante de cette soupe aux feuilles de choux à laquelle La revue des deux mondes ajoute en octobre un after eight. Y a-t-il encore des goûteurs pour prendre ce vilain minestrone au sérieux ? Un jour viendra peut-être où des archéologues désœuvrés  se pencheront sur le bol Macron en se demandant gravement de quel potage le macronisme était-il le fond ? Un détour par le silo à compost intellectuel ne sera pas superflu. Comment un tel délire, journalistique, médiatique, analytique, épileptique  a-t-il pu voir le jour ? A partir de quelle débâcle intellectuelle ? De quelle faute de goût ? De quelle anesthésie du palais de l’Elysée ?

 

  • Oui mes amis de la critique végétalisée, j’ai discrètement pouffé en découvrant ce nouveau titre : qu’est-ce que le macronisme ? Politique, société, économie, les maîtres à penser du président. Discrètement, pour ne pas attirer à moi la fameuse estafette qui ramasse les fous. Est-ce partagé ? D’autres ont-ils déjà éprouvé un affect de cet ordre ?  Existe-t-il encore des esprits carnassiers pour comprendre que ma recette du soir – la soupe aux feuilles de choux macronisées – est autrement plus consistante que ces pseudo interrogations bouffonnes sur son essence cachée ? Tant qu’il y aura des imbéciles pour avaler la soupe sans broncher en cherchant le plus sérieusement du monde ce qu’il y a derrière ce vide d’autre que ce vide lui-même, je leur passerais les plats dans l’attente de  l’explosion finale.

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« Dossier : Qu’est-ce que le macronisme ?
→ Rencontre de Ricœur et de Macron par Olivier Mongin
En 1999, Emmanuel Macron accepte de travailler comme assistant éditorial de Paul Ricœur. Olivier Mongin explique l’influence intellectuelle du philosophe sur l’étudiant et son rôle d’éducateur politique auprès du futur président.

La place de Paul Ricœur dans la philosophie contemporaine par Olivier Abel
Olivier Abel
définit la pensée de Paul Ricœur, son style et ses grands thèmes de
prédilection (la question du mal, le langage, le temps).

Le prince et la République par Philippe Raynaud
Emmanuel Macron a rédigé un mémoire de maîtrise sur Machiavel. Philippe Raynaud se demande en quoi les concepts machiavéliens peuvent ou non illustrer l’action du président.

L’enfant caché de Giono par Franz-Olivier Giesbert
Giono figure au panthéon littéraire d’Emmanuel Macron, aux côtés notamment de
Gide et Camus.

Mitterrand, l’avenir de Macron ? par Laure Adler
Mettre en parallèle François Mitterrand et Emmanuel Macron permet de dégager
d’intéressantes similitudes et dissemblances.

Le macronisme est-il schumpétérien ? par Annick Steta
Maladroitement assimilée aux théories de Joseph Schumpeter, la philosophie économique d’Emmanuel Macron puise à d’autres sources, comme l’analyse Annick Steta. »

 

 

Critique mélancolique

Critique mélancolique

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  • La partie du Bien est perdue, nous jouons désormais sur l’échiquier du Mal, le seul terrain encore praticable. Il serait grand temps de comprendre que la dénonciation du Mal par le Bien a vécu. Elle ne fait plus qu’un avec le déploiement d’une logique qui met à mort, depuis des décennies, toute forme de subversion et de transgression. Quelle forme de discours et d’action peut encore subvertir un ordre hégémonique qui prétend abolir les distinctions symboliques qui nous permettaient, hier encore, de nous situer ? Cette question interroge profondément l’histoire de la pensée critique en Occident et mérite, à ce titre, nettement plus qu’un court texte. Il faudra s’y atteler le moment venu. Mais pas ce soir.

 

  • Nous ne sommes pas dans une période de crise de la critique. Bien au contraire. La critique est notre nouvelle vulgate. Ce que nous ne parvenons plus à faire – ou au prix d’un effort incommensurablement plus violent pour l’esprit que ce qu’à pu connaître Marx au XIXe siècle, autrement plus désespérant aussi  – c’est arracher la critique aux dispositifs de sa capture. Capture et non récupération comme il était d’usage de l’écrire dans les années 70. L’idée d’une récupération de la critique suppose que quelque chose ait été produit pour être ensuite récupéré. Mais un trou noir, celui-là même que créent aujourd’hui nos modèles de simulation, ne récupère pas la lumière après que celle-ci ait été émise. Il la capture radicalement. Faire comme si nous pouvions encore émettre une critique sans tenir compte de cette radicale nouveauté nous condamne à errer dans une forme vidée de toute substance. Ce qui apparaît comme évident à celui qui pratique cette lutte constante pour poursuivre l’héritage de la pensée critique, à savoir l’effort colossal qu’il faut produire pour émettre encore de légers scintillements négatifs, doit être pensé. Ce sont justement ceux qui font le moins cas de cette situation inédite (situation qui marque la décomposition de la pensée dite « critique » en Occident) qui feront demain de la critique du spectacle, de la domination, de l’aliénation, la vulgate la plus indiscutable du temps. Mélancolique d’une forme critique qui se meurt, nous cherchons à faire de la conscience de cet état une arme fatale tournée contre les dispositifs hégémoniques.

 

  • Disons le autrement,  loin des vertiges pourtant décisifs de l’abstraction sans laquelle on se condamne à mesurer la hauteur des œufs au plat sous le grand chapiteau de la critique du spectacle. D’aucuns pensent aujourd’hui qu’il est de première nécessité de constituer un nouveau média pour peser négativement sur des logiques de domination qui accapareraient les moyens de la violence symbolique. La formation d’un tel média (actionnaires, capital, publicités etc.), située du côté du Bien, aurait pour tâche d’affronter le Mal sur son terrain. Autrement dit, l’idée est de faire la même chose mais en mieux. La mélancolie critique sait pourtant qu’à ce jeu-là, la partie est déjà perdue. Une telle création ne fera que confirmer l’hégémonie de la forme médiatique sur tout le reste, accréditant l’idée, elle-même hégémonique, qu’il n’y a pas d’autres issues qu’une lutte à armes égales. Serait-elle défaitististe ? Bien au contraire. Elle accepte que sur ce terrain-là, il n’y a pas d’issues. On ne saura jamais si la sottise des présentateurs d’une chaîne d’information d’Etat en continu n’est pas le meilleur argument pour mettre en échec les représentations du monde qu’elle promeut ? Encore faut-il piéger cette sottise, lui tendre un miroir fatal. Non pas celui du Bien mais sa propre image, comme le reflet de Méduse sur le bouclier d’Athéna.

 

  • Nous construisons des pièges radicaux, des stratégies fatales, car insolubles pour l’ennemi. En acceptant objectivement notre défaite, nous nous donnons les moyens de la refuser ironiquement. Ces stratégies restent incompréhensibles dans la logique de la pensée critique héritée des Lumières. C’est qu’elles prennent le parti du Mal. Non pas par goût du paradoxe ou sous l’effet d’une bizarrerie temporaire mais après avoir fait le diagnostic douloureux que la substance originelle de la critique au nom du Bien avait disparu. Croire que l’on peut conjurer cette disparition en faisant apparaître de nouveaux champs de positivé, plus puissants, plus efficaces, c’est se condamner à réussir comme les autres. L’idée d’échouer comme personne d’autres avant nous, dans un crépuscule bleuté et hypnotique, me paraît nettement plus réjouissante pour l’esprit. Plus transgressive aussi.

Dr Enthoven, légiste

Dr Enthoven, légiste

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  • « Je ne demande que le silence que les morts appellent. » Ainsi s’achève la chronique matinale de Raphaël Enthoven à propos de la couverture des Inrockuptibles mettant en scène Bertrand Cantat. Une citation de Robert Badinter. Mais avant sa chute, le quidam encore barbouillé de mauvais café tiède aura droit à une description par le menu des stigmates corporels de la dépouille mortelle de Marie Trintignan, entre 8h39 et 8h41 sur Europe 1. L’emphase est magnifique, les épithètes choisies au bloc : « dix-neuf coups dont quatre aux visages et pour n’avoir appelé les secours qu’au petit matin. Mais les coups c’est cool, c’est rock and roll. » Le gargarisme morbide, le bain de bouche au sang caillé perturbent la descente du café tiède. Pasolini, dans Salo,  aurait sûrement accompagné ça d’un début d’érection matinale, en slip, dans la cuisine.

 

  • Sous couvert de morale de l’info, la prêtrise post-mortem, pardon post-moderne, entérine le glauque, valide le dégueulasse, paraphe le morbide. Morale de l’infâme.  Jouissance du verbe, extase de l’indignation, prurit d’épithètes. Le sermon, faussement improvisé, cherche le combo parfait entre l’hémoglobine et le trait, tâtonne dans la chambre froide. L’indignation spectacle, qui dit se taire quand elle ne cesse de parler, a tout de la mise en scène. Elle s’aime parlant de « crâne défoncé », se plaît à décrire, avec force détails, les os qui craquent et le cadavre qui gît. La morgue est polysémique.

 

  • Raphaël Enthoven fait des effets avec la mort d’une femme. La couverture des Inrockuptibles n’est qu’un prétexte, une occasion. C’est cela qu’il faut retenir. Le reste n’est que bruits de bouche et de langue. Sa chronique matinale n’est pas sans rappeler ce titre génial de Philippe Muray : Moderne contre moderne. Moderne, l’impudeur, l’étalement indiscret, l’obscène ; moderne encore, l’impudeur d’une dénonciation qui se paye de mots et d’effets, l’étalement indiscret des descriptions sordides, l’obscène indignation. Robert Badinter a raison : « Je ne demande que le silence que les morts appellent. » Hélas pour eux, hélas pour nous les vivants, le spectacle ne l’entend pas de cette oreille. Il se montre, s’affiche, s’exhibe. La couverture des Inrockuptibles, la chronique de Raphaël Enthoven sur Europe 1 à 8h39 rivalisent sur un terrain que nous connaissons bien : les spectaculaires affiches et les indignations spectacles. Cette modernité-là compte peu de détracteurs.

19 octobre 2017 –   J’ajoute à ce texte la couverture de Elle, « réponse » des plus « légitimes » à « l’obscénité » de la une des Inrockuptibles. Le montage qui associe ici les deux unes est évidemment du meilleur « effet ». Du Muray dans le texte.

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