Cerise sur le gâteau libéral

Cerise sur le gâteau libéral

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  • Jean-Claude Michéa formule, avec une grande justesse, le problème qui nous occupe à loisir – ce qui ne signifie pas que ce loisir, contre la passivité imbécile de l’industrie du divertissement, ne soit pas aussi un travail actif. Texte extrait de La double pensée : « Il reste qu’aucune société décente ne verra jamais le jour, si l’on renonce par avance à toute critique morale et philosophique du détournement des capacités créatrices de l’être humain à des fins contraires au bien commun ; autrement dit à des fins qui ne sont utiles qu’à l’enrichissement de quelques-uns, tout en nuisant à la santé, au bonheur et à l’intelligence critique du plus grand nombre. »

 

  • Une lectrice occasionnelle me faisait récemment savoir, avec cette franchise de ton qui a le mérite de clarifier les positions, que j’aurais pu être « un bon publiciste ». Faut-il y voir un regret ? Je l’ignore. Je ne retiens que le conditionnel : « j’aurais pu être un bon publiciste ». Indépendamment de toutes considérations sur les fins ? En définitive, sans que cela affecte ce que je suis, aurais-je pu mettre certaines qualités apparentes au service de finalités bien différentes ? Autrement dit, un homme peut-il être indépendamment  de ses choix axiologiques, des décisions fondamentales qu’il prend sur la valeur de ses actions ? La dissociation entre les capacités et les finalités, aujourd’hui consommée, peut ainsi transformer un esprit éthiquement vif en tapineur professionnel sans se voir juger plus que ça. Après tout, notre homme fait-il autre chose qu’actualiser ses nombreuses capacités ?

 

  • Comment pouvez-vous savoir ce qui est contraire au bien commun ? Quelle équerre mobilisez-vous ? Quel étalon ? Après tout, le bon publiciste fait marcher le commerce, crée de l’emploi, favorise la consommation et la croissance. C’est d’ailleurs en cela qu’il est bon. S’il a, en outre, suffisamment de talent pour nous faire rire, s’il est, cherry on the liberal cake, créatif, votre critique morale et philosophique tombe à plat. Au nom d’un certain réalisme économique, d’une efficacité affichée (« Si nous voulons que la politique serve de nouveau les Français, il faut s’atteler à la rendre efficace. » Emmanuel Macron, Révolution, p. 243) il est désormais impossible de poser politiquement cette question de la critique morale et philosophique. Entre le chantage à l’efficacité et l’intelligence critique du plus grand nombre, il va pourtant  falloir trancher le cake libéral. Trancher donc prendre une décision, ce que refusent les nouveaux caméléons polymorphes du « en même temps ». Trancher autant dire se risquer sur un terrain où la philosophie (puisque l’on parle d’elle) n’est pas simplement un divertissement culturel et mondain mais un dispositif d’armement intellectuel qui porte haut  le fer. Trancher autrement dit en finir avec l’odieux nappage de la séduction sirupeuse, ces voix suaves de biches radiophoniques qui aiment tout, ces philosophes en politique qui clignent de l’œil, ces marchands de bouillie sous vide. Retrouver le sens et l’esprit du combat intellectuel, de l’affrontement à visage découvert au risque de mettre sur le tapis la nature exacte des petits commerces de la critique.

 

  • Les armes de la critique poussent la formule de Jean-Claude Michéa un cran plus loin, sur le terrain de la lutte symbolique. Etant donné que cette critique morale et philosophique nous est refusée (en règle suffisamment générale pour en faire un principe du modus vivendi des démocraties marchandes) nous allons devoir aller la chercher avec des moyens moins philosophiquement conventionnels. Non plus en bêlant notre mécontentement et nos belles valeurs humanistes mais en attaquant radicalement, hardis, la nullité philosophique et morale du temps. Mordre, dis-je, sans faire n’importe quoi pour autant. Sans barbouiller et saloper le travail. Voilà la difficulté. Le caméléon sirupeux prend le peuple à témoin de cette morsure soudaine : « Regardez tous ces enragés, ils ne sont pas démocrates ! Ayez confiance en moi, je suis le seul rempart pour garantir vos libertés face à ces chiens qui mordent nos plus belles valeurs. » Le polymorphe n’ignore pas que les coups les plus durs viendront d’une critique morale et philosophique. C’est aussi pour cette raison qu’il met les bons signifiants de son côté (« philosophe en politique », « liberté d’entreprendre », « moralisation de la vie publique ») Il lui faut pour cela toute une armée de petites mains cognitives, éditorialistes soumis, pseudo intellectuels dits « de gauche ». Il est symboliquement armé lui aussi. Ce qui rend le combat moral et philosophique à venir d’autant plus passionnant. Cette passion, c’est notre cerise à nous.

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