Violence cognitive

Violence cognitive

  • « Il faut avoir tort, se perdre, s’arrêter… » Confortablement installé, sièges en velours, accoudoirs ergonomiques, dix euros la place, son Dolby, la mise en spectacle s’étale devant tes yeux. Publicité n’est pas le bon mot, réclame non plus. Violence cognitive convient mieux. Le produit n’est pas l’objet. Le viol est d’une autre nature : ton esprit, ton imaginaire, voilà l’enjeu. Intériorise jusqu’aux dernières synapses, dans les nano recoins de ton cortex amoindri, ce que doit être le monde puisqu’il est. Contemple ta révolte, ton brasier de pneus digéré et rendu dans ta pâte cérébrale. Une musique cosmo-esthétique t’accompagne sur le dernier chemin, celui qui épuisera tes ultimes résistances. Flotte, flotte encore au-dessus de la terre, viens planer avec Uber dans le seul des mondes possibles. « Chaque nouveau trajet est une leçon », une nouvelle ligne de code, un nouvel algorithme, une résistance vaincue. Regarde, témoin passif d’un horizon de soumissions numériques, la puissance du calcul et l’efficacité implacable de nos simulations. Chacune de tes critiques nous renforcent, nous apprenons de nos erreurs, nous sommes toujours plus loin que toi. Tu travailles déjà pour nous. Constate le fait : tu ne peux pas suivre. Tes forces de résistance sont limitées, tu t’épuises à vouloir rendre avec des mots une simulation du monde qui se confondra demain avec lui. Tes ressources imaginaires nous les dupliqueront jusqu’à ce qu’elles fusionnent avec nos banques d’images.« Ensemble nous sommes déjà allés très loin et nous avons hâte de voir où vous nous emmènerez demain. » Hâte de voir à quel point le viol de ton imaginaire pourra être rentable, de connaître l’étendue des ressources inépuisables de ton esprit quand tout ce qu’il produira répondra à un programme. Tu seras aux commandes, libre, créatif, autonome, innovant. Tu nous surprendras en te surprenant toi-même. Nous te suivrons dans tes moindres errances, nous ferons quelque chose de toi « même là où aucune route n’existait encore ».