Rue Sainte-Catherine

Rue Sainte-Catherine

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(Rue Sainte-Catherine, Bordeaux, 7 octobre 2017, 17h)

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  •  N’hésite pas à zoomer, il y en a jusqu’au bout, place de la Victoire.

 

  • Le tas déambule, serré, compact. Etam, Mango, Zara, H&M, SFR, Bouygues, Jules, FNAC, ils sont tous là. Tu les as aussi bien à droite qu’à gauche, devant derrière, en haut et en bas. Plus tu te rapproches de la place de la Victoire, plus tu t’éloignes de « l’hyper centre » moins les enseignes sont « prestigieuses ». Un problème de coût du loyer. Niveau confection, tu passes de l’Inde à la Chine. Une manif, un mouvement social, une lutte politique ? Arrête de délirer l’insoumis, c’est le réel plus platement réel que le réel. Tu l’as sous les yeux, observe. Du gros bourgeois, de la dinde Lancel, du dindonneau Hugo Boss, du capitaliste exploiteur ? Que nenni. Le petit peuple, celui-là même que Macron va pressuriser jusqu’à l’os. Du smicard, du chômeur, du CDD, de l’emploi aidé, de l’intérim, du flexible, de l’étudiant précarisé, du précaire étudiant, du lycéen qui zone. Ils ont tous un portable à la main. Tout ça se traîne en masse entre deux boutiques mondialisées. Les magasins grouillent, la queue en caisse est interminable, les discussions gravitent autour des choses.

 

  • De fins penseurs nous disent, le cœur sur le front, que nous sommes à l’aube d’une conjoncture révolutionnaire ? Que ça ne peut plus durer, que le peuple est à bout ? Ils sous-estiment (pourrait-il d’ailleurs encore écrire sans cela ?), la puissance des analgésiques. Je comprends l’impatience de ceux qui théorisent la révolte des peuples d’Occident, l’insurrection qui n’en finit pas de venir. J’entends la critique qu’ils adressent aux défenseurs des états de fait. Mais je ne peux m’empêcher d’ajouter à cette rage ce qu’observent mes yeux. Non pas simplement une implacable logique d’asservissement de l’homme à propos de laquelle nous ne manquons pas de bons théoriciens mais l’homme lui-même. Non pas dans l’absolu, en tant qu’essence indistincte, mais l’homme situé, celui qui accepte, celui qui en veut encore, ce déambulant quantitatif de la rue Sainte-Catherine. Cet homme n’est pas simplement un pantin aux mains du grand capital, un soumis du CAC, mais une volonté. A ce titre, il a aussi sa part de responsabilité, une part énorme quand celle-ci s’agrège aux autres pour constituer le tas de la rue Sainte-Catherine. Ne faut-il pas aussi s’adresser à lui, à sa paresse, à sa sottise, à sa molle complaisance. Mais comment ? Mais pourquoi ? Mais comment ?

 

  • Nous avons désappris à juger. C’est le prix de l’égalisation des conditions. Nous avons accepté l’idée que les hiérarchies spirituelles étaient d’un autre âge. Nous avons entériné une logique de masse dans laquelle la matière prime sur l’esprit. Le ravage spirituel de l’homme n’est pas quantifiable. Il est de l’ordre de la qualité. Il faudrait, mettant un instant de côté toutes les niaiseries humanistes et libérales, être fidèle aux affects qualitatifs qui naissent depuis cette masse, être fidèle à ce mélange d’ironie et de dégoût que ma photographie ne peut que figer du dehors.

 

  • Réactionnaire, progressiste ? Oublie moi ces conneries. Traverse plutôt le tas, observe bien les détails. Les regards surtout, la puissance captative des logos qui aimantent les flux et dilatent les pupilles. Ecoute, tends l’oreille. Plus bas, je te le dis. Note l’insignifiant fait homme, la puissance du consentement, le néant qui glapit. Tee shirt moulants, jeans et culs, tout cela s’organise, la libido s’écoule et tout se passe bien. Condensation du tas, péristaltisme mou. Expérience angoissante mais salutaire si tu te piques d’insoumission. Ne flanche pas, tu n’en es qu’à Etam, les slips numérisés, il faut encore marcher. Prends des notes sur le peuple que tu prétends sauver. Informations décisives pour mener ta bataille. Observe celui-ci. Adversaire ou allier ? Insoumis ou soumis ? Il te faudra trancher. Et celle-là, tu la vois, elle vient de Séphora. Regarde son sourire et la dose de plaisir qui lui sort du sac. Tellement satisfaite, pourras-tu l’enrôler ?  Je sens que tu fatigues. Il faut être roué pour supporter le vide et aimer les idées.

 

  • Un effort mon ami. En bas, c’est la Victoire.  Je te paye un café.

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