Lettre ouverte à Adèle Van Reeth sur la pseudo séparation entre culture et politique

Lettre ouverte à Adèle Van Reeth sur la pseudo séparation entre culture et politique

4 oct.

« Christophe Barbier bienvenue » C’est la semaine du connard sur les chemins de la philosophie, et ?

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4 oct.

Pas d’insultes ici svp.

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Vous insultez déjà les auditeurs en laissant ce personnage vomir ses idées libérales…
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Pas du tout. Il ne parle que de Guitry à mon micro.
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Pensez à une semaine sur la malhonnêteté intellectuelle.
Peut-on ignorer l’ethos d’un invité si on le fait parler sur Guitry ?
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Oui, je maintiens.
L’émission diffusée en ce moment en est la preuve. Vous jugez sans écouter, aucun conseil à recevoir de vous.
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4 oct.

Et si, j’ai écouté. Une bonne moitié.

Je ne donne aucun conseil mais une opinion. « Encore heureux, libre à moi ».

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4 oct.

« Pensez à une semaine sur la malhonnêteté intellectuelle », ça sonne comme un ordre plus que comme l’expression d’une opinion.

Libre à vous !

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4 oct.

Pourtant l’émission d’hier évoquait l’ironie de Guitry.

Vous devriez l’écouter (là c’est bien un conseil)

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4 oct.

Pour le reste, libre à vous, libre à moi etc.

Bonne journée !

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10 hil y a 10 heures

  • C’est ici, justement, que la discussion se complique. L’auditeur enchérit : « Peut-on ignorer l’ethos d’un invité si on le fait parler sur Guitry ? » Ethos, pour dire la valeur du bonhomme. Adèle Van Reeth fait la sourde oreille. Mais elle aurait pu aussi bien répondre. Qui êtes-vous pour juger de l’ethos d’un homme ? Après tout, combien de grands écrivains, aux talents incommensurablement plus élevés que le chasseur de palu social emperruqué, était aussi de fieffés connards. Réponse évidemment plus politique, moins lessivée aussi. Plus risquée peut-être. Pour autant, ne sommes-nous pas en train de dériver dangereusement vers les marécageuses contrées morales quand il aurait suffit de dire : faisant parler Christophe Barbier sur Guitry vous contribuez à donner à cet homme une légitimité qui lui servira sur un tout autre terrain, idéologique et politique. Inviteriez-vous Florian Philippot pour causer sur Averroès ou François Ruffin sur le jeune Marx sans vous poser la question ?

 

  • Prenons un autre organe de presse, le Magazine Philosophie par exemple. Lorsqu’Alexandre Lacroix, rédacteur en chef, fait parler Paul Ricoeur mort, en juin 2017, afin de prodiguer des conseils à Emmanuel Macron fraichement élu, dans un montage qui empêche tout discernement intellectuel (1), il produit des effets politiques. Nous ne sommes pas simplement en face de cet objet fourre-tout qui a pour nom « culture ». Est-ce que la formule « malhonnêteté intellectuelle » convient ? Je ne sais pas. J’en propose une autre : démission critique et politique conforme à la paix des commerces. Honnêteté, c’est un tantinet trop moral. Probité intellectuelle conséquente, peut-être. Courage convient aussi. Ce rapport entre culture et politique a longtemps été un enjeu de réflexion justement politique, une réflexion menée par des hommes aussi conséquents et talentueux que George Grosz entre les deux guerres : « La « CULTURE » a toujours compté au nombre des boucliers de la bourgeoisie – et de la petite bourgeoisie qui lui est dévouée cuir et poils – contre le prolétariat rebelle. Une vieille stratégie du bourgeois ! » (2) Je vous entends, chère Adèle Van Reeth – et mon petit démon avec moi : « bourgeoisie, prolétariat rebelle, qu’est-ce que cela ? » Le vocabulaire a changé, c’est vrai. Nous ne sommes pas en 1920, je vous l’accorde. Mais nous ne sommes pas sortis de l’histoire pour autant. A moins d’être nominaliste, ce que je suis pas, l’effacement des mots ne fait pas disparaître la réalité des colères sans lesquelles les chemins de la philosophie n’auraient jamais vu le jour.

 

  • Reste enfin à savoir si cette courte lettre, ce constat, a une place dans le champ de la dite « culture » en France. Je ne le crois pas. Non, je sais qu’elle n’y a aucune place. Mais dans le fond, cette absence est-elle si inédite ? Georges Grosz écrivait en 1925 : « Certes, il y a longtemps que la révolution formelle ne fait plus peur. Le bourgeois moderne digère tout ; seul le coffre-fort est vulnérable. » (3) Georges Grosz fait aussi partie de la culture même s’il est, en dépit de son constat, pas si facile à digérer que ça.

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(1) Ce point est expliqué dans Le Néant et le politique, Paris, L’Echappée, 2017.

(2) « Der Kunstlump » (La canaille de l’art), Georges Grosz et John Heartfield, Der Gegner, Berlin, 1919-1920, repris dans L’art en danger, Paris, Allia, 2012.

(3) « Die Kunst ist in Gefahr« , (L’art est en danger), Georges Grosz et Wieland Herzfelde, Berlin, 1925, op. cit.

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