Où est l’ennemi ?

Où est l’ennemi ?

  • Un ennemi ? Quel ennemi ? Nous sommes totalement lessivés, aussi peu énergiques en terme d’animosité qu’une flambée de paille sous l’orage. Nous goumons – expression franc-comtoise applicable à un feu riche en fumée, faible en flammes. Nous n’avons plus d’ennemis, voilà le problème. L’islam ? Globalement on s’en fout si la voilée consomme. Le terrorisme ? Qu’est-ce qu’un ennemi qui ne fait plus nombre avec moi. Le libéralisme ? Tu as mauvaise mine avec le dernier smartphone greffé dans ta main droite. Le dérèglement climatique ? Tais toi et rame. La malbouffe ? Leclerc ouvre son rayon bio. Non, si on fait le compte, il n’y a plus d’ennemis, il n’y a plus de cause, plus de combat, plus rien. Je le vois bien, tu t’agites, tu t’excites dans ton coin mais la corde est cassée. Tu retombes comme un pantin de Bruxelles le soir venu.

 

  • On se réveille ! Les quadras anémiés prennent le nihilisme très au sérieux. Il est en quelque sorte le fonds de commerce de cette génération-là. Ils le contemplent, le stylisent, le tripotent. Ils peuvent même en vivre. Le premier publiciste venu deviendra ainsi grand juge littéraire du bon goût contemporain après avoir fait son coming out nihiliste dans le récit autobiographique de ses errances publicitaires scénarisées. Quand ce n’est pas de son gland ou de son clito. Regardez, mes amis, comme le monde est vide et désespéramment creux. Admirez ma lucidité branchée en la matière. Jadis jeune et con à la fois, le quadra anémié se désespère aujourd’hui de voir monter les nouvelles pousses du rien. Celles-ci n’ont plus à faire leur coming out nihiliste.  Inutile de scénariser le rien, le moins que rien en réseaux se suffit largement à lui-même. Bougre, voilà le nihilisme nihilisé sans le savoir. Finira-t-il « réac nihiliste », lui qui est capable d’endosser tous les manteaux d’Arlequin ? En ce sens, cette génération, la mienne,  aura été la dernière génération nihiliste au sens strict

 

  • J’ai en mémoire un compagnon de turne en classes préparatoires. Il lisait Les nuits fauves, se disait désabusé dans un monde vide de sens, barbare et inhumain. Il aimait particulièrement la description des dérives érotico-thanatiques de Cyril Collard. La politique ? Vous n’y pensez pas. Le conflit intellectuel ? Mais à quoi bon. La démystification ? Evidente. J’ai appris, quelques années après, qu’il sortait avec un mannequin russe et faisait du business international. Comme d’autres, il était sûrement très méritant.

 

  • Le zéro pointé n’a rien d’un terrain conflictuel pour la simple raison qu’il égalise toutes les conditions d’existence. De cette addition à somme nulle, il ne reste pas grand chose. Montrer le nihilisme en mettant en scène le nihilisme d’une façon plus nihiliste que celle de la veille mène-t-il à quelque chose ? Rien n’est moins sûr. Notons en passant cette petite nuance : la complaisance à l’égard du rien n’est pas le rien. Par contre, elle autorise son exploitation. Ma génération a au moins ce petit fait de gloire à son actif : elle est passée maître dans l’exploitation du rien. Les métiers de la communication, de la publicité, du spectacle, de l’animation ont donné majoritairement à cette exploitation du rien une portée incomparable en terme de vie vide : le vide est utile puisqu’on en vit. Le rien, patrimoine mondial de l’humanité. Enfin, l’humanité qui a le bon goût de ne pas trop s’accrocher à l’être, trop vulgaire. S’il y a rien ou si peu, si le nihil est notre seul horizon, à quoi bon se battre ? Contre quoi d’ailleurs ? Le consentement au monde tel qu’il est fait suite logiquement à la mise en scène de sa nihilisation. Macron tu m’excites.

 

  • Bien sûr, le coming out nihiliste peut prendre des formes inattendues. Les quadras de presque rien ne se branlent pas tous devant le casting d’une publicité pour une marque de yaourt. Il y a le quadra qui développe son artisanat du rien dans des agences de publicité, celui qui vend de la camelote intellectuelle, des petits riens,  pour éclairer avec très peu le moins que rien. Celui qui fait de la décoration avec trois fois rien, modestement, sans prétention. Sans parler de tous ceux qui, sans faire grand chose, pensent depuis belle lurette qu’on ne peut vraiment rien faire de plus. Bref, tout ce petit monde a trouvé massivement dans le nihilisme décoratif un programme, une scène, un alibi, un objet phobique et contraphobique – puisqu’il est entendu que dans le rien, il y a une place pour tous. Sauf pour l’ennemi mon ami.