Aux philosophes payés 3000 euros les deux heures pour causer

Aux philosophes payés 3000 euros les deux heures pour causer

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  • Les lecteurs de Platon le savent, le sophiste n’échange pas ses discours contre de l’argent sans conséquence pour le bien de la cité. Ces discoureurs rémunérés pratiquent la performance oratoire (epideixis), « près des comptoirs des banquiers » écrit Platon. Platon te semble loin ? Dans le jargon du temps, on appelle cela « faire des ménages » ou « donner une conférence ». En ligne, quantité de sites sur lesquels les « ‘speakers » peuvent être recrutés. Peu importe le sujet, l’orateur doit être connu, cela suffit. C’est ainsi que d’anciens professeurs de philosophie, devenus « philosophes » pour les crédules par la magie du marché, peuvent gagner en quelques heures le salaire d’un mois dans l’Education nationale. A condition bien sûr de flatter le parterre en lui donnant l’impression d’être très intelligent et tellement critique. La critique de la société du spectacle en utilisant la caverne de Platon pour 3000 euros les deux heures reste en cela un must. Il va de soi que le public ainsi choyé, en règle tellement générale qu’elle tend asymptotiquement vers l’universel, est incapable d’évaluer la qualité de ces prestations. L’enfumage est de rigueur. La maîtrise du verbe assure au causeur un bouclier magique contre les velléités contestataires des profanes qui bafouillent derrière le micro pour la fameuse séance de questions finales. Appelons cela, le nappage démocratique.

 

  • Evidemment, j’ai les noms. J’en suis certain, tu t’en doutais. Les noms, les sujets et le montant approximatif de ton chèque à la sortie. Approximatif mais obscène relativement à la chose produite. Tu me parles marché ? Je me ferai un malin plaisir, avec quelques amis, de brillants esprits ceux-là, gratuitement, de venir dans un coin de ta salle dire haut et fort combien le marché te paie pour causer chez Orange, au MEDEF ou dans un salon de High Tech. J’agrémenterai la chose d’un petit spectacle, d’une mise en scène. Un truc comique, tu vas aimer. A moins que la réfutation soit froide et chirurgicale. Une ablation de la langue que tu flattes, au scalpel de l’idée. D’ici, je te vois bégayer ton argument de choc : ressentiment, dis-tu ?  Tu n’as rien compris mon ami. La lecture excessive de mauvais livres de psychologie te fausse la vue. Tu nous procures du plaisir, une forme de joie. En un mot, tu nous inspires comme tu aurais inspiré Socrate. Tu nous donnes à penser sur ce que devient la philosophie quand elle ne fait plus qu’un avec la prostitution. N’est-ce pas là ton but, ta secrète ambition : faire penser ? Que dis-je, ton combat ?

 

  • Non content de jouir de ton pouvoir mondain – enfin je dis pouvoir pour ne pas nommer l’impuissance qu’il recouvre -, tu veux du fric pour pouvoir, justement, assurer un train de vie incompatible avec la probité intellectuelle. C’est que les penseurs, mes amis, les créateurs, les dingos, ceux qui ont laissé un truc à la sortie, acceptaient de vivre modestement. Ils partageaient pour la plupart le lot commun des artisans, des petites mains, des façonneurs. Ils œuvraient patiemment portés par une idée, une grande illusion peut-être, un secret délire sûrement. Pas de quoi prendre l’avion toutes les quatre semaines. Pas de quoi frimer, bien mis, avec les mondains de l’heure. Ils ont fait le travail, non sans souffrance. Différant la reconnaissance à plus tard, à jamais, et c’est très bien, comme dit Ferré à la fin de sa chanson. Car c’est ici, avec eux, dans cet esprit, que nous ferrons échec à l’inexorable montée de médiocrité spirituelle qui envahit l’époque. Médiocrité philosophe, il va de soi. C’est ici, en petits artisans de la démolition joyeuse, que nous donnerons à d’autres, plus tard, on verra, la force de tenir encore debout. Tu dis ? ça vaut pas un Kopeck ? C’est ça l’idée.