Lettre ouverte à Cédric Villani – L’abstention a ses raisons que la raison ignore

Lettre ouverte à Cédric Villani – L’abstention a ses raisons que la raison ignore

liste_Autour-de-lcole-de-Francfort-Kritische-Theorie_1790[1](Kritische Théorie)

……

 

« Finalement, à celles et ceux qui sont tentés par l’abstention, je propose d’y réfléchir à deux fois. D’abord, personne ne peut garantir que le résultat est joué d’avance. En cas d’abstention trop importante, le verdict des urnes pourrait différer sensiblement des sondages ! Ensuite, personne ou presque ne remarquera l’abstention. Sur tous les réseaux médiatiques nationaux et internationaux, deux informations écraseront tout le reste : l’identité du nouveau président ou de la nouvelle présidente de la République, et son score. La participation, et le pourcentage de votes blancs, seront inaudibles face à cela. Et pour ce qui est du score, s’abstenir est équivalent à répartir sa voix entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen. Dit autrement : retirer son vote à Emmanuel Macron, par représailles, c’est équivalent à consacrer la moitié de sa voix à soutenir Marine Le Pen, dans l’élection la plus emblématique que la France ait connu depuis plusieurs décennies. »

Libération, 2 mai 2017

………..

  •  Cédric Villani, que l’on ne peut soupçonner de légèreté quand la raison est en jeu, a le mérite de ne pas nous servir les plats communs du chantage au Bien. A ce chantage, porté comme un seul homme par la horde des non-pensants médiatiques, nous répondrons par les inépuisables ressources du risible, par la joyeuse ironie ou la cruelle satire. En rationaliste et fils spirituel des Lumières, Cédric Villani suit le fil de la raison et nous propose « d’y réfléchir à deux fois », autrement dit de mettre à bonne distance notre colère et nos passions immédiates. Rationnellement, personne à l’heure actuelle ne peut dire, avec une absolue certitude, que « le résultat est joué d’avance ». Rationnellement, il est vrai qu’une forte abstention  peut modifier les résultats des sondages. Toujours rationnellement, il est juste de dire que « personne ou presque ne remarquera l’abstention » pour ne retenir que le nom du vainqueur et son score. Rationnellement enfin, numériquement parlant, « retirer son vote à Emmanuel Macron, par représailles, c’est équivalent à consacrer la moitié de sa voix à soutenir Marine Le Pen ». Une conclusion s’impose alors : avant d’être le choix du Bien, le vote Emmanuel Macron serait celui de la raison. Si l’abstention est si dangereuse pour Cédric Villani, c’est qu’elle est avant tout irrationnelle. Pour cette raison, le mathématicien nous invite, en toute cohérence, « d’y réfléchir à deux fois » pour ne pas faire le jeu du pire.

 

  • Pour comprendre le problème dont il est ici question, il est bon de revenir à ce que l’on a nommé La théorie critique.  Ce courant de pensée prend naissance en Allemagne en 1923. La création d’un institut de recherche en sciences sociales répondait au besoin de s’affranchir de l’académisme universitaire (une idée qui pourrait d’ailleurs plaire à Emmanuel Macron) afin de fonder une philosophie sociale qui se confronte aux réalités empiriques. Etudier le comportement des individus, leurs pratiques quotidiennes en tenant compte des apports de la psychanalyse et de la sociologie scientifique naissante. Le projet était ambitieux mais déplu à la chancellerie hitlérienne arrivée au pouvoir au début de l’année 1933. Deux mois après,  un de ses membres fondateurs, Max Horkheimer, est révoqué et l’institut dissout. Très vite, les intellectuels de cette école de Francfort devront prendre le chemin de l’exil pour échapper aux purges nazies. Quel rapport, me direz-vous, cher Cédric Villani, entre cette histoire intellectuelle du XXe siècle et vos arguments rationnels en faveur du vote Emmanuel Macron ? J’y viens.

 

  • Horkheimer expliquera, à la fin de sa vie, que la théorie critique était partie d’une conviction : la raison des Lumières, de laquelle les philosophes du XVIIIe siècle attendaient émancipation de l’homme et progrès des sociétés, s’est trouvée pervertie, instrumentalisée par les intérêts de la classe au pouvoir. En se mettant au service d’intérêts purement économiques et techniciens, la raison avait fini par perdre les idéaux qui la portaient au siècle des Lumières, à se dévoyer en une rationalité exclusivement stratégique et tactique. Les moyens inédits de la raison calculatoire marginalisaient progressivement les finalités de la raison raisonnable jusqu’à les avaler. Max Horkheimer et son ami Adorno faisaient alors le constat que cette rationalité instrumentale en marche forcée était responsable d’une nouvelle forme d’irrationalité dans nos sociétés modernes : aliénation des travailleurs, exclusion et marginalisation d’une partie de la société, misère économique des inadaptés, vide spirituel croissant. La logique désastreuse de ce dévoiement de la raison des Lumières était d’autant plus difficile à critiquer qu’elle s’appuyait sur des arguments toujours plus rationnels. L’espoir initial de la Théorie critique était donc de faire jouer la raison contre elle-même, la raison raisonnable, portée par des valeurs, contre la raison rationnelle, tournée vers l’efficacité instrumentale. Appliquée à votre texte, cela signifierait que l’abstention a des raisons que votre rationalité ignore. Partant du postulat que l’abstention repose sur un déficit de réflexion, vous renvoyez pourtant l’abstention au fond obscur des passions humaines, ce fond obscur qu’il faut toujours combattre et dénoncer.

 

  • Votre argumentation rationnelle se tient à un détail près, un détail pourtant fondamental qui fera apparaître, entre la rationalité du vote Emmanuel Macron et l’irrationalité de l’abstention, ce qu’est justement cette raison raisonnable dont parlaient, dans le vide, Horkheimer et Adorno. Sans vous prêter, il va de soi, de telles intentions, un individu encore plus rationnel que vous  ne comprendra pas, cher Cédric Villani, pourquoi vous tenez au droit de vote. En effet, les efforts rationnels que vous déployez se règleraient d’eux-mêmes si le choix n’était pas donné aux hommes de prendre le risque du pire. Vous aurez beau alors vous creuser la tête, vous vous retrouverez dans la même situation que moi face à vous. Peut-être écrirez-vous, à l’adresse de cet homme, une lettre ouverte intitulée : le vote a ses raisons que la raison ignore. Vous l’écrirez en douce car votre avis sera alors des plus minoritaires. Peut-être ressentirez-vous, face à lui, ce qu’éprouve aujourd’hui tous ceux qui n’iront pas voter le 7 mai pour Emmanuel Macron face à vos arguments rationnels. Peut-être comprendrez-vous enfin que la rationalité mathématique, la raison calculatoire, la logique des experts et celle des machines ne peut, seule, éclairer les hommes.

 

« Finalement, à celles et ceux qui sont tentés par la démocratie, je propose d’y réfléchir à deux fois. D’abord, personne ne peut garantir que le résultat est joué d’avance et qu’il sortira des urnes un candidat favorable à l’émancipation de l’homme et au progrès des sociétés. En cas d’abstention trop importante et de votes irrationnels, le verdict des urnes pourrait mettre le monde en péril ! Ensuite, personne ou presque ne remarquera la différence. Sur tous les réseaux médiatiques nationaux et internationaux, deux informations écraseront tout le reste : l’identité du nouveau président ou de la nouvelle présidente de la République et son programme favorable aux droits de l’homme, à la marche en avant pour des sociétés plus justes. La démocratie qui prend toujours le risque du pire est inaudible face à cela. Et pour ce qui est du vote, vouloir choisir n’est pas essentiel. Ce qui compte reste le progrès et l’émancipation des peuples. Dit autrement : voter, par représailles, c’est toujours risquer de consacrer une voix à soutenir le pire. »

Libération-BFM-Média-entertainment press, 2047

 

Laisser un commentaire