Le silence de Jean-Luc Mélenchon

Le silence de Jean-Luc Mélenchon

La_Loi_du_silence[1]

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  • Il est toujours souhaitable de se poser les bonnes questions. Pour quelle raison le silence de Jean-Luc Mélenchon, en vue du second tour de la présidentielle, suscite autant de considérations morales et si peu d’analyses politiques ? C’est que la morale est compatible avec la logique économique en cours. La politique, beaucoup moins. Là encore, nous suivons le modèle américain. A intervalles réguliers, de grandes purges morales médiatiques réactivent l’implacable logique de domination économique et financière. Pour des raisons d’arithmétiques électorales, d’histoire contemporaine, de matraquage médiatique,  de démonologie et j’en passe, post-it Macron est déjà président de la République et il le sait. J’entends aussitôt le philosophe de salon, ton suave et œil de biche :  – vous vous arrangez avec votre conscience. En choisissant de ne pas choisir, ce qui est un choix (relisez Sartre), vous laissez faire à d’autres ce que vous n’assumez pas de faire vous-même. Autrui aux mains sales vous permet de garder votre belle âme propre. D’ailleurs, si tout le monde faisait comme vous, Marine Le Pen, ce que vous ne souhaitez manifestement pas, homme de mauvaise foi, serait élue le 7 mai. Cela contredirait en passant votre premier constat.

 

  • Vous noterez à quel point cette causerie morale nous écarte de la question politique. Jean-Luc Mélenchon ne fait pas la morale de l’info, il n’a rien d’un curé déguisé sous le  maquillage moderniste du philosophe dans le vent ou de l’économiste en vue. Les deux se tiennent aujourd’hui la main pour fournir aux post-it macronisés du nouveau monde leur assise idéologique. Jean-Luc Mélenchon fait de la politique. Cela signifie qu’il cherche à peser, comme d’autres,  sur l’institution de la société, sur ses choix fondamentaux auxquels, abstentionnistes ou pas, nous devrons nous plier car il feront demain – plus sûrement cet été en douce – force de loi. Comme tout politique, il a lu, avec post-it Macron, son Machiavel. Il est aussi stratège. Quelle est donc la meilleure stratégie politique à adopter afin de sortir du jeu de dupe qui consiste à brandir, à intervalles réguliers, l’épouvantail Front national, ce diable utile, afin de ne surtout rien changer (1) ? A côté de cette réflexion politique, virile au sens machiavélien,  les considérations des perruches morales philosophes et autres courtisanes économistes sont de peu de poids. Derrière Jean-Luc Mélenchon, sept millions d’électeurs qui n’ont choisi ni le Front national ni la bouillie Macron servie à des citoyens en coma festif dépassé. Que cette masse d’électeurs soit hétérogène est une chose – toutes les masses le sont – qu’elle puisse être réduite à une broderie morale en est une autre.

 

  • Libération, le lendemain du premier tour, page 3, étale sur une demi page, en gros caractère : « MACRON UN CENTRE ANTI-POISON. Dernier rempart contre le Front national de Marine Le Pen, la météorite d’En marche réussit son pari de se placer au-dessus du clivage gauche-droite. Benoît Hamon et François Fillon ont déjà appelé à faire barrage. » (2) Météorite pour Libération ; fusée pour le Nouvel Obs. La conquête spatiale de Jacques Cheminade n’est finalement pas si loin. Voilà ce que le journalisme « critique » dit de gauche, dans ses pages Idées et Rebonds, propose aujourd’hui à ses tous derniers lecteurs. Mais cette indigence politique et stratégique peut encore compter sur le renfort des perruches philosophes et des courtisanes économistes. Télévision, radio, Internet, show, prime, punchline, tout est bon pour venir au secours d’une presse moribonde.

Le centre anti-poison Macron recrute tous ceux qui feront demain barrage au Mal et aux extrêmes.

 

  • Dans ce contexte, le silence de Jean-Luc Mélenchon est certainement le seul acte politique de cette campagne électorale. Dans cet étau, entre économisme et moraline, toute la difficulté consiste à créer un espace politique autonome. Nombreux seront les fins esprits, armés de quelques arguments, qui railleront cette tentative. Jean-Luc Mélenchon, l’ancien du PS et son gros ego holographique. Les urbains insoumis branchés et leur vote tendance. La horde de cyber activistes et leurs jeux vidéos en ligne. Autant de portraits qui pourraient avoir leur pertinence s’ils n’étaient pas aussi les alliés objectifs d’un processus de dépolitisation en cours, processus qui laisse les mains libres aux pires salopards. Ceux-là ne veulent surtout pas de politique et de la critique qui vient à sa suite. Encore moins d’une philosophie qui fournirait des armes intellectuelles aux âmes perdues de la grande cause mondialiste. Ils veulent, sur toutes les chaînes et à toutes les heures, des moralistes philosophes, ces curés du nouveau monde, et des experts économistes pour faire passer les plats des soubrettes financières au pouvoir. Ils veulent dépasser les vieux clivages, les anciens conflits. Ils veulent la paix des commerces, la soumission  du plus grand nombre et des petites bougies les soirs d’attentat. Marine Le Pen, qui ne brille tout de même pas par son intelligence, est leur allier objectif. Ce sera encore le cas le 7 mai.

 

  • Il est donc temps de savoir ce que nous voulons. Sauver le Bien ou faire de la politique. Baratiner à la radio avec des bribes de Jean-Paul Sartre ou résister tant bien que mal au processus de liquidation en cours en pensant un peu. Faire les malins ou sauver notre peau. On me demandera peut-être quel est mon intérêt, en quoi suis-je concerné par cette résistance, moi qui suis professeur de philosophie dans l’Education nationale. La réponse tient en peu de lignes. Il existe un rapport très étroit entre la philosophie et le politique, un rapport essentiel. Post-it Macron ne me contredira d’ailleurs pas sur ce point, lui qui est passé d’un mémoire sur Machiavel à la commission Attali, d’une pseudo collaboration avec Paul Ricœur au ministère de l’économie et des finances.

 

Sans politique, la philosophie est la morale des curés ; sans philosophie, la politique est l’état de fait des salopards.

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(1) Dans la novlangue politique, « en marche » est un jingle pour annoncer la prochaine saison. « A suivre… » marche aussi.

(2) Libération, 24 avril 2017. Pour faire barrage, n’oubliez pas de consulter le Lexique de lepénologie pour le second tour.

 

 

 

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