Le vote utile

Le vote utile

CH-1289[1]

  • Il ne suffit pas de voter encore faut-il voter utile. Tactical voting diront les plus malins. Pour les paumés en revanche, les dernières sondées indiqueront comment voter utile pour faire barrage aux extrêmes. A contrario, le vote inutile, dit aussi vote de plaisir ou d’agrément, ne fait barrage à rien et assure même la victoire du camp honni. Vote de collabo qui s’ignore, vote imbécile et coupable quand la menace gronde. Le chantage à l’utilité n’est pas propre à la démocratie médiatique spectaculaire marchande mais se retrouve dans de nombreux secteurs de la vie publique. Vous repérerez ainsi au premier coup d’œil les bureaux de postes inutiles dans les campagnes, les aides soignants inutiles dans les hôpitaux, les matières inutiles à l’école, les services inutiles un peu partout. « La philosophie, est-ce utile ? » Cette phrase rituelle, tenue pour profonde par l’élève qui la pose en début d’année,  fait de l’utilité le juge absolu de tout effort de pensée. Utile, on prend ; inutile, on zappe.

 

  • L’utilité se présente toujours comme une fonctionnalité neutre, désintéressée. Voter utile, c’est se placer ainsi au-dessus des conflits partisans, accepter de mettre ses convictions de côté pour servir une cause supérieure. Faire de nécessité vertu. Renversement dans lequel la fonctionnalité pratique prend le dessus sur toute considération de valeur. L’efficacité d’abord. Voter utile, c’est devenir enfin adulte en sachant classer les priorités. Ce qui fait du vote utile une étape transitoire vers la remise en question de l’utilité du vote. En effet, ne plus voter, autrement dit faire en sorte que des institutions modérées démocratiques citoyennes sociales et libérales se perpétuent sereinement, reste la meilleure façon de ne pas prendre le risque des conséquences néfastes d’un excès de votes inutiles. C’est bien fait, les sondées sont justement là pour cela. Contrairement à ce que répètent quotidiennement les cacatoès fraîchement sortis des écoles de journalisme de l’information utile, les sondées ont pour première fonction de rendre le vote inutile. Le matraquage opère. Jusqu’à abrutissement des masses indécises, les sondées dessinent les limites de l’utile et de l’inutile, cartographient le territoire politique de l’utile et du dérisoire.

 

  • Dieu est unique ; le diable est légion. Vote utile d’un côté ; vote utopique, romantique, de contestation, de rejet, de colère, de refus, de protestation, vote avertissement, vote sanction, vote en caoutchouc de l’autre. Le vote utile entérine l’existant. C’est un vote de validation qui paraphe la soumission à l’ordre des choses et des rapports de force en présence. Un oui franc et massif aux pourcentages et aux sondées du peuple. Vote de résignation malicieuse et d’acceptation rusée aux diverses  techniques de scénarisation du corps politique et de mise en spectacle du peuple. L’élection n’est un piège à con que pour celui qui croit que le vote changera quelque chose. Alors autant voter pour celui qui va gagner. Non?

 

  • Le vote utile sait à quoi s’attendre, il est déjà au-delà. Le dernier homme de Nietzsche et le vote utile ne font qu’un. Une définition s’impose : le dernier homme est celui qui votera utile le plus longtemps. Que le vote utile ne soit qu’une construction médiatique, qu’un consensus factice d’information-production de l’opinion publique, ne semble pas déranger outre mesure. Peu importe les généalogies et les pensées de derrière, les critiques maussades et les constats alarmants sur l’anéantissement du jugement. Le vote utile a pour lui la force de l’évidence et du bon sens. Les débats télévisés sont massivement suivis, les tweets tombent en cascade, la démocratie est bien vivante. Votons donc utile pour que tout cela dure encore longtemps.