Qui veut encore de la paix ?

Qui veut encore de la paix ?

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Le Havre après la guerre

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  • Hors du pacifisme, point de salut. Pacifisme de combat. Les mots ne tuent pas. Les bombes oui. La critique ne rase pas des villes contrairement aux Etats militarisés. Le pacifisme de combat a des ennemis. Innombrables. Celui-ci, par exemple, justifie les bombardements sur Alep au nom du réalisme politique et d’une fine causerie géopolitique, bien au chaud, tapotant sur son MacBook payé en quatre fois sans frais. Mort à crédit. Il écrit son nom sur l’ogive qui tombe sur la tête du frère de l’enfant mort. Ceux qui subissent la guerre sont les moins bavards. Ils se terrent, rampent, pissent le sang ou meurent. L’indignation est un luxe de spectateur. Un voisin paysan, il y a une vingtaine d’années, m’évoquait, les larmes aux yeux, l’instant précis, enfoncé à vie dans son crâne, où il tua un homme en algérie, un ennemi, pour sauver sa vie. Tout a été écrit sur la guerre, ses horreurs, ses humiliations. La destruction sans limite de l’homme, son anéantissement. La littérature est moins bavarde sur les connivences de chacun et de tous envers les causes de la guerre.

 

  • Le pacifisme, celui de Jaurès en 1914, de Gionot en 1938, est aux antipodes de la virilité guerrière qu’il est opportun d’afficher aujourd’hui dans les diners mondains. Avant de choisir un camp, il faut prendre le parti de la guerre. C’est justement ce parti que ne prend pas le pacifiste. Faire entendre sa voix dans le concert belliqueux, celui-là même que dénonçait Jean Jaurès dans les dernières lignes de son ultime article publié dans le journal La Dépêche le 30 juillet 1914 sous le titre « L’oscillation au bord de l’abîme. » « Partout le socialisme international élève la voix pour condamner les méthodes de brutalité, pour affirmer la commune volonté de paix du prolétariat européen. Même s’il ne réussit pas d’emblée à briser le concert belliqueux, il l’affaiblira et il préparera les éléments d’une Europe nouvelle, un peu moins sauvage. »

 

  • Mais sommes-nous prêts à payer le prix de la paix afin de préparer une Europe un peu moins sauvage ? Sommes-nous prêts à payer le prix de la vérité quand nous restons silencieux face à une nation alliée qui entre en guerre sous des prétextes fallacieux afin de punir par le feu les innocents de sa propre démence hégémonique ? Sommes-nous prêts à payer le prix de la liberté quand nous soutenons économiquement des régimes tortionnaires quitte à intenter, pour ne froisser personne, un procès à un journal satirique qui a eu le malheur de dessiner un Mahomet en pleurs sur sa couverture ? Sommes-nous prêt à payer le prix de la justice quand les contrats d’armements orientent en sous mains les choix diplomatiques d’une nation toute entière ? Sommes-nous prêt à payer le prix de la paix quand la paix se résume à la paix des commerces ?

 

  • Rares sont ceux qui soutiennent les conséquences de la guerre. Pour combien de pacifistes qui en refusent les causes ? L’homme préfère de loin la logique de la guerre en meute que la conscience esseulée de sa propre faiblesse. Les pluies de bombes ailleurs rassurent plus que les exigences de la paix ici. De la paix c’est-à-dire de la vérité, de la liberté et de la justice. Nos indignations sélectives sont les cache-misères de nos renoncements. Le renoncement de l’esprit arrive en tête. Il est la première digue rompue contre l’abrutissement collectif. Les tyrans n’ont pas besoin de Goethe ou de Shakespeare pour réveiller les belliqueux.  « Même dans les régimes de terreur, l’homme est plus sûr de lui que dans les fantaisies de la démocratie. » Si Emile Cioran a fini par renier ses écrits de jeunesse, ses constats restent : « La paresse de la pensée et la peur de s’isoler comme une monade solitaire le déterminent à accepter allègrement et avec une agréable résignation les impératifs et les commandes des dictateurs. » (1) Parmi ces impératifs, la guerre.  En guise de fantaisies démocratiques, le spectacle abruti d’une liberté pour rien. Que pèsent les animateurs de la démocratie spectacle face à la promesse de la guerre. Pas seulement pour la masse analphabète des zombies mondialisés djihadistes mais pour toutes les belles âmes raffinées qui se rachètent une énergie en se rangeant du côté du tyran viril qui fait l’histoire. Moindre mal nous dit-on. Si l’histoire est l’histoire de la guerre continuée, au pacifiste les miettes littéraires de la fiction. Emil Cioran, dans son délire contrôlé, tape juste une fois encore : « La démocratie est la plus grande tragédie des couches sociales qui ne participent pas directement à l’histoire. (…) La démocratie n’a pas pu faire d’elle un facteur actif de l’histoire, de sorte que la plèbe éternelle a été engagée dans une responsabilité pour laquelle elle n’avait aucune appétence. » Aucune appétence non plus pour le pacifisme quand le surarmement des consciences tient lieu de nouvelle identité collective. Surarmement par procuration, faible, débile, là où le premier autocrate venu fait figure de sauveur et de défenseurs des droits de l’homme contre le terrorisme mondialisé. Ceux qui combattent le pacifisme plus sûrement que les causes de la guerre sont les grands lessivés d’une liberté inutile, une liberté en trop. Ils ont désormais des intellectuels pour les seconder et des politiques pour les flatter. Les belliqueux ne veulent rien d’eux-mêmes. Ils avancent en tas, beuglent en groupes, vocifèrent en meutes, bandent en masse, crèvent en tas. C’est là le principal avantage des régimes autoritaires. Les ascensions et les déroutes sont collectives. Rien de personnel, surtout.

 

  • Pacifiste, dites-vous en souriant. De toute évidence, la peur du ridicule est moins à craindre que celle des despotes armés.

 

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(1) Emil Cioran, Apologie de la barbarie, Paris, L’Herne, 2015.

 

 

 

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