L’accouchement du philosophe

L’accouchement du philosophe

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  • On appelle cela l’oseille, les pépettes, la maille. Critiquer la maille ? Eux tiquent. Socrate parlait lui du comptoir des banquiers. Un endroit peu propice, il est vrai, pour pratiquer l’art d’accoucher les esprits. La maïeutique dans le jargon. Ce quelque chose dont tu me parles, mon cher Hippias d’Europe 1, est en toi. Je ne peux, hélas, te le transmettre. Mon savoir n’est pas un fluide qui pourrait couler de mon bocal dans le tien. Souviens-toi de la réponse de Socrate à la demande d’Agathon dans le Banquet : le savoir ne se transmet pas par osmose et diffusion capillaire. On ne remplit pas des vases, mon cher Hippias d’Europe 1. Ce n’est pas comme cela que ça marche. Non, il te faut pousser. L’accouchement de ta vérité sera un tantinet plus violent. Elle sortira de ta tête comme Athéna sort de celle de Zeus. Je ne peux, tel Héphaïstos, le fils difforme et forgeron, que te fendre le crâne à coups de hache pour provoquer la chose. Il te faudra malgré tout pousser fort, aller chercher loin dans ton esprit, te défaire de ton image. Tu peux le faire, cher Hippias d’Europe 1, tu en as les capacités. Il est possible que les flatteries du monde aient légèrement ramolli ton esprit mais il serait dogmatique de préjuger de ta force. Ce jour-là, le jour de ton propre accouchement en direct, nous pratiquerons l’amphidromie. Dans une messe païenne et joyeuse, forcément critique, nous chanterons ta valeur. Jamais plus tu ne demanderas que l’on t’apprenne quoi que ce soit avant de répondre. Tu répondras de toi-même. Tu auras enfin vaincu la maille dans les douleurs de l’enfantement. Tu seras philosophe. En attendant ce jour béni, je t’en conjure, pour le soin de ton esprit et le bien de la cité, pousse encore.

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Nathan Epherlove est-il Fidel ?

Nathan Epherlove est-il Fidel ?

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  • En l’état, il ne se passera plus rien – à l’exception de notre propre disparition, bien sûr. Cette disparition intellectuelle finira d’ailleurs elle aussi par passer inaperçue. L’océan publicitaire tautologique s’étend désormais à perte de vue. Sa capacité à engloutir est sans limite. D’aucuns ont pu me reprocher de ne plus faire de la Philosophie (majuscule oblige), de privilégier la polémique ou de viser directement le bonhomme. Creusons.
  • La philosophie de notre temps ne peut être qu’une critique tant les manies du présent, le jeu des rapports de force médiatiques, de connivence et de clin d’œil conspirent intégralement contre toute forme de pensée radicale, à savoir une pensée qui prendrait encore les idées à la racine. De ce point de vue – plutôt du point de vue de la tentative de constituer un point de vue dans ce vide – la critique s’impose, non comme une option parmi d’autres, mais comme la fatalité de notre condition de super-modernes modernisant dans le postmodernisme.
  • Polémique plutôt qu’analyse, dis-tu ? Disons lutte plutôt que contemplation. Encore faut-il s’entendre sur l’objet de la lutte. L’adversaire reste le système. Mais qu’est-ce que le système ? Les fétichistes du concept s’empresseront de ressaisir le mot ou de l’affubler d’une majuscule. Triomphe du signifiant. La sottise serait de penser que le système de visibilité intégrale – communément appelé publicité – peut être critiquer à coups de signifiants creux. A côté de la puissance de totalisation que constitue ce système, les totalitarismes à l’ancienne font aujourd’hui figure de piètres esquisses  – et leur critique avec. Des essais avortés en quelque sorte et cela pour une raison simple : la totalisation y procède toujours par exclusion idéologique d’un tiers. Totalisation par exclusion d’une race, d’une couleur, d’un idéal, d’une culture – si bien que nous pourrions parler de totalitarisme exclusif. L’autre à exclure, subjectivité parasitaire, ne faisant pas totalité, doit être détruit par tous les moyens, nié en tant qu’autre. Ces processus créent des lignes de fracture et des zones de résistance vis-à-vis desquels il est encore possible de se situer radicalement. Il y a de la résistance, une logique de la révolte, encore un peu de sens critique

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  • Nous n’en sommes plus là dans nos régions tempérées. Le système de la visibilité intégrale a en effet sapé la possibilité de se situer radicalement en réalisant, par l’hégémonie de la forme publicitaire, la totalisation inclusive de l’autre. Dans la perspective désidéologisée – celle de la paix des commerces, des services, des biens et du blabla philosophe – l’autre n’est plus qu’une variété du même ou le deviendra en droit. C’est ce que Philippe Muray nommait judicieusement l’Empire du Bien et Jean Baudrillard la transparence du mal, en droit et endroit d’une même liquidation : l’envers du décor. Système inclusif d’autant plus efficace qu’il se maintient durablement à l’occasion d’un chantage perpétuel : soit la totalisation inclusive de l’autre, bonne garantie de la paix des commerces ; soit le retour à la totalisation exclusive de l’autre et aux tristes leçons de l’histoire. Entre l’exclusion et l’inclusion, sommée de choisir entre deux chantages à la totalisation, la démarche critique n’a plus qu’à s’acclimater à toutes les morales provisoires et à renoncer définitivement à prendre les idées à la racine. C’est ainsi que le non choix imposé prend la forme d’un credo : tout revient au même, à condition bien sûr de se laisser réduire à une des innombrables, tolérantes et syncrétiques variétés du même. Si tout revient au même : – il faut bien vivre (Luc Ferry) ; – il faut bien jouir (Michel Onfray…) ; – il faut bien vivre, jouir et vendre (Frédéric Beigbeder) ; – il faut bien vivre, jouir, vendre et faire la morale de l’info (Raphaël Enthoven).
  • La critique affirme en creux affirmation qui passe souvent inaperçue aux yeux des imbéciles qui confondent par impuissance moutonnière ressentiment et refus – que tout ne revient pas au même, que tout n’est pas indifférent, que tout ne se vaut pas. La totalisation inclusive de l’autre, forcément philosophe, en régime de publicité intégrale, fait aujourd’hui système. C’est l’endroit du même, cette gigantesque promotion de soi que les nouveaux tauliers antitotalitaires, philosophes, écrivains, journalistes, défendront à grandes envolées de Liberté. La puissance de ce néo-totalitarisme se mesure à l’incapacité que nous avons de le briser.

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Publicité gratieusement offerte aux éditions Gallimard, à Raphaël Enthoven et à tous les amis de la Liberté.