Le débateux

Le débateux

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  • Le débateux aime échanger, débattre, se retrouver, en chair ou en pixels, autour d’un thème ou d’un signe de ralliement. Pour lui, démocratie rime avec échanges. Le débateux veut l’équilibre d’un monde de jugements où chaque opinion aurait son envers. Etre, c’est être ensemble ; penser, c’est échanger. Il est ouvert d’esprit, tolérant et mesuré. Il s’est fait un Socrate à son image et étend la figure mythique du dialogue (bien que le débateux ne rêve pas de dialogues mais d’échanges) à l’ensemble du groupe ; tout le reste est exclu par cette inclusion même. Mais comment pourrait-il exclure lui qui cherche l’échange ?

 

  • Barycentre d’un monde sans étrangeté, il tient en équilibre. Ses adversaires sont des dogmatiques et des idéologues, des intolérants en rupture d’équilibre. Pour qui se prennent-ils eux qui rechignent au débat ? Le débat est pour lui l’occasion de se faire un avis et d’émettre le sien forgé dans la rencontre de tous les débateux. C’est un ami du discours prévisible, un champion de l’écholalie, un tube endoxal : son ouverture à l’autre est sans faille. A mesure que roule dans sa bouche la jactance sociale des avis érodés par le roulis moyen de la pondération, sa gamme chromatique tend, aussi asymptotiquement que son jugement moyen, vers le gris de la reconnaissance qu’il doit aux autres débateux. Car il ne cherche pas le consensus mais la persistance, la continuité tubulaire de l’échange et craint par-dessus tout les ruptures de canalisations. Le débat engagé est pour lui l’occasion de renouer le pacte qui le relie au groupe. Et c’est aussi sa fin. Ce n’est pas d’accouchements dont rêve le débateux, d’une imprévisible création de nouveauté, d’hapax fulgurants, d’une rencontre soudaine. Son principe d’équilibre crie au débat aussi sûrement que le nourrisson aspire au sein maternel. Rassurer de n’être plus seul, bien au chaud dans l’assistance, dans un café ou un colloque ayant fait promesse de débat une fois passée le monologue, son angoisse se dissipe.

 

  • Bien au chaud dans l’échange, lové dans les bras du verbe transitif, son esprit adouci voudrait pouvoir rester seul avec lui-même mais ensemble. Il sait, dans le colombarium des avis du moment, que la question est la bonne puisqu’elle fait débat. Le temps suspendu de la mise en commun, étant entendu que la question est sienne, il est devenu bon à son tour. Bon démocrate ou bon citoyen, le débateux empile les opinions émises et si tôt oubliées car, après tout, ce ne sont pas les siennes. Etre de débats et non de certitudes. Il approuve le mot qui le concerne, dodeline de la tête pour donner du corps à son hésitation, affecte la gravité aux abords de l’impasse et de l’achoppement, ces limites de l’entente.

 

  • Entre deux éruptions subjectives, son visage est une scène entrée en syntonie. Si la certitude est pour lui le dernier des outrages, l’évidence le rassure, pourvu qu’elle soit publique, émise par le groupe, ponctuée par un silence, ce signe de l’adhésion. Son exigence est toute compréhensive et l’accusation d’obscurité qu’il fait planer sur l’autre du débat, l’étranger de l’échange, le ladre du vivre ensemble, n’est que l’envers de sa propre surdité. Son ciment collectif est de marbre, son engagement singulier de papier. Consommateur de produits culturels, il se prend à rêver de participation totale, d’un sociolecte universel, de transparence linguistique. Il cherche à habiter une cathédrale de verre où résonnerait le tohu-bohu divin de l’angelos messager. « Si l’on définissait la culture d’une société par la circulation des symboles qui s’y accomplit, notre culture apparaîtrait aussi homogène et cimentée que celle d’une petite société ethnographique » (1).

 

  • Le débateux aspire à ce qui est. L’objection ne se fait pas attendre. Son credo : nous sommes dans une société pluraliste qui justifie le débat. Le débateux se prend pour un évangéliste. Son cogito : je t’écoute donc tu es ; laisse moi être à mon tour. « J’écoute d’un côté, j’aime (ou je n’aime pas) de l’autre : je comprends et je m’ennuie » (2).  A l’animation culturelle, répond une fermeture des sphères du discours. Immergé dans l’opinion moyenne, diffuse et pleine à la fois, saturant les échanges dans la réversion immobile du pour et du contre, le débateux est inaccessible à l’autre. En osmose avec l’intimidation feutrée qu’impose le débat, ne recevant le discours qu’à travers la masse gélatineuse d’un avis moyen, il a mis de lourde porte à ses oreilles. Il trouve sa morale dans le ménagement que les débateux se promettent, dans un pacte tacite, confort d’une écoute ouatée. Il aime la réconciliation qui couronne la dissension, le retour à l’équilibre, la restauration de la cruche commune ébréchée par le triomphe oratoire d’un seul. Car l’opinion n’est pas triomphaliste, « elle se contente de régner ; elle diffuse, elle empoisse ; c’est une domination légale et naturelle ; c’est un nappé général » (3). Comptons sur les débateux, ces experts citoyens de l’échange, pour assurer l’épandage électoral, dans le confort d’une conscience partagée.

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(1) Barthes, La division des langages, OC, t. II.
(2) Barthes, op. cit.
(3) Barthes, « Le règne et le triomphe », Roland Barthes par Roland Barthes, OC, t. IV.

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