Michel Houellebecq – L’anémie publique numéro 1

Michel Houellebecq – L’anémie publique numéro 1

 

  • Il paraît qu’on ne discute pas des goûts et des couleurs ? On ne fait que ça, mon ami. Qu’est-ce que penser si ce n’est soupeser ses goûts et ses dégoûts dans le domaine des idées et des valeurs, établir des hiérarchies, des degrés d’importance entre le sérieux et le dérisoire, le fondamental et le frivole, le bon et le dégueulasse ? Peser les quantités et qualités acceptables de nourritures spirituelles avant la grande gerbe. Comment ? Avec ta jugeote mon ami, la même qui sonna le réveil des deux naturistes dans le jardin de félicité.

 

  • Michel Houellebecq, commentant son dernier livre Soumission (Flammarion, 2015), constate la disparition de « l’esprit des lumières ». Penser, raisonner, éclairer les consciences, faire usage, écrit Descartes au début du Discours de la méthode – en 1637 tout de même – de son « bon sens « . L’écrivain adulé déplore-t-il l’obscurcissement des consciences ? Pas du tout, Michel Houellebecq le dit d’ailleurs explicitement sur France Inter, deux heures avant l’assassinat de son ami Bernard Maris dans les locaux de Charlie Hebdo, à quelques centaines de mètres du massacre : « Je ne sais pas ce que je souhaite, je peux m’adapter à différents régimes ». Et un peu plus loin : « Après lecture approfondie du Coran, je suis sûr qu’on peut négocier, la position normale d’un lecteur du Coran en fait quelqu’un avec qui on peut négocier ; le problème, c’est qu’il y a toujours une marge d’interprétation ; effectivement, en prenant une sourate, en l’exploitant à fond, en éliminant cinq autres, on peut aboutir à un djihadiste. Il faut une sérieuse dose de malhonnêteté pour lire le Coran et aboutir à ça mais c’est possible. » Et la chute du syllogisme houellebecquien : « La France a existé avant la République, elle existera après, c’est vrai que ce n’est pas un de mes absolus, ce n’est pas un absolu transcendant. » Résumons les goûts et les couleurs de Michel Houellebecq. Ce qui est en vigueur dans certains pays (femmes à la maison, imposition de mariages arrangés, polygamie, y compris pour des jeunes femmes de quinze ans ), ce qu’il appelle « l’islam modéré« , peut faire l’objet d’une « négociation ». Cela d’autant plus aisément que la République n’est pas un absolu (pour lui ou transcendant, au choix). L’ironie morbide retiendra que Houellebecq figurait à la une de Charlie Hebdo, ce mercredi 7 janvier 2015, sous les traits d’un mage prophétisant l’avenir.

 

  • Les naïfs ou les imbéciles, j’ai souvent tendance à les confondre, se diront : « quel acte d’insoumission ! Ecrire un livre qui anticipe la soumission pour mieux la refuser, dénoncer les mécanismes qui pourraient nous conduire à nous soumettre par le biais de la fiction littéraire, de la satire. Quel grand réveil de la littérature française, mais quelle puissance. Sans parler de la gueule. Nouveau Céline. Génie ! Goncourt !  » Crétins.

 

  • « Le fascisme« , écrivaient en un autre temps Deleuze et Guattari, « ça fait bander les masses« . Ils ont oublié d’ajouter que ça faisait aussi bander psychiquement les vieux flans qui parlent bas et mous. La dimension sexuelle de tout ce délire houellebecquo-coranique est indubitable, aurait écrit Descartes à côté son poêle. La polygamie avec des fillettes, personnellement Michou, ça ne stimule pas ma prose. Par contre ça inspire Houellebecq : les verges à Paris, les vierges aux paradis. Quand on ne souhaite rien, qu’on ne défend rien, qu’on bande mou – j’en suis désolé, mesdames, mais je me dois de rappeler quelques vérités physiologiques masculines liées à l’âge et la dépression – , qu’on écrit de mauvais vers sur sa bite (Mémoires d’une bite) et qu’on a des idées particulièrement confuses, il est sûrement préférable d’essayer les minarets plutôt que les mines à raies. La feuille blanche noircie par le crayon reste horizontale, le reste s’érige. Compensation.

 

  • La République, nous dit Houellebecq, « n’est pas un absolu transcendant » et la négociation est possible. Les cyniques pessimistes désabusés qui ne souhaitent rien ont tendance à se placer spontanément du bon côté des armes. C’est curieux, l’histoire en grouille. Cela ne veut pas dire qu’il ne seront pas aussi visés. Ce serait trop facile. Ils ne défendent rien, dressent des constats, observent froidement le monde, sans idéaux. Ils sont romantiques ? Des clowns tristes ? Des mages mélancoliques ? On s’en branle. Un coup de bite de temps en temps afin d’alléger le fardeau de l’existence, nous dit Houellebecq, et ça repart. Rien n’est définitif, rien n’est absolu, rien ne mène à rien. Alors la République ou autre chose, qu’est-ce que ça peut lui foutre ?

 

  • Il est somme toute logique que l’univers médiatique anémié soit fasciné par ce genre d’individu. Ceux sont les anti-héros du bouillon ambiant. Quand l’héroïsme est laissé à Batman, il faut se contenter de ça. Avec plus de talents que ceux qui lui donnent la parole, Houellebecq conspire l’air du temps, ce mélange cynico-nihiliste qui nous empoisonne : phrases insensées à triple sens, posture sur-conscientielle définitivement vide d’objet, jeux de dupes et chausse-trappes, malices et provocation littéraire comme cache-sexe d’un malaise glauque et morbide.  Par démission mentale, nous raffolons de ces petits frissons : unes, débats, commentaires. Sans rien comprendre, évidemment.

 

  • L’histoire, si besoin, nous rappelle que l’homme a horreur du vide. Plutôt n’importe quelle valeur, n’importe quelle négociation, que pas de valeurs du tout. Houellebecq le sait aussi bien que moi. Il sait, disons qu’il affirme sans combattre – parce que c’est un anémié lui aussi et un mou de la plume – qu’un vaste mouvement historique d’émancipation intellectuelle est en train de se clore. Ce mouvement inauguré au XVIIe siècle a rendu possible cette République qui n’est pas pour Houellebecq un « absolu« . Défendre ce qui doit l’être après le carnage en passe aussi par la décomposition des idées rances et des icônes du vide. Une question de goût et plus encore.

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Publié le 14 janvier 2015

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