Vini, vidi, Vinci – Notre-Dame-des-landes

Vini, vidi, Vinci – Notre-Dame-des-landes

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« Il est hors de question de laisser un kyste s’organiser. » (Manuel Valls, 23 novembre 2012)

  • Samedi 9 janvier à Bordeaux, en face de l’opéra, manifestation d’une cinquantaine de « zadistes ». Discussion avec l’un d’eux, un peu bourré, il faut l’admettre, mais lucide. Les voitures de police arrivent, sortie du gros matériel.  Un fumigène vert est allumé. Aucune discussion, aucune sommation. Les forces de l’ordre foncent dans le tas avec une violence inouïe. Valls ist das ? Un policier en civil plaque violemment au sol un jeune homme d’une vingtaine d’années pendant qu’un autre le moleste à grands coups de matraque. Le tout devant le magasin Apple. Dans l’indifférence générale ? A une nuance près. Satisfaction globale des clients du café en terrasse, ces nouveaux résistants du terrorisme venu d’ailleurs. Je déteste patauger dans la boue, jongler, boire de la bière chaude à onze heures, monter dans les arbres, dormir sous une bâche, construire des cabanons. Mais en refermant ce petit livre orange, je ressens une affinité de principe avec ces mouvements de résistance inchoatifs.

Tonton Soral

Tonton Soral

 

« Dans quel filtre, dans quel vin, dans quelle tisane. Noierons-nous ce vieil ennemi ? » Baudelaire, l’Irréparable.

  • Allez, je passe à confesse. La première fois que j’ai entendu parler d’Alain Soral c’était en 1997, à Toulouse. Je venais de faire la connaissance de Jeff, jeune professeur d’économie et propriétaire d’une Jaguar XJ6 verte.  A peine dix ans d’écart, un petit maître en quelque sorte. Jeff, accro aux statistiques, m’initia à la sociologie de la drague. Il venait de lire Alain Soral, une sorte de bible pour lui. Après quelques leçons de sociologie soralienne, je découvrais émerveillé, entre deux cours sur l’éthique d’Aristote et Le fondement de la métaphysique des moeurs, que la femme n’était pas une femme. La femme, cela ne voulait rien dire. Ce romantisme niais, celui des souffrances du jeune Werther, cet idéalisme pour puceau hypo-khâgneux, devait désormais céder la place à une connaissance réelle, sociologique n’ayons pas peur des mots. Du concept que diable ! Cette jeune femme par exemple que nous croisions sur les grands boulevards n’était pas une femme mais une culturo-mondaine hystéro type science humaine philo-lettres. C’était cela le vrai savoir, un savoir aux conséquences pratiques. Dans la praxis, l’aborder avec un cuir moulant était aussi ridicule que de vouloir pêcher des moules. Ce type de femme, m’expliqua un soir Jeff euphorique en sirotant son jus de poire (« car l’alcool« , me répétait-il en boucle, « est l’ennemi du dragueur« ), recherche « le verbe avant la verge ». Et cette autre qui déambulait près du jardin des plantes, n’était pas une femme non plus, ne confondons pas tout, mais  une pétasse frustrée catho de droite. Je découvrais, non sans émoi, que les concepts étaient aussi des fesses, des seins et une logique de classe.  Quelle émancipation soralienne, quel extraordinaire territoire à conquérir.

 

  • Le soralisme c’est le marxisme plus la Gaule. A condition d’avoir un peu de gouaille, et Jeff n’en manquait pas, il était possible tout de même de s’exciter la nouille ou le cannelloni avec ça. Nous n’allions tout de même pas nous laisser piquer les pétasses flippées libéralo-libertaires  par des lopettes employées de bureau, des tafioles anarcho-trotskystes ou de jeunes puceaux archéo-socialistes. Nous étions tout de même les maîtres de la réduction sociologique en Jaguar XJ6, les ambassadeurs nocturnes d’une nouvelle pensée, d’une nouvelle rhétorique, d’un nouveau savoir. Un savoir un peu secret, un peu dissident, un peu border ligne. Dans le coup quoi. Un savoir pour initié. Nous jouions même à construire des formes conceptuelles inédites. Tout cela était assez jouissif finalement : plier le réel à nos babilles sémantiques tarabiscotées, ne plus voir dans la femme que des amas conceptuels et des stratégies d’approche associées. Je le trouvais marrant ce Soral, un peu grossier bien sûr et schématique, mais proche de ce que je croyais être la vie, la vraie.
  •  Vers la féminisation ? finira pourtant de convaincre le dragueur conceptuel que les jeunes puceaux hypo-khâgneux était autrement plus révolutionnaire que cette sociologie publiciste parfaitement en accord avec les lois du marché. Coller des étiquettes débiles et méprisantes sur des fantasmes mal dégrossis ne peut satisfaire que de jeunes impuissants. Oser appeler ce divertissement un peu glauque « sociologie » parachève le ridicule. Il n’y a pas de mal à s’exciter un peu le spaghetti ou la lasagne mais pour quelle raison faudrait-il que cette excitation en passe par un mépris affiché de l’autre, mieux de la jouissance verbale associée à ce mépris ? Nous n’étions absolument pas dans la drague ou la sociologie. Avec Jeff et sa Jaguar déclassée vert bouteille, avec des petits moyens, nous étions à la recherche d’un pouvoir, d’un contrôle sur l’autre sexe. D’une maîtrise. Dans ce jeu à somme nulle, l’esprit n’avait pour seule fonction que d’enfermer l’altérité, de la nommer, de la circonscrire. De la détruire verbalement. Logique prédatrice qui en passait avant tout par un langage : celui de la réduction sociale de la différence. Avouons que cette réduction n’est pas sans provoquer quelques effets comiques : pétasse lettreuse flippée de gauche cela sonne bien mais ça dégouline le pouvoir et la domination. Non pas une domination de classe – celle-là Soral la réserve aux éternels bourgeois, juifs de préférence – mais une domination plus perverse, plus ambiguë, plus riche fantasmatiquement. Le pouvoir nominatif d’assigner l’autre, de le haïr tout en cherchant à en jouir. Haine et jouissance autour d’un jus de poire, le tout servi avec une bonne dose de frustration. Günther Anders exprime cela très bien dans La Haine : « Que haine et plaisir aillent de pair, cela découle de la situation de la chasse, dans laquelle le chassant, bête ou homme, poursuit le chassé parce qu’il « aimerait bien l’avoir », et par conséquent « l’aime bien » (…) Poursuite, anéantissement et jouissance de consommer constituent, et pas uniquement dans le cas singulier du Marquis de Sade, un syndrome. » Soral et ses coulées épouse parfaitement (comme Onfray son cousin contre nature) le syndrome de notre temps : la pensée comme prédation et domination. Ce en quoi il s’agit, là encore, d’une forme de fermeture et de cynisme. Cynisme de la chasse, de la violence, de la force, cynisme de petit maître. Cynisme facho-viril pour jeunes impuissants. Restons dans le ton.
  • Sociologie du dragueur et Vers la féminisation ? tapinent dans le sens du poil, ce que l’inconscient consumériste des jeunes sots que nous étions ne pouvait saisir. Ce que les jeunes sots d’aujourd’hui ne saisissent pas plus. L’enfermement du désir dans cette concaténation de clichés sociaux anticipait parfaitement les sites actuels de rencontre, grand marché du cul dont papi Soral aura été le premier VRP. Anéantissement postmoderne de l’érotisme et de l’amour dans un cynisme de prédation, tout cela sous couvert de critique et d’émancipation, cela va de soi. Je doute que le poseur Soral ait les moyens intellectuels de comprendre que son inconscient de classe, à l’heure où nous barbotons dans le postmoderne jusqu’au cou, est bien peu de chose comparé à l’inconscient du marché. Alain Soral critique de la féminisation, par son style, sympa cool et vulgaire, ses réductions paresseuses, sa sociologie Carrefour et son humour graveleux-branché est un beau produit marketing. Il paraît même qu’il se vend bien. A l’heure des jeunes pousses inconsistantes virtualisées, aurions-nous encore besoin de Papi cul chez soi ?
  • L’époque est favorable à l’expansion grotesque et tératologique de toutes les mégalomanies, de tous les narcissismes. Nabila l’annonçait récemment entre deux guillemets à la une d’un programme télé : « Je veux marquer l’histoire ». Soral aussi. Rude concurrence. La symbolique est claire, gros seins, grosses couilles, quenelles. Les nouveaux marqueurs de l’histoire, à défaut de génie, seront peut-être génitaux. Si Nabila n’est pas Soral (quoiqu’il circule à ce sujet de séduisantes théories alternatives non officielles et censurées par les médias dominants), la prétention est la même : rester dans les mémoires.
  • On sait au moins, depuis l’affaire dites des « nouveaux philosophes » (cela commence à dater), que sous nos régions tempérées, prétention et vacuité ne sont pas forcément des obstacles à la durabilité – notion qui vaut aujourd’hui aussi bien pour les piles, les écrivains philosophes que pour les sacs poubelles. Bien au contraire. Imaginons déjà la concurrence mémorielle que cela ne manquera pas de susciter. Que dirons-nous aux futurs bacheliers obligés de lire, pour valider le code bac, des pages entières de Vers la féminisation ? d’Alain Soral ? Quelles lois mémorielles faudra-t-il inventer afin de punir les révisionnistes qui nieront la grandeur de l’œuvre ou, pire, qui se demanderont si Alain Soral a réellement existé ?
  • Faut-il prendre la sottise au sérieux ? Plus précisément, faut-il accorder une quelconque attention à ceux qui s’en satisfont ? A ceux qui en jouissent ? A ceux qui la consomment ? A ceux qui vont même jusqu’à lui faire des dons « via Paypal » ? Il est raisonnable de penser qu’un nouveau public a vu le jour, public rajeuni qui ne s’embarrasse pas de subtilités dialectiques. Pour ce jeune public, masculin de préférence, un peu paumé aussi (qui ne l’est pas ?), un public critique forcément, Alain Soral c’est l’oncle qui a bourlingué, le référentiel virilité de la famille, le mec à qui on ne l’a fait pas, celui qui a tout vu, tout sauté, tout entendu. Le grand cousin d’Amérique qui gare sa moto devant le garage de papa. L’autodidacte aussi, le mâle dominant avec de l’expérience. Soral c’est avant tout un style, une façon de parler, une gouaille franchouillarde et urbaine capable de construire un raisonnement (j’emploie ce terme au sens le plus large possible) et de défendre son bout de gras avec passion. A côté de Jean-François Copé, ce représentant de commerce pour pâtes gingivales, il crève forcément l’écran. L’homme nous le dit, il vient des années 60, s’est fait dans les années 70 et 80. Il a même croisé Romain Gary, c’est dire. Alain Soral n’aime pas la suite, avachissement de l’homme, trahison à toutes les échelles du pouvoir, accession aux affaires (médias, culture, art, politique etc.) d’une minorité parisitaire, mondaine, aux ordres du fric, sans honneur, largement sodomite.
  • La critique de la société du spectacle, du parasitisme et des renvois de courtoisie n’est pas inédite. Que tout ceci s’accompagne de lâcheté, de compromission éditoriale et d’une épaisse médiocrité intellectuelle, cela n’est pas nouveau non plus. J’en connais personnellement les effets. Le problème, et il est de taille, c’est qu’une fois ce constat fait – un élève de seconde, un peu structuré, peut s’y hisser – tout reste à faire. Vais-je radoter la chose ? Me lancer dans une thèse de troisième cycle sur le situationnisme à l’EHESS ? Rédiger un cent pages sur Guy Debord pour les nuls ? Dans quel style ? Avec quelle finesse d’esprit ? Quelle plus value pneumatique pour un lecteur qui sait déjà tout cela sur le bout de la langue ?
  • Avant de constater la vacuité du fonds de commerce d’Alain Soral, nous y venons, la forme me paraît essentielle. Des slogans (« Vers la féminisation« ), des phrases chocs (« la sodomie n’est pas une activité de production mais une activité de loisir »), de la vulgarité soi-disant transgressive (« ranger Sartre dans le même sac (à merde) que Voltaire »), des insultes postmortem (« pour parler de l’affaire Méric, je pense que c’était un petit con« ), de l’analité (« cette putain fardée qu’est la raie publique parlementaire »). Bref, le bon goût à la portée de tous.
  • Alain Soral, ce rejeton mal aimé de Canal +, des Nuls et de la provocation cuite et recuite, serait un dissident du Système ? Ce mélange de Séguéla et de Choron (je ne dis pas « professeur », j’ai pour ce travail un début de respect) a sûrement raté un épisode de l’histoire, ce qui est regrettable quand on a l’intention d’y rester. Si Alain Soral  avait passé plus de temps en face de la génération susceptible de le lire, s’il avait consacré quelques efforts à l’enseignement de la critique hégéliano-marxiste dans l’institution (Alain Soral aime cette formule « hégéliano-marxiste »), il y a fort à parier que notre impétrant Spartacus de la cause nationale aurait réajusté son vocabulaire. Peut-être, restons courtois, aurait-il fini par comprendre, non pas l’Empire, mais la signification réelle, car sociale et politique, de son langage.  Un type de discours parfaitement indexé sur les tics de son temps, fille ou garçon, plutôt sur le phrasé de la pétasse hystérique ou sur l’humour scato de la tafiole branchée, pour le dire avec ses mots à lui.
  • Sur les bars misa Soral. Mais les bars, et je le déplore avec lui, ne sont plus ce qu’ils étaient. Révolution du smoothie, tablettes digitales, Kusmi Tea, ambiance feutrée, LOL et calinoux. Alors il reste la rue, sa souffrance et ses misères, ses errances et ses luttes, ses violences et ses pissotières. Récemment entendu, un conducteur pressé à une cycliste mollassonne : « pousse toi pétasse ! »  Avec Alain Soral, nous sommes rassurés. Une insulte ? Vous n’y pensez pas. C’est le titre du premier chapitre du cours de philosophie sociale critique d’un penseur dissident qui marquera l’Histoire. Je voulais dire bien sûr, Alain Soral.
  • Il y a les bons et les mauvais résistants, les lucides et les infiltrés, les demi-habiles et les faux-culs, les véritables combattants et les soumis. Puisqu’il est désormais entendu que la forme ne fait plus sens, que l’étiquetage suffit, l’essentiel est de se définir avec les bons signes de ralliement, les symboles fédérateurs qui marquent les esprits. Vulgarités, grossièretés, insultes, violences, tout cela ne compte plus puisque la fin est bonne, que l’intention d’une résistance est affichée, que la cause s’affirme comme supérieure et indiscutable. – A bas le Système, à mort l’Empire, Sartre est une merde.
  • Quand d’autres s’adaptent, baissent la tête, acceptent sans broncher l’ordre des choses, les bouchons et le salariat, les vrais hommes pour Alain Soral se redressent, résistent, prennent leur moto et refusent le salariat. – Résistez, levez la tête et remontez votre froc ! Mais attention, il y a la bonne et la mauvaise résistance, celle qui sert le Système et l’autre, l’authentique, la vraie. Comment savoir si je suis un faux résistant ou vrai soumis, un demi-habile ou un suceur de roue, un patriote ou un Untermensch, un homme ou une fiotte ? Si je me rehausse par la quenelle ou si je tombe en quenouille ? Le petit maître vous servira de sémaphore, il ne sert d’ailleurs qu’à ça.
  • En temps de guerre, plus besoin de critère pour distinguer les faux résistants des vrais. Le sérieux de l’engagement est ailleurs. La preuve par le fait suffit. Les actes parlent d’eux-mêmes. Facta non verba. En temps de paix par contre, quand on n’a pas à mettre sa peau sur le tapis, que les dons révolutionnaires se font via PayPal, que l’on fait sa réclame dissidente pour vendre des BD, la résistance devient une affaire de langage, une question de signes. Contre-culture ? Non, le « c » est bien trop bourgeois, trop lisse ; « c » de couillon, de culturo-mondain ou de caca. Contre-culture extrême gauchiste, culture de classe, distinctive, snob. Kontre-culture est autrement crédible. La formule annonce une résistance devenue sérieuse. Résistance à l’oppression orthographique, début d’insoumission. Le « k » de képi, de kapo ou de karaté. Un « k » direct, martial, droit dans ses bottes. Importance du tee-shirt siglé, de la casquette noire, du blouson Kontre-culturel. La finesse d’esprit, l’ironie suggestive, le sens des mots sont les reliquats de l’ancien monde. Culture que tout ceci, vice bourgeois, enfumage de classe.
  • Le cancre inculte, le bourrin analphabète, le révolté du Système sont les nouveaux élèves internétiques de ces petits maîtres cyniques improductifs, d’autant plus parasitaires que leurs subsistes dépendent de l’ampleur des échos médiatiques de la dénonciation braillarde du parasitisme des autres. Soral en un mot. Si chacun a les menteurs qu’il mérite, remarque Vladimir Jankélévitch, « ceux-là lui renvoient fidèlement son image, comme au consommateur peu exigeant les médiocres spectacles renvoient fidèlement l’image de sa vulgarité et de son mauvais goût » (Du mensonge). Le professeur de français en ZEP est autrement plus utile à la nation à quatorze heure devant sa classe agitée qu’Alain Soral à la même heure devant sa web cam en train de nous enseigner qu’en prison « Besancenot ferait les pipes et le café ». Rappelons Soral à Soral : la masturbation devant une web cam n’est pas une activité de production mais une activité de loisir.
  • En tant qu’il recherche l’efficacité maximale, le nouvel hégaliano-marxisme se dispensera de lire Hegel ou Marx, de lire tout court. Lisons efficace, allons directement à l’essentiel, lisons plutôt Soral. Ce en quoi les kontre-cultureux à casquettes et tee-shirts siglés partagent la même idéologie qu’une majorité des étudiants en écoles de commerce sur lesquels ils s’excitent : droit au but ! Soral et Onfray nous enseignent que Sartre est con, un lâche, un collabo. Ne prenons pas la peine de lire les magnifiques pages de L’Etre et le Néant sur la mauvaise foi. L’essentiel est dit. L’important est ailleurs : lutter kontre le Système. Si l’on se débarrasse de l’écume et de la mousse virtuelle, on s’aperçoit qu’une nouvelle forme de causeur est en train de naître. Soral, plus scato que les autres, s’est clairement positionné sur une ligne facho-viril tendance cuirs et matraques. Il en veut ; il en aura. Principe du sado-masochisme.
  • L’intellectuel au rabais répond aux attentes d’un large public qui attend qu’on lui dise que sa révolte, ses indignations, ses émotions, ses prurits affectifs sont sociologiques, philosophiques, critiques. Il ne pense pas, ne fait aucun effort intellectuel, ne travaille pas, ne réfléchit pas, ne lit pas mais il est hédoniste, épicurien, hégéliano-marxiste, résistant. C’est cela que les nouveaux causeurs disent de lui. Il peut juger en dix lignes de la valeur de Sartre ou de Platon, en quinze de l’avenir du monde et des stratégies de l’Empire. En deux cents pages, il a globalement tout compris. En terme de rentabilité et de gain de temps, il n’y a pas mieux. Ce nouvel espace des discours, celui-là même qui rend possible l’expansion de l’empire de la sottise et du poids,  est rendu possible par une double démission. Démission des professeurs souvent mal outillés pour entrer dans la bagarre et répondre à ces nouveaux aboiements analo-conceptuels. Démission qui prend la forme d’une fuite, d’une méconnaissance et, je le crains, d’une cécité croissante quant à la nature exacte de leur période historique. Quand il ne s’agit pas, de façon plus tragique, d’une réelle complicité de ton et de contenu. Mais aussi démission d’un public qui prétend résister à l’enfumage des uns en se faisant recouvrir de suie par les autres. Démission qui prend la forme d’un contentement, d’une paresse de l’esprit, d’une connivence avec la grossièreté et l’empâtement spirituel. Lecture de gratification et de complaisance. Lecture pour rien. Kontre-culture.

La part du diable

La part du diable

 

  • La lecture de textes philosophiques ne garde un caractère printanier que pour le dilettante, le lecteur occasionnel. Le spectateur. Quand on connaît, à force de répétition, des textes entiers par cœur, que la logique d’un philosophe nous est parfaitement connue, ses limites, ses points aveugles, ses impasses, nous ne sommes plus en face d’une philosophie mais d’une comptine. Progressivement, année après année, l’esprit se détache de ce qu’il a aimé par dessus tout au moment de la découverte. On ne défriche plus Kant comme au premier jour après vingt ans de pratique. On ne jubile plus tout à fait de la même manière en relisant pour la quinzième fois des aphorismes de Nietzsche. Platon est toujours excellent, bien sûr, mais la patine a usé le dialogue et le taon socratique ne mouche plus avec la même fraîcheur les camelots athéniens.

 

  • Il existe très peu de témoignages, dans la littérature, qui font état de ce lent processus d’évanouissement. Le professeur de philosophie (je méprise sereinement tous ceux qui s’attribuent eux-mêmes le titre de philosophe) serait-il un peu honteux d’avouer que la philosophie n’échappe pas à la règle de la disparition ? La philosophie pourrait-elle finir par le quitter ? La philosophia perennis, par essence inoxydable, censée tout surmonter, s’exhale pourtant comme un parfum. Pour le whisky, les spécialistes évaluent l’évaporation à environ deux pour cent par an. La part des anges. Combien pour la philosophie ? Quelle part de philosophie s’évapore, année après année, de celui qui l’enseigne ? Que reste-t-il au bout de ce long processus, une fois passé de l’exaltation à l’exhalation complète ? La part du diable ?
  • Faut-il aller jusqu’à la disparition de toutes les saveurs originelles pour goûter ce que pourrait être une pensée démonique, revenue à la fois des préjugés du commun et de ceux des philosophes ? La troisième métamorphose de l’alambic ? « L’exercice de la philosophie n’est pas fécond ; il est honorable », écrit Cioran dans un magnifique Adieu à la philosophie. Texte d’un démon précoce ? « A peu près tous les philosophes ont fini bien : c’est l’argument suprême contre la philosophie. » Philosopher à Saint-Emilion avec une bonne bouteille, entre gens intelligents, fins, cultivés, de bonne compagnie. Brillants même. Pas un mot plus haut que l’autre, un bouquet équilibré, des saveurs d’épices, une belle mise en bouche. Exercice très honorable. Pourquoi ne pas s’en contenter ? Je crains que la décision m’échappe.
  • « Le philosophe est l’ivrogne de Dieu » écrit Nietzsche. Encore faut-il qu’il reste de l’alcool au fond de la bouteille. A quoi peut-on prétendre avec un vin passé ? A la vinaigrette du diable ? C’est alors que la philosophie si ronde, si charnue, si pleine d’elle-même tourne à la critique, que la critique se redouble avant de s’exhaler à son tour. Ne reste qu’une protestation, une colère sourde, violente et joyeuse à la fois, un chaos psychique pouvant prendre plusieurs formes en fonction des désirs du jour et des caprices de la veille. Une logique aberrante qui ne trouve aucune correspondance dans les livres. Peut-être un recul, une régression ? A moins que ce ne soit une avancée sensible vers un nouveau marais ? « Instruit de tous les délires », ajoute Cioran, devrais-je participer aux brigandages des loups ? « Nous ne commençons à vivre réellement qu’au bout de la philosophie, sur sa ruine, quand nous avons compris sa terrible nullité. » Nullité, le mot est mal choisi. L’alchimie est plus subtile. Une substance s’efface pour donner naissance à une autre. Nullité est bien trop moral. Même le diable sait cela.
  • Commençons, comme Descartes en son temps avec la cire, par les choses les mieux connues : la caverne de Platon au Livre VII de la République. Pour le lecteur du texte de Platon, les prisonniers ce sont les autres et comme les autres sont nombreux, la caverne de Platon est toujours bien remplie. La caverne c’est le logement des autres de la pensée à travers les siècles. Le logis de ceux qui n’ont pas conscience d’être éloignés de l’essentiel. Ayant conscience de leur absence de conscience, le philosophe se réserve le droit de les loger, de se poser en surconscience de ces consciences aliénées. S’en suit tout un dispositif fictionnel (une caverne, un muret, un chemin, une sortie…) qui confère à ce privilège une réalité. Ce qui n’était qu’une prétention du philosophe à statuer sur la conscience serve se transforme, par la force d’un dispositif fictionnel, en une réalité incontestable : il y aurait quelque chose comme une caverne et des prisonniers. Si besoin, je pourrais à l’occasion nommer ces  hommes et les mettre à l’index. Des siècles durant, par la force des croyances et des institutions, ce dispositif fictionnel a pu jouer son rôle. De là le succès du texte de Platon : la réalisation d’une hiérarchie entre les différentes consciences. Bien sûr il s’agissait toujours d’une fiction mais une fiction avec de tels effets de réel que les hommes finissaient par oublier sa nature fictionnelle.
  • Plus une fiction est entourée d’une aura de mystère, plus elle s’adresse à des initiés ; plus elle invoque des puissances cachées, plus grands seront ses effets de réel. Le philosophe sait quelque chose sur la caverne de Platon que le profane ignore. Ce qui signifie ceci : il y a quelque chose à savoir de la caverne de Platon pour être philosophe et ce quelque chose d’un peu secret doit être enseigné par un philosophe. Il va de soi que le philosophe en question n’enseigne pas la fiction pour la fiction mais la fiction en tant qu’elle pointe un réel : il y aurait des consciences réellement aliénées. Aujourd’hui, nous disons plus volontiers des cons. Mais qu’advient-il lorsque tout le monde sait qu’il y a des consciences aliénées ? Que je le suis sûrement moi-même ? Qu’advient-il lorsqu’à force de diffusion le secret que porte en elle la fiction s’évente comme un vieux parfum ? La fiction devenue monnaie usée perd alors ses effets. Elle est dans toutes les bouches, elle s’échange aux quatre vents, elle se consomme, s’affiche, se publicise. Un café pour Socrate. Et plus on la consomme, plus elle se sait en somme, plus elle se déréalise jusqu’à rejoindre sa nature fictionnelle : ce n’était donc que cela, une fiction.
  • Il va de soi que ce qui vaut pour la caverne de Platon vaut tout aussi bien pour d’autres constructions philosophiques. J’ose même dire pour toutes. Les constructions intellectuelles dites philosophiques reposent sur des fictions fondatrices. Ces fictions conservent un sens pour les hommes tant qu’elles induisent des effets de réel. Mais pour cela, il est impératif qu’elles soient entourées d’un certain secret. Sans le secret, la fiction se déréalise. Elle s’exhale. Paradoxalement, l’enseignement de la philosophie qui se voudrait clarifiant nécessite d’entretenir un secret qu’il fait naître à l’instant où il prétend atteindre une plus grande clairvoyance. Ce en quoi il entretient une forme de mystère qui peut rentrer en contradiction avec les saines exigences de la clarification rationnelle. Ce paradoxe apparent est connu de tous ceux qui ne font pas commerce des idées, autrement dit tous ceux qui n’ont rien à perdre en l’éventant.
  • Ce qu’il est convenu d’appeler la fin de la philosophie pourrait avoir un autre nom : la réalisation intégrale du secret des philosophes par diffusion massive de leur secret. Le secret était pourtant bien gardé : l’enseignement de la philosophie et la préservation du secret ne faisait qu’un. Enseignement de contrebandier. Les philosophes ont dû souhaiter secrètement que leur philosophie reste secrète pour le plus grand nombre. Condition de leur préservation. Certains parmi ceux-là (pour des raisons de probité ?) sont sortis de la philosophie. Les non-philosophes dont parle Nietzsche. Il fallait sûrement qu’ils soient un peu amants de l’idée et peu enclin au pouvoir pour révéler que le secret du secret n’était autre que la perfection de l’apparence. Le réel n’est jamais qu’un effet de réel. Cela ne signifie pas que toutes les apparences se valent mais simplement qu’il faut inventer des apparences susceptibles de créer des effets de valeur. Car qu’entendions-nous précédemment par effets de réel sinon des effets de valeur ? Invention qui ne peut plus se faire au nom d’une réalité, ce réellement réel dont parle Platon dans la République et qui se tient forcément à l’extérieur de la caverne.
  • C’est alors que se joue quelque chose de « bien plus violent que la pensée critique » pour reprendre la formule de Jean Baudrillard, bien plus terrible que ce que la philosophie a pu imaginer. Une pensée qui cherche à créer des effets de réel, autrement dit des effets de valeur, sans pouvoir se rassurer par une logique de la référence (être, réalité, vérité). Celle-ci ne fera plus usage de la négation comme d’une orthopédie corrective (ramener l’esprit à la réalité) mais comme un destin critique sans espoir de sortie. Cette hypernégativité est une activité critique qui ne pourra plus se fixer. Polémosophie, agonosophie pourraient faire l’affaire. Il y a de l’horreur dans cette situation, une dimension diabolique au sens strict : le diabolos est celui qui divise. Mais aussi une grande joie. La danse du diable ?
  • L’agonie durera longtemps. Certains bon apôtres prétendent remettre de la philosophie, restaurer du sens et des valeurs ? Les philosophes sont convoqués au titre de plâtriers. On les voit partout. Mais la négation de la négativité, cette volonté de reformer l’unité sur les décombres laissées par l’opération défoliante de la violence critique, ne fait plus le poids, y compris quand elle est portée à l’écran par de séduisants philosophes. Rien qui puisse échapper à ses coups de griffes. Sonné, battu sur son propre terrain, le philosophe plâtrier, sur sa chaire branlante, menace : vous divisez quand l’heure est au rassemblement.  Sa survivance mondaine sous le signe « philosophe, écrivain », marque déposée sur la stèle de sa dépouille, ne trompera personne. Silence, la disparition ne doit pas se savoir.  Conservons la relique, empaillons le cadavre dans des universités populaires, animons ses membra disjecta dans des débats, plongeons les derniers moignons dans un magazine ou tout autre bocal formolé à la publicité d’ambiance.
  • Cela ne suffit pas ? Qu’à cela ne tienne, grimons le défunt en méchant critique subversif, faisons passer le replâtrant pour le pire des profanateurs, cachons dans le placard, pour quelques siècles encore, le vilain secret : le philosophe est vaincu. Mais si l’issue du combat est certaine, comment se fait-il que les vainqueurs n’aient pas droit au chapitre ? Comment se fait-il que l’hypernégativité dont parle Baudrillard soit boutée hors du ring ? Comment se fait-il que les temps ne soient pas à l’agonosophie mais plutôt à la surabondante niaiserie de philosophie populaire, disponible en fichettes et douce à l’oreille ?
  • C’est que l’époque est aux spectacles de catch – en politique comme en philosophie – pas aux combats de rue. Cela fait déjà belle lurette que l’on ne monte plus sur le ring des idées pour assommer les faisans mais pour épargner les copains. Cela fait belle lurette que les jeux intellectuels sont truqués. Demandez-vous pourquoi les tables de réunion ne sont pas carrées mais rondes. Une table ronde de cinq à six pour se réunir autour d’un débat ? Mais les angles bien sûr, les angles tuent si l’on vous y pousse et la critique sans filets vous y poussera. A la fin de l’histoire, le crépi des philosophes plâtriers manque cruellement de matière : trop de flotte rhétorique, trop peu d’essence divine. Certes les philosophes ont sapé des mythes mais ils en ont secrété de nouveaux, sapés à leur tour. Et voilà que l’on nous ressert, après Hegel, Nietzsche et Marx le credo de la philosophia perennis, en magazines qui plus est, celle qui nous rachèterait de tout, qui nous mettrait du baume au cœur ou sauverait les dépressifs des conséquences psycholéthales du grand marché des zombies. Soufflez sur la cabane de ces petits cochons, ces professionnels du replâtrage sans truelles, ce musée Grévin de la philosophie qui ose encore se dire vivante et le décor s’effondre. – Pourquoi souffler si fort, nous ne sommes que des catcheurs du dimanche, nous pensons pour de faux, écrivons pour de faux, philosophons pour de faux, nous n’avons plus de briques !  Allez souffler ailleurs, de grâce ! Sur cette affreuse jérémiade repose les derniers monnayeurs de l’immense croisade que fut la conquête du Bien par la pensée.
  • Que reste-t-il ? A quoi ressemble la critique aujourd’hui ? Son triomphe est une farce, son combat une pantomime, ses conquêtes des bouffonneries. Aux premières loges  du carnaval de la pauvreté intellectuelle, entre un scepticisme de foire et une critique de bazar, nous cherchons encore à faire un bon effet. Mais contre qui ? Au moins le philosophe avait du pain sur la planche, un adversaire à la hauteur. Il lui fallait saper le moral des troupes catéchétiques, effondrer les certitudes du dogme, dynamiter les fondations. Mais quand tout est déjà à terre, en vrac, aux mains des animateurs de braderies, à l’heure de la grande solderie historique, qui critiquer encore ? La baudruche journaliste ou la bourrique médiatique ? Le philosophe, écrivain ou l’écrivain, philosophe ? L’hédoniste du printemps ou celui de l’hiver ? Par quel bout attraper le comique des nouveaux marchands de religiosité ? Si la religiosité a pu être le pôle antagoniste de la philosophie, que reste-t-il de l’antagonisme une fois la religiosité débraillée ? Un grand carnaval ? La violence critique a peut-être vaincu son double mythique mais sa victoire ne ressemble à rien. Internet, saynètes, vidéos, comptines… et vous voulez que l’on vous prenne au sérieux ? De votre cirque, nous ne voulons rien savoir.
  • Monter sur un tonneau pour vous mettre à la hauteur du dérisoire et de l’insignifiance de votre temps. Le pouvez-vous ? Etes-vous formé pour cela ? Y a-t-il des précédents, des maîtres à suivre, des doctrines déjà prêtes à l’usage ? Non, aucun antécédent, aucune période historique qu’il suffirait de décalquer pour rendre raison de nos insignifiants combats. La situation est inédite. Vous parlez de la Renaissance comme d’un renouveau de la pensée critique et vous appelez de vos vœux (y croyez-vous vraiment ?) une renaissance de la pensée critique ? Avez-vous suffisamment observé la foire alentour ? Avez-vous fait l’état des lieux ? Allez, en selle mes bons amis, la place est sans issues ! Mettez-vous à la hauteur de la bassesse de vos contemporains, prenez-le temps de repérer les stands des nouveaux margoulins.
  • Vous préférez fuir loin de cet affreux théâtre ? Ne voulant plus les moyens vous renoncez aux fins de la critique. Au nom d’une critique noble c’est à l’intelligence critique que vous tournez le dos. Effrayés par les implacables conséquences de notre condition, vous désertez la place et vous vous payez le luxe, inconséquents que vous êtes, de pester contre tous les déserteurs dans des articles qui répondent encore au doux titre de « philosophie politique et critique ». Allez, en selle mes bons amis, venez faire éclater les dernières baudruches, inventons ensemble les expédients de demain, les techniques de combats ajustées aux pensées les plus basses, aux intentions les plus mesquines, aux plus insignifiantes liturgies des grotesques dépouilles de la philosophie.

Ne me regarde pas ainsi, toi, ma pensée !

Toi que j’aime à jamais, ma sœur d’élection,

Quand même tu serais une embuche dressée

Et le commencement de ma perdition. (1)

  • Rien n’est plus insupportable que cette demande lancinante de consolation. Penser, c’est avant tout conspirer contre soi, vouloir sa perte, se faire mal. Une perte de haut vol qui ne laissera peut-être pas indifférents ceux qui assisteront à la chute. La chute de Satan, fatale dans la Légende des siècles de Victor Hugo, est une métaphore de la pensée autrement plus grandiose que celle du penseur de Rodin en position fécale
  • Rien à attendre de très consistant de cette expérience descendante. Mais la collusion du bien et de la pensée est à ce point ancrée dans les esprits que l’idée d’une perdition volontaire semble pathologique. Le mal comme amputation malsaine du bien. « Si on est attiré comme je le suis par une forme de « rationalisme satirique », c’est-à-dire si on pense que la philosophie n’est surtout pas faite pour se raconter des histoires et tenir un discours idéaliste et consolateur, on a tendance à revenir toujours à Nietzsche. » (1) Non pas le Nietzsche bouée des imbéciles – Nietzsche oui, Platon non – mais le Nietzsche de « l’ironie impitoyable » ajoute Jacques Bouveresse, ironie de l’écrivain qui ne s’épargne pas et qui tombe de haut.
  • Dans un système économique où tout doit être quantifiable en termes de plus-value dans la logique du bien, la dévaluation des mérites de la pensée sera forcément interprétée comme une insupportable concession faite au mal. Miner ce qui est censé faire obstacle au pire n’est-ce pas faire le jeu de l’ennemi ? C’est ainsi qu’un immense processus d’éjection est à l’œuvre, d’autant plus efficace qu’il prétend sauvegarder ce qui est menacé de toutes parts. Art, philosophie, culture. Si la frustration, explique justement Freud, est souvent préférable à la pseudo-satisfaction car elle laisse l’homme dans la réalité d’une tension contradictoire, la pseudo-critique achève sa liquidation dans une consommation irréelle de signes indifférents. Elle le déréalise.
  • Si la critique absolue est un mythe philosophique, il ne reste, contre la pseudo-critique, que la frustration. Ne pas aboutir, ne pas se réaliser, échouer. C’est bien cela qu’il faut comprendre par la formule « ironie impitoyable ». Si la pensée est aujourd’hui dans un état pitoyable, constat qui n’est pas objet de démonstration mais de monstration, c’est qu’elle réussit partout trop bien. A se communiquer, à se diffuser, à se commercialiser. Elle est devenue l’autre nom du Bien. Ce qui ne s’évapore pas n’existe pas. Les anges de la philo réalité sont aussi des professionnels de la diffusion d’idées atmosphériques. Des as du dialogue et des parts de marché. Ils sont trop bons.
  • Nul ne peut savoir quelle saveur particulière devait avoir le whisky dans les années 30 aux États-Unis pendant la prohibition. Si nous ne voulons pas disparaître avec les anges, si nous voulons rester en fond de cuve, il faut réapprendre le commerce clandestin des idées. Faites passer la bonne bibine critique mais sous le manteau, en secret, de mains à mains. Jean Baudrillard, décisif sur ces questions, avait compris intuitivement que la réalisation intégrale de toutes choses, pensée comprise, sous le règne du pseudo et de la simulation, condamnait la critique à une forme de clandestinité. « Tout doit se passer clandestinement. Le marché officiel de la pensée sera tenu pour universellement corrompu et complice de la prohibition de la pensée par la cléricalité dominante. » (3) La pensée ainsi comprise ne peut se situer du côté de la réussite et de l’efficacité. Rien à voir avec le snobisme du dandy. Les raisons de cette dissidence ne tiennent pas à des conflits d’égos, encore moins à des questions d’école. Elles sont structurellement liées à un déni de frustration qui précipite tout et n’importe quoi vers sa pseudo-réalisation. L’association de la médiocrité intellectuelle de certains et du qualificatif de philosophe, tout en créant de puissants effets comiques, nous invite à passer sous les radars. La prohibition n’est plus un effet de la censure mais de l’incontinence.
  • Quand tout vous pousse à réussir, quand tout conspire pour votre bien, il est d’autant plus dur de se battre pour réaliser sa propre vinaigrette du diable. Si les moyens changent, les hommes eux restent embourbés dans les mêmes passions. Pour quelle fausse raison serait-il plus facile de se procurer de la pensée aujourd’hui qu’hier ? Pour quelle fausse raison aurions-nous perdu l’énergie de peindre en douce, hier le Mal aujourd’hui le Bien, et leurs séquelles ?

C’est un satirique, un moqueur ;

Mais l’énergie avec laquelle

Il peint le Mal et sa séquelle,

Prouve la beauté de son cœur (4)

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(1) Charles Baudelaire, Fleurs du mal, « Femmes damnées »

(2) Fleurs du mal, « Vers pour le portrait de M. Honoré Daumier »

(3) Jean Baudrillard, Le crime parfait, Paris, Galilée, 1995.

(4) Fleurs du mal, « Vers pour le portrait de M. Honoré Daumier »

 

Comment critiquer dans l’urgence ?

Comment critiquer dans l’urgence ?

« Quand on pisse ainsi dans le noir, c’est quitte ou double. Le jet d’urine est suivi soit d’une sonorité clapotante et joyeuse, signe qu’on a bien visé, soit d’un bruit mat, presque silencieux, avertissant qu’on est en train de mouiller une surface dure, le mur ou le carrelage. »

Alexandre Lacroix, Quand j’étais nietzschéen, Flammarion, 2009.

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Sur une idée originale d’Adèle Van Reeth,

  • Nous avons perdu la mémoire à court terme. D’un côté l’histoire, les us et abus de la mémoire, les commémorations en tous genres, jusqu’au délire. De l’autre, l’anticipation, l’avenir, la propagande quotidienne du lendemain. Entre les deux, un flux somnambulique : l’actu. Philippe Muray faisait ce constat dans une conférence en 1980, L’avant-garde rend mais ne se meurt pas : « le présent est devenu anticipation au lieu d’être mémoire. » Il faudrait préciser « mémoire à court terme ». Ce qui a été pensé, publié, discuté, il y a quelques mois, quelques années, décennies au plus, ne fait pas sens. Nous oscillons entre Baudelaire, Péguy, Valéry et les plus fumeuses anticipations techniciennes futuristes. Qui se souvient du livre d’Edgar Morin publié en 1981, Pour sortir du XXeme siècle ? Qui aurait l’idée d’en commenter quelques extraits afin de les comparer aux dernières sorties de notre vieux sage national ? Republié en 2004, aux éditions du Seuil, la transformation du titre ne manque pas de saveur : Pour entrer dans le XXIeme siècle. En passant l’an 2000, le livre d’Edgar Morin est sorti de l’histoire, satellisé dans un temps virtuel, un temps insensé.
  • Les dépôts de livres, les braderies, les marchés aux puces sont pleins de ces essais contemporains dits « datés ». Le qualificatif « daté », qui pourrait être le signe d’un ancrage dans le temps, est au contraire la pire des condamnations. L’usage différentiel que l’on pourrait faire de ces ouvrages pour comprendre ce qui nous arrive ne semble pas faire sens. Périmés conviendrait mieux. Incapable de travailler les idées contemporaines en les différenciant d’avec elles-mêmes, en faisant ressortir les invariants ou les inflexions signifiantes, nous nous condamnons à l’amnésie. L’urgence n’est ici que prétexte.
  • Jacques Attali, dont la gourouification ne date pas d’hier, publie ce mois-ci Peut-on prévoir l’avenir ? (Fayard). Bien sûr, je le peux, l’avenir de son livre en particulier. Tout commence par un prurit médiatique, des articles de presse complaisants, un nombre conséquent de passages à la radio, à la télévision, quelques formules matraquées à tweeter sur place. Le livre restera en piles le temps de la promotion. Dans les librairies en vue, à Paris ou dans les plus grandes villes de province, un carton glacé A4 sera glissé entre la pile et le présentoir : signature en présence de Jacques Attali dans les salons de la librairie, ce soir, 18h. On comptera sur les doigts d’une main, dans la presse, les articles qui interrogeront vaguement le texte, le discuteront de loin. Les mois passent. Le livre désormais en tranche n’intéresse plus. L’actualité est ailleurs. Presque neuf, les trois premières pages légèrement cornées, vous le retrouverez bientôt le dimanche matin au prix de cinq euros. Une bonne affaire assurément. Au suivant.
  • Les urgences d’aujourd’hui ne doivent pas nous faire oublier que l’urgence ne date pas d’hier. A partir de quand les essais critiques ont-ils cessé de se lire, de se citer, de se confronter les uns aux autres ? Le triomphe du marché sur la diffusion des idées est-il le seul responsable de cet état de fait ? N’y a-t-il pas une secrète complaisance à voir disparaître ce qui est sans valeur ? N’accélérons-nous pas la précipitation de cette disparition ? A quels dangers nous exposerions-nous d’ailleurs si nous prenions le temps de mesurer l’ampleur du recul intellectuel en seulement trente ans, l’épaississement de la vue, la grossièreté croissante de nos « débats d’idées » ? Il est beaucoup plus rassurant de convoquer Charles Péguy ou Paul Valéry, de rejouer le sempiternel combat des modernes contre les anciens, des progressistes contre les réactionnaires. Car c’est aussi à cela que sert le mot « réactionnaire », ce symptôme, à recouvrir notre amnésie en attendant la prochaine promesse d’avenir.
  • Que l’état d’urgence déclaré dure trois mois, six mois ou plus ne change rien au problème posé. Non pas en termes de libertés civiles, de dispositifs policiers ou de procédures judiciaires mais dans la mesure où nous ne sortirons plus de l’horizon de l’état d’urgence. L’état d’urgence n’est plus une exception dans le politique mais la modalité d’exercice du pouvoir politique qui se justifie à partir des seuls états de fait. Autrement dit, la politique de la fin du politique. Bien au-delà de la sureté de l’Etat, du terrorisme et de la guerre, l’état d’urgence, c’est l’état de fait permanent. Comment critiquer quand il n’y a plus que des états de fait ? Vous défendez la série littéraire ? Mais les faits sont là, il n’y a plus assez d’élèves dans cette série, ce n’est pas rentable. Vous critiquez le projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes ? Mais les faits sont là, la région Pays de la Loire a besoin économiquement de ce projet. Vous dénoncez la médiocrité de cette baudruche médiatique. Mais les faits sont là, il passe à la télévision, le public achète ses livres. Comment critiquer, c’est-à-dire comment mettre en crise l’institué, quand l’institué n’est plus le résultat voulu d’un ensemble de décisions mais un nouvel ordre naturel. Il y aurait des chiffres, des budgets et des consommateurs comme il y a des nuages dans le ciel, des pierres sur la terre et des poissons dans l’eau. Enfin, ici aussi, il commence à y avoir urgence. Bref, l’état de fait c’est ce qui existe indépendamment de toute institution.
  • La première idée qui vient à l’esprit consiste à démontrer que l’état de fait en question n’en est pas un. Ce que l’on présente comme indépendant de l’institution est en réalité le résultat d’un ensemble de décisions qui auraient pu être autres. L’état de fait est la conséquence de choix politiques. C’est alors qu’opère, contre cette critique, le rappel à l’ordre de l’urgence, sous la forme d’une concession qui ne coûte pas chère : admettons que vous ayez raison, que nous aurions pu faire autrement, cela ne change strictement rien à notre problème du moment, il faut agir, il y a urgence. Etant donné qu’une urgence en chasse une autre, il n’est jamais temps de s’interroger aujourd’hui sur ce qu’il faudrait faire pour éviter l’état d’urgence de demain. Cela s’appellerait, au sens noble, réfléchir aux finalités du politique et non simplement aux moyens de l’action. Mais la réflexion qui cherche à anticiper l’état de fait à venir, à le devancer, n’est pas rentable immédiatement. Elle suppose un affranchissement du politique vis-à-vis de l’économique – ce qui est particulièrement évident en matière d’éducation. Affranchissement qui n’est pas à l’ordre du jour.
  • Les mêmes qui s’insurgent un jour contre l’état d’urgence pourront cependant s’insurger le lendemain contre l’inaction du gouvernement, son manque de résultats immédiats. Qu’attendons-nous au juste des politiques ? De réfléchir aussi aux fins ou de ne faire que maximiser les moyens ? La nullité intellectuelle de certains politiques est certes manifeste et affligeante mais pas plus que la demande de rentabilité immédiate des électeurs consommateurs. C’est que l’électeur consommateur en veut pour son bulletin de vote et vite. En six mois, le président élu perd toute crédibilité. Il y a urgence dans les ministères. La course aux états de fait durera trois ans, le reste étant dévolu à la nouvelle élection. Les attentats, s’ils accélèrent cette logique de l’urgence, ne la créent pas. Ils ne font que précipiter l’effondrement du politique déjà à l’œuvre dans l’administration exclusivement économique, technique et sécuritaire de la chose publique. Ils désamorcent d’autant toute expression critique en accentuant le sentiment bien réel d’une catastrophe intellectuelle collective.
  • Au milieu des états de fait permanents, la critique est une coquecigrue. Celui qui la porte est un naïf, un idéaliste, un utopiste. Un fou pour les techniciens sanitaires du politique en blouses blanches. Ne sait-il pas qu’il y a urgence ?  Ce n’est pas le moment de penser. Il est temps de mettre en place des cordons sanitaires, des plans d’évacuation, des solutions de sauvetage, des stratégies de dernières minutes et des inflexions de dernières secondes. Tout le monde court, à droite, à gauche, au centre, sur les côtés, pendant que la coquecigrue inaudible cherche à placer son objection. En vain. Ne lui reste plus qu’à se taire, à se faire piétiner, à courir avec les sanitaires de tous bords ou à prendre le maquis. Railler, ironiser, tirer tout azimut, monter dans des arbres, faire des cabanons avant que l’état de fait ne lui tombe sur la gueule, comme le ciel jadis. Nuages, pierres et poissons inclus.
  • Revenons à nos coquecigrues.  Comment voulez-vous être entendu par ces hordes d’urgentistes qui courent dans tous les sens. Dans le grand corps social comateux, les injections seront cliniques, non critiques. Pas le temps, plus tard, on verra demain, faites passer le glucose. « Toute action exige l’oubli ». Cette phrase bien connue de Nietzsche devient, un cran plus loin : toute réaction exige l’outil. Avez-vous au moins le bon « logiciel » critique ? Il faut que ça bouge, que les lignes se déplacent, que les choses avancent, qu’il se passe enfin quelque chose. Cette fonction d’animation, à la fois divertissante et contrephobique, se tourne vers l’action tout azimut. Jean Baudrillard, plus inactuel que les ventriloques de la pipeaulogie sociétale, constate que la première vertu de Disneyland est de nous convaincre qu’il y a dehors, à l’extérieur du parc à thème ludique, un monde bien réel. L’état d’urgence actuel, pensé comme un objet que l’on pourrait aisément circonscrire et retoquer, fonctionne à l’identique. Déclaration politique d’une entrée dans l’état d’urgence le soir du 13 novembre 2015 ; attente d’une déclaration de sortie. L’urgence se précipitant elle-même, il serait même urgent de sortir au plus vite de l’état d’urgence.
  •  A la perte de la mémoire à court terme, aux états de fait permanents, ajoutons l’urgence clinique. Indignez-vous ! Mondialisez-vous ! Réveillez-vous ! Palpez-vous ! Diagnostiquez-vous ! Ponctionnez-vous ! Coloscopez-vous ! La société malade du chômage, gangrénée par la corruption, obésifiée par la dette. Flashs infographies et piqûres de rappel en continu. Veille monitoring et laïcité, alerte racisme et discrimination, plan urgence et évacuation scolaire. Le grand hôpital général, cette Cause Humaine Universelle, recrute à tours de bras cassés. A force d’injections, de réformes, de contreréformes, d’expertises, de nouveaux produits à tester, d’essais cliniques, thérapeutiques, pédagogiques, économiques, le grand corps malade a le teint livide, l’œil glauque et la vue toujours plus basse. Il se radicalise, se crispe, se raidit. Tournons-le vers la droite, non plus à droite, pour éviter les escarres. Nous avons déjà trop attendu. Glucose toujours, envoyez les solutions à diluer.
  • Afin de stériliser la pensée, faire tourner en boucle les mêmes proctologues de la chose sociale, les palpeurs sondeurs d’opinion professionnels. Qui n’a pas pris son Dominique Wolton, suppôt de la communication, sa double dose de Michel Maffesoli, laxatif avant minuit ? C’est fait ? Vous ronflez déjà ? Mais c’est la joie. Les prisonniers des centrales pénitentiaires françaises les plus avant-gardistes savent cela très bien : vous voulez la paix, prenez des cachets. Contradiction entre la course effrénée de tous aux urgences et la distribution massive d’anesthésiants spirituels ? (1) Non point. La société maniaco-dépressive, festivo-terrorisée, sexo-stérile, ludo-morbide, déliro-catatonique oscille entre des états limites. Que nul n’entre ici s’il est rationnel, tempéré, humaniste honnête. L’aliéné mental, celui qui passe du rire aux larmes en une seconde, est un modèle de vertu. L’adolescent attardé, instable émotionnellement, fait figure de génie. Le délirant cathodique, camé et analphabète, est la nouvelle idole. Freud n’a pas tout compris : l’hystérie émancipe.
  • C’est dans ce contexte qu’il faut reposer la question initiale : comment critiquer dans l’urgence ? Je laisse bien sûr la pesée du peut-on ou du doit-on aux universitaires déjà dans le coma. Le temps d’ânonner leur légitimité, le train est déjà passé.  Le comment est lui directement opérationnel à condition de ne pas se tromper sur la nature du terrain praticable. On ne critique pas en général, dans l’absolu ou pour plaire à l’éternel. La nécessité de critiquer sur le terrain de l’urgence comporte des risques bien réels : parler face à des murs en mouvement peut briser un homme. L’aliénation vous guette. La folie aussi. Privilégiez par conséquent l’attaque rapide, efficace, ponctuelle. Technique de guérilla urbaine pour la pensée sans oublier de penser – ce qui fait souvent défaut en zone de guérilla urbaine. A moins que ce ne soit le harcèlement des lignes adverses, par petits coups, tac tac, à condition de ne pas trop s’y user. Piquez les poches de glucose. Se replier, disparaître, sortir du flux… Et on y retourne !
  • Perte de la mémoire à court terme, états de fait permanents, urgences cliniques. N’y a-t-il pas quelques bonnes raisons de démissionner ? Ce texte de Peter Sloterdijk, que j’ai déjà eu l’occasion de commenter, anticipe, il y a plus de trente ans, ce qui est aujourd’hui notre quotidien. 1983 : pas d’ordinateurs domestiques, de téléphones portables, d’Internet, de You tube, de Facebook, de Twitter, d’Instagram et j’en passe. Aujourd’hui piégés comme des rats, virtualités dans un immense réseau de stimulations connectées, nerveusement laminés, où trouverions-nous encore la force de nous opposer ? Nous opposer à quoi d’ailleurs ? A cette vidéo ci, à cette image là, à ce moignon de texte dupliqué un million de fois  ? « Si c’est le malaise dans la civilisation qui suscite la critique, aucune époque ne serait mieux disposée à la critique que la nôtre. Pourtant jamais l’impulsion critique n’a été plus encline à se laisser étouffer par de vagues humeurs. La tension entre ce qui veut « critiquer » et ce qui serait « à critiquer » est si énorme que notre pensée en devient cent fois morose plutôt que précise. Aucune faculté de penser ne se déplace à la même allure que la problématique. D’où la démission de la critique. » (2)
  • L’urgence devance la critique. Impossible de suivre le flux, encore moins de le dialectiser. Avant même de savoir si la critique que vous avez produite est bonne, fine, pertinente, probe en un mot, une objection de principe vous tombe sur la tête : pourquoi prêtez-vous attention à ça ? Pourquoi s’intéresser à ce journaliste, à ce philosophe, à cet intellectuel-là ? Ne perdez-vous pas votre temps ? Accorder une heure de votre vie à réfuter ce qui est en définitive insignifiant, n’est-ce pas redoubler d’insignifiance ? N’y a-t-il pas d’autres urgences ?  Le chômage des jeunes, la prise en charge des vieux, le déclassement de tous les autres ? La guerre, vous avez pensé à la guerre, aux migrants, à la pauvreté, à la jungle de Calais, aux épidémies, à Daech, au virus Zirka, au réchauffement climatique, à la destruction de la faune et de la flore ? Et l’Afrique, vous pensez à l’Afrique ? « Dans le je m’en fichisme à l’égard de tous les problèmes, ajoute Sloterdijk à la suite du texte précédent, il y a comme un dernier pressentiment : comment serait-ce si on était à leur hauteur ? Parce que tout est devenu problématique, tout est aussi quelque part indifférent. Il s’agit de suivre cette piste. Elle conduit à l’endroit où il peut être question de cynisme ou de « raison cynique ». » (3) Magistrale anticipation que l’on peut résumer ainsi : l’urgence, qui s’exprime par la saturation de ce qu’il y aurait « à critiquer », place l’esprit dans une situation impossible à laquelle il répond par une indifférence morose ou un cynisme de façade.
  • Quand on œuvre pour l’esprit, difficile d’échapper à la conscience de se battre contre des éoliennes, de lutter contre cette forme sournoise d’abattement. Tout cela est vain car tout est indifférent, ainsi parle celui qui n’a plus la force de se mettre en travers. Seul l’homme qui cherche le sens s’angoisse de ne pas le trouver ; seul celui qui s’inquiète pour la vérité souffre de constater que cette inquiétude n’est qu’une anomalie de la vie. Son anomalie. Le refus d’être un flux est sûrement aussi un refus de priorité. D’où vient cette volonté saboteuse de vouloir faire grumeau, de se placer au milieu du chemin avec des branches et quelques objections en face d’une machine de guerre huilée à la perfection, d’indiquer des impasses au milieu des sens uniques déjà balisés ?
  • Gilles Deleuze, dans Critique et clinique, distingue à juste titre le combat et la guerre. Il est impossible de créer un nouveau mode d’existence dans une situation inédite sans se développer, autrement dit sans combattre. « Un tel mode se crée vitalement, par combat, dans l’insomnie du sommeil, non sans une certaine cruauté contre soi-même : rien de tout cela ne ressortit du jugement. Le jugement empêche tout nouveau mode d’existence d’arriver. »(4) Par mode d’existence, il faut bien sûr entendre mode de penser, l’un n’étant pas dissociable de l’autre. La guerre veut l’anéantissement de l’autre, son extermination ou sa domination. Volonté de pouvoir et non de puissance, ajoute Deleuze. Qui domine ? A partir de quels systèmes de jugement ? Le combat est d’un autre ordre. « Toute critique, écrit Sloterdijk dans la même veine, est un travail de pionnier dans le mal du siècle ainsi qu’une partie de guérison exemplaire. »
  • Nous sommes ici aux antipodes d’une quelconque psychologisation  de la critique. Ce qui est visé ne l’est jamais au titre d’un contentieux personnel. Nous sommes mutilés et nous nous battons encore. Cela surprend, cela intrigue peut-être, mais nous n’avons pas d’ennemis à détruire. Il s’agit bien de guérison. Trouver dans le siècle une voie possible pour la pensée et pour l’action. Une voie qui n’a rien de commun avec ces recettes morbides d’acceptation bouddho-diluées avec quelques louches de philosophie occidentale. Bien plus, un mode d’existence qui puisse nous convenir et nous donner encore la force de créer. Que défendez-vous, la question me revient parfois ? Rien, nous cherchons à nous accroître, ce qui est très différent. Modalité affirmative non défensive. Nous n’avons pas de public, ce qui est une très bonne chose. Qui sommes-nous si nous sommes incapables de montrer, dans « ce je-m’en-fichisme à l’égard de tous les problèmes », dans ce flux d’urgences ininterrompu, qu’un accroissement d’être est encore possible ? Qui est ce nous ?
  • Il est convenu d’accuser, à coups de formules dans l’air, la passivité des masses dressées à la communication d’ambiance. Il est souhaitable de dénoncer mollement l’avachissement du niveau général. Il est bien venu de pointer les affreuses menaces que l’inculture fait peser sur les fondements de la République. Tout cela bien sûr est acceptable. Urgent ? Si vous voulez. Cela étant dit, chacun s’en retourne à son commerce. En contrepoint, la critique doit s’efforcer au mieux de perturber les commerces, de provoquer quelques humeurs chez les vendeurs. Une question de foi ? Elle doit plutôt mettre les foies. Cette critique-là personne ne l’aime ou si peu. Elle casse l’ambiance, c’est peu dire. Vous êtes méchants ! A défaut d’être indifférent, prenons ce compliment comme il vient. Encore faut-il gagner le droit de l’être, vraiment, autant dire le droit inaliénable d’être méchamment dans le vrai. Les méchants sont souvent aimables et, contrairement à ce que pensait Diderot, rarement seuls. Les méchants, exigeants sur les assises de l’adhésion, peuvent réellement former une communauté ; les gentils, eux, se condamnent au troupeau. Bééé. La méchanceté est bête ? Pas plus que la gentillesse des ânes, des moutons et des salauds qui s’arrangent.
  • Interventions critiques dans l’urgence. Mais contre quoi ? Plutôt contre qui. Publicistes qui s’octroient les titres de philosophe, d’écrivain, de poète, commerçants engraissés par la misère du jour, journalistes à la botte, créatifs bousilleurs de mondes, technocrates du misérable. L’espace public, s’il était autre chose que le terrain d’expression de J-C Decaux « Je suis Charlie », devrait voir refleurir la lutte ancestrale des gentils défenseurs de l’ordre contre les méchants anarchistes. Pas de pensée sans un mouvement anarchisant, pas de critique sans une petite dose de chaos spirituel. A la question de savoir ce qu’est l’anarchie, les élèves répondent souvent : la violence. Cela dit le soupçon ne date pas d’hier. Dans ses Réflexions sur la décadence, en 1906, André Suarès, écrit : « En temps de décadence, tout le monde est anarchiste, et ceux qui le sont et ceux qui se vantent de ne pas l’être. Car chacun prend sa règle en soi. » La question est plutôt de savoir quelle est la profondeur du soi d’où la règle se prend. Hélas, beaucoup chient dans le soi.
  • Si l’urgence était aussi une stratégie de l’urgence pour précipiter la résistance dans le n’importe quoi en l’empêchant de s’organiser ? Hypothèse ambiguë, pénible. Le pire est l’ami du pouvoir et de la bêtise. Le meilleur argument pour liquider les lettres est de produire massivement des illettrés. Les apologues de la violence armée ont toujours intérêt à armer la violence. Le pompier pyromane est toujours à fond. Il brûle pour vous. Invoquer le manque de temps, les agendas saturés, l’absence de trous afin de dissuader la réflexion de se poser, d’observer le manège. L’irresponsabilité justifiée par la course du monde.
  • Nous sommes petits, nous sommes modestes. Des artisans en somme. Mon grand-père était menuisier. Il faisait de beaux meubles, sculptait le bois avec une patience exemplaire. Il n’allait pas à l’autre bout du monde pour chercher des essences exotiques. Il faisait avec le bois du coin. Avoir un rapport artisanal aux idées, travailler la matière locale, le made in France, dans la langue que nous connaissons le mieux. Le texte reste évidemment notre matière première. Les urgences nous obligeraient-elles à massacrer le travail, à courir d’un plateau à l’autre pour faire la promotion d’une idée branlante, à baragouiner l’anglais ? Ne prenons-nous pas plutôt prétexte des urgences pour saloper le travail et bâcler les finitions ? L’urgence, le plus bel alibi de la paresse. Urgence d’être connu, de se montrer, quel que soit le produit proposé. Tisser, lier, tricoter un piège maison qui sera fatal pour les gens trop pressés. Patience, ça vient.
  • Objectif de la chenille à soi ? Forer des trous dans un attelage qui fonce à vide.

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(1) Vous voulez une bonne image du social : pensez à une salle d’attente aboulique surchargée aux urgences un samedi soir. Une pensée pour les internes en médecine de Périgueux.

(2) Peter Sloterdijk, Critique de la raison cynique, Paris, Editions bourgeois, 1987 ( 1e 1983, Suhrkamp Verlag)

(3) Op. cit.

(4) Gilles Deleuze, Critique et clinique, Pour en finir avec le jugement, Paris, Editions de Minuit, 1993, p. 168.

Dans quel sens se tape-t-on le vide ?

Dans quel sens se tape-t-on le vide ?

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« Peut-être ne faudrait-il publier que le premier jet, avant donc de savoir soi-même où lon veut en venir. » (Emil Cioran, Ebauches de vertige).

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  • Le vide de sens de la vie moderne est un mythe. La vie est vide de sens tout court. Moderne ou pas. Archaïque ou cybernanthropique. L’éternelle question est plutôt de savoir dans quel sens on se tape le vide. Cette question, indécidable a priori, trouve pourtant une réponse simple en un lieu inattendu pour l’intellectuel philosophe qui ratiocine puissamment : dans la vie elle-même. La vie, vide de sens, s’oriente naturellement vers la vie. Pour l’homme, vers la reproduction. On ne trouve jamais un sens à sa vie comme ça, en lisant un livre, en ouvrant le journal, en écoutant un philosophe à la radio le matin. Internet ne change rien et Twitter pas plus. On ne trouve pas le sens, la vie le fait, en règle générale, à notre place. Elle se veut elle-même à travers nous ou nous nous voulons nous-même à travers elle. Et cela à travers les âges. « De tout temps », écrivent les élèves bacheliers qui ont au moins la conscience lucide d’être dépassés temporellement par la question posée.

  • Recensez les innombrables niaiseries sur le sens de la vie, la perte du sens de la vie, la désorientation du sens de la vie et vous constaterez à quel point l’idée selon laquelle nous devrions trouver du sens s’impose à tous. A Julie aussi. Trouver du sens à sa vie comme on trouve des cèpes ou un trèfle à quatre feuilles. Ce que tu fais n’a pas de sens, c’est insensé, il faut que tu trouves un sens à ton action…. Nous connaissons ces formules et la terrible évidence qui les accompagne. Le vide de sens serait même aujourd’hui, paraît-il,  de plus en plus effrayant. Ah bon ? Qu’est-ce qui aurait donc causé cet étonnant vide de sens ? L’existence serait-elle une grosse bassine pleine de sens avec une bonde au fond ? Un étourdi aurait-il retiré par mégarde le bout de plastique faisant s’écouler le sens dans l’autre sens ? Les hommes se précipiteraient alors avec de grosses éponges, des magazines Philo plus, spongieux, pour ramasser les dernières gouttes de sens.

  • Vous me direz que les hommes ont toujours cherché du sens, dans les religions, dans les pierres, du côté de la lune et du soleil. Disons plutôt qu’ils se réappropriaient le sens que la vie leur donnait en se reproduisant. A partir de là, ils brodaient, ils encensaient, louaient le sens sans cesse et se reproduisaient sans trop se poser de questions. Ils changeaient parfois, prenaient l’autre sens, censé faire mieux que le précédent sans cesser, vous l’avez compris, de se reproduire. Durant cette longue période, les hommes inventaient le sens, ils ne le cherchaient pas comme des mendiants quémandent la pièce. « Donnez-nous du sens », gémissent aujourd’hui les hommes ? « Où est le sens, on a perdu le sens bon sang ». En eux, la vie ne se fait peut-être plus assez entendre et la reproduction supposée régler le problème peine à accomplir son essence naturelle de sémaphore. L’homme désespère tellement de ce qu’il fait de la vie, de cette propension humaine, rien qu’humaine à tout bousiller, qu’il ne l’entend même plus.

  • Dans quel sens se tape-t-on le vide quand l’évidence de la reproduction s’efface ? Voilà la grande question. Mais au lieu d’y répondre, c’est-à-dire de faire quelque chose avec ce vide, les hommes de la dernière demi-heure se désespèrent de voir fuir le sens. Nus sur le bord de la route, ils se plaignent de s’être fait voler les sens au lieu de marcher. Ils s’en remettent même à des marchands qui passent avant la nuit avec des gros sacs de sens pour boucher leur trou. C’est à n’y rien comprendre. Admettons que vous n’entendiez plus très bien le sens de la vie, cette histoire de reproduction qui a toujours fait le plein. Admettons. Mais faites au moins un effort avec le vide. J’en vois d’ici qui ne font rien prétextant qu’ils n’ont pas trouvé les sens de la vie. Demain matin, tapez-vous sur le vide et pompez.

  • Lorsque que Jean-Paul Sartre ou Vladimir Jankélévitch réfléchissaient à la liberté, au choix, aux états de conscience, ils n’étaient pas en face du rayon dentifrice au supermarché. Sur plus de dix mètres, une centaine de tubes bariolés, du blanc crème au vert mentholé en passant par le bleu azur et le rose bonbon, le tout organisé en nuancier Pantone. Leurs exemples étaient nobles. La guerre pour Sartre ; la mort pour Jankélévitch. Cher maître, dois-je partir faire la guerre ou rester auprès de ma mère, demande un étudiant à Sartre. La situation bien connue de L’existentialisme est un humanisme n’est pas sans rappeler celle de l’impétrant djihadiste. L’hypothèse n’est pas soulevée mais il est autrement plus puissant de penser que l’on a choisi de partir faire la guerre – les raisons suivront – que d’opter, après cinq minutes de réflexion, pour le tube dentifrice bleu lagon qui préserve l’émail. Je vois encore cet homme, que j’épiais du coin de l’œil pas plus tard qu’hier, hésiter plusieurs minutes face aux pâtes gingivales, en train de peser le meilleur compromis colorimétrique. Que choisir ? Le bleu, le blanc, le rose, le vert ? L’air était grave, l’instant solennel. Lequel préservera les gencives sans trop attaquer l’émail tout en procurant une haleine fraîche mais point trop mentholée ? Je ne me lasse jamais de saisir ces secondes vertigineuses, ces points d’incandescence modernes, cette concentration absolue en face des effets du progrès mondialisé, ce moment intime en somme durant lequel la conscience vacille et le sujet s’effondre à l’instant de choisir la couleur de son papier cul.

  • Il est évident que la longue plainte du sens est incompréhensible si l’on ne décrit pas le contexte. Jamais les hommes n’ont accumulé autant de propositions de sens qu’aujourd’hui. La société multidirectionnelle est née. Après le rayon dentifrices et bains de bouche, un détour par la grande librairie. Les étals idées, philosophie, politique se divisent assez nettement en trois gros tas. Parcours fléché. Le premier correspond au virage people de la consommation de glose. Le rayon gloseur si vous voulez. Vous avez le choix entre différentes gueules médiatiques facilement indentifiables. Idées, philosophie, politique, peu importe. Un mélange pour grande surface. Le second tas concerne les diverses expertises sur la société. Une prédominance pour la crise, la mondialisation et le terrorisme se dégage. Le tas pour creuser. Là encore, vous avez le choix entre différentes tronches médiatiques facilement identifiables. Idées et politiques, un cornet à deux boules pour comprendre le présent. Le troisième, le tas bouddho-philo-sagesse vous aide à trouver le sens profond, c’est-à-dire, en définitive, à faire avec tout ça. Le choix de différents bonzes médiatiques ne vous échappera pas. Cette saturation étagée laisse peu de place aux questions ouvertes, aux dérives insensées, aux délires et aux refus du choix. A bien choisir, nous y sommes hélas condamnés, je préfère les gros plans buccaux et les couleurs pastels qui défient, pour mon plaisir, l’indécis un soir chez Leclerc.

  • La montée de l’insignifiance n’est pas si bien nommée que cela. Disons plutôt la montée de l’incapacité croissante de faire quelque chose avec le vide, de le prendre en main. Le vide et les gants. Ce constat doit sûrement avoir un rapport étroit avec l’avènement d’une société multidirectionnelle. Du sens à perte de vue, autant d’options en prime. Mettre un grand coup de tatane dans l’empilage du libraire ? Epuisant. En faire de la littérature ? Ne sous-estimez pas le risque de finir en piles. Sortir de la religion ? Mais pour entrer où ? Alors l’esprit oscille. Ce que tu fais n’a pas de sens, ce que tu fais a du sens, ce que tu fais n’a pas de sens, ce que tu fais a du sens… La seule façon de sortir de cet angoissant tourniquet consiste à évacuer définitivement l’alternative du sens et du non sens. Pour faire n’importe quoi ? Pas du tout. Comme si l’abolition du sens et du non sens nous menait au rien. Bien au contraire. Le moins que rien spectaculaire a lui aussi ses panneaux directionnels. « Ici on fait n’importe quoi », « bonjour déglingue », « plus trash tu meurs ». Il sera toujours temps de retourner au rayon bouddho-philo-sagesse, expertise et virage people au prochain îlot directionnel.

  • Non, nous devons rétablir le sens unique : la critique unilatérale, le constat impasse, la pensée voie de garage. Vous allez où ? Nulle part. Ne débouchons sur rien, ne proposons rien, ne vendons rien. N’orientons pas le chaland vers le sens en lui bourrant la tête avec une centième carte. Qu’il se démerde. Il a un certain âge après tout, une petite expérience, quelques idées pour bidouiller son trou. A-t-il besoin d’experts ou de la bouddho-philo-sagesse du magazine Philo plus ? Il lui manque juste un peu de force pour arracher le panneau qui lui indique la direction pour se mobiliser, les kilomètres qui le sépare de l’indignation, les efforts à consentir pour être enfin sage. Nous allons la lui donner. Non, ne jouons pas les sémaphores du sens et du vide, embrouillons les cons. Ils ne s’en sortiront pas et devront composer avec un rond-point sans issues. En les voyant tourner, vous aurez plein d’idées.

  • Personne n’a jamais entrepris le tour du vide. A côté, le trophée Jules Verne ressemblerait à la traversée du lac de Saint-Mandé en pédalo. Aux antipodes de toutes concessions, Guy Debord, le premier, arma les pôles. Il tenta des coups, mis en place des stratégies de combat assez fines. Certaines, trop fines, se retournèrent contre lui aux latitudes les plus excentriques.  Guy Debord récupéré par les manchots. Cet Amundsen de la critique prenait la traversée de la société spectaculaire marchande très au sérieux. Trop peut-être.  Dans In girum imus nocte et consumimur igni, la voie est monocorde, le texte se déroule en surplomb. Feu, la montgolfière décolle. Elégiaque, Debord Zeplin du vide plus qu’il ne carbure avec lui. Il en est mort, consumé.

  • L’énergie en effet est une question cruciale pour qui tente l’expérience du voyage. Les énergies fossiles – critique normative, critique marxiste, critique publicitaire, critique publicitaire de la critique publicitaire – ne peuvent pas tenir la distance. Le trou noir est hors de portée. Non, il nous faut quelque chose de plus consistant, de facile d’accès, une énergie disponible en grande quantité et facilement exploitable. Le vide lui-même. Là est la dernière révolution. La faiblesse structurelle de la critique fossile, reste en effet son besoin de matière. Il lui faut du contenu. Un prolétariat identifiable, une aliénation cartographiable, une publicité localisable, bref un relief qui s’oppose et résiste à ses coups de pioches.  Voilà ce qui aujourd’hui fait cruellement défaut. Le problème essentiel que rencontrent alors les esprits courageux, les aventuriers qui tentent la traversée du vide, c’est le manque d’aspérités de ce qu’ils affrontent. La transparence du mal, l’évaporation du réel, la raréfaction de l’être conduisent fatalement à l’évaporation de la critique. Fin du voyage. Mort thermique de la chaleur révolutionnaire des grands contempteurs. Etant donné que tout part du vide et que tout y retourne, la fusion du vide, voilà la solution énergétique de demain, celle qui manquait à Guy Debord. Le voyage à vide si vous préférez.

  • Bien sûr, nous devrons d’abord écarter les touristes afin de constituer un équipage solide qui tienne la route. C’est le sens de mon travail. Je ne suis pas certain d’y parvenir de mon vivant tant le projet est démesurément vide mais j’y travaille avec sérieux et application. En ce qui concerne la fusion, j’ai quelques idées expérimentales mais la théorie est vide. Avec le temps – va tout s’en va – j’ai constaté que les membres d’équipage se faisaient de plus en plus rares. L’ambiance est ténue. Dans les métiers de la publicité, des vide-ordures. A l’université, quantité de vide-greniers. Chez les pédagogiques, pléthore de vide-anges. Chez les experts enfin, des vide-poches. J’ai même croisé des vide-anges vide-ordures qui empochent en critiquant des vide-greniers. A moins que ce soient plutôt des vide-greniers de poches indifférents aux vide-ordures et aux vide-anges. Mais c’est une autre question, ne mélangeons pas tout. Une fois constitué, l’équipage pourrait passer inaperçu. C’est le risque. J’entretiens également de sérieux doutes quant à la viabilité financière de mon projet. Les sponsors pourraient être transparents. La rentabilité d’une telle expédition n’est pas clairement établie. Cette question pour autant ne doit pas être un frein à l’enthousiasme. Les pionniers savent cela : on a rien sans rien.

  • Il serait pourtant malhonnête de laisser croire aux jeunes mousses qu’un tel périple aurait le confort d’une croisière philosophique en Grèce avec un ancien ministre de l’éducation nationale et un spécialiste des conférences poivre et sel. Combien de bons marins se sont découragés après quelques jours de voyage à vide. J’en ai croisé. Je le comprends d’autant mieux que je dois souvent lutter moi-même, comme Descartes en son temps, pour ne pas retomber dans mes illusions de la veille. Il m’arrive encore de rêver faire un beau voyage, d’être ce philosophe profond qui questionne l’être devant une assemblée de jeunes esprits enthousiastes. De trouver un livre sur les quais qui me montre la voie, de le faire lire à tous afin qu’ils sortent de leur léthargie par la seule lumière de ce qui doit être. C’était-là mon idée initiale avant que je fasse comme d’autres avant moi le tour de la question. Un rêve qui voit le monde s’aligner sur la rectitude des concepts et la clarté des raisons. Un doux sommeil dans lequel la pensée peut faire encore le plein. Certains refusent de se réveiller. Ils conspirent avec leurs illusions agréables, écrit élégamment Descartes à la fin de sa première méditation, pour en être plus longtemps abusés. Jouissants dans leur sommeil d’une philosophie imaginaire, ils appréhendent de se réveiller. J’en ai secoué quelques-uns non sans critique en retour. Ils se rêvent en sémaphores du plein face au vide, imaginent encore que les critiques fossiles sont inépuisables. Je les comprends et en un sens je les envie un peu.

  • D’autres à terre, certainement plus lucides, au milieu des Lumières artificielles, se sont réveillés, fatigués de penser, des cernes sous les yeux. Ne sachant plus quoi dire, stupéfaits, incapables d’imaginer un autre voyage que celui en direction du plein, du sens et de l’être, ils restent prostrés. Marins usés en attente de retraites. Jadis plaisanciers ou pirates, caboteurs ou canotiers, ils tuent le temps à quai. Scepticisme tranquille, nihilisme de comptoir, ils font et défont quelques nœuds pour patienter. L’énergie n’y est plus. Les arpenteurs de vide sont d’une toute autre espèce. Le corps enraciné dans la terre, présents au monde, ils ont subi une modification de l’esprit qui les rend apte au vide. Comme ces alpinistes ou ces plongeurs de l’extrême, ils n’ont besoin d’aucun artifice, peuvent descendre plus bas ou monter plus haut que quiconque. Ils ont développés des aptitudes exceptionnelles en matière de vacuité. Eux seuls peuvent espérer être du grand voyage.

  • Larguons les amarres, plongeons dans la grande surface. Les anciens prévisionnistes, géographes de continents spirituels engloutis, nous sont désormais d’aucun secours. Rien autour, rien devant, rien derrière. Notre stratégie de navigation sera simple et fatale : inquiéter les marchands de transats. Ils se cachent ? Ne savent-ils pas qu’ils enrichissent de leur silence le carburant inédit. Ces faux réalistes oublient que tout est bon dans le cachons. Attaquons les vagues, cap au mord ! La critique fossilisée qui pourrait encore freiner notre progression magistrale fera office d’huile dans les rouages subtiles de notre nouveau moteur à fusion. A défaut de terre ferme, nous chercherons l’enthousiasme, le jeu, la connivence de l’esprit. Dans nos turbines ? Des écrivains philosophes incontournables, des projets pédagogiques innovants, des « je suis Charlie » planétaires. Notre doloréane est une poubelle à vide. Nous pouvons la bourrer sans limite, en rajouter jusqu’à la gueule, en mettre un peu moins encore.

  • Comme Hegel en son temps, les pionniers de la critique se sont crus les derniers. Ils sous-estimaient, comme d’autres avant eux, la puissance de l’esprit. Ne faisons pas la même erreur avec ceux qui viennent. Après nous, le déluge. Après le déluge, d’autres débarquent. Baudrillard écrivait sur de vieux parchemins : « L’autre forme de pensée est excentrique au réel, étrangère à la dialectique, étrangère même à la pensée critique. » Mais les doutes travaillaient encore ce pionnier du simulacre : « Il n’est pas sûr que nous ayons les concepts nécessaires pour penser ce fait accompli, cette performance virtuelle du monde, qui équivaut à l’élimination de toute négation, c’est-à-dire à une dé-négation pure et simple. Que peut la pensée critique, la pensée du négatif, contre l’état de dénégation ? Rien. » (Le crime parfait). Notre carburant est né et avec lui le voyage aux antipodes. Jean Baudrillard, le vieux sage à quai, n’était pas soixante-disard, né dans un désert, en lutte avec des fantômes de rien du tout. Socrate non plus. Dans l’Apologie, il dit se battre contre des rumeurs, des ombres. Aristophane est désigné. Nous n’en sommes plus là. En face, il n’y a personne. Un rien inerte, satisfait de lui-même, un rien morbide qui prétend être. Faire voyager l’esprit avec trois fois rien, tâche des plus insolites.

  • Inhibés, accablés, sidérés par la vacuité du terrain praticable, nous le sommes forcément. Le déficit de conscience, le niveau de singerie, la prétention sans limite de petits hommes qui se piquent de faire l’histoire, de philosopher ou de « critiquer le système » pourraient nous submerger. La masse d’abrutissements est impondérable. La révolution consistera désormais à ne plus fixer son esprit sur le rien mais à faire tourner le rien autour de son esprit. Dans le but de remettre du sens, des valeurs, de l’être ? Pas du tout. Faire vivre l’esprit quand tout conspire à l’annihiler, voilà le beau programme. « Vous n’existez pas, ni aujourd’hui, ni demain, personne ne parle de vous », conspirent les camelots disponibles, « le monde nous appartient, nous en sommes ». Que les novices comprennent bien cela : nous n’aurons pas à la fois la reconnaissance de ceux qui en sont et la propulsion à vide. Si les bas poseurs en haut de l’affiche sont notre unique carburant, il faut accepter de se cramer en les cramant.

  • Ceux de 68 étaient-ils plus à l’aise ? Pas forcément. Ils avaient contre eux la croissance, le progrès et l’euphorie d’une société spectaculaire marchande encore balbutiante. Leur victoire ne pouvait être qu’amère (1). Là encore, un renversement s’impose : notre défaite sera joyeuse. Les conditions présentes sont sûrement plus avantageuses. Nous voguerons, rafraîchis par les embruns du vide, sur un océan d’insignifiance. Il est trop tard pour s’attrister de sa montée. Contrairement à Guy Debord, dans ses derniers Commentaires sur la société du spectacle, l’équipage ne se contentera pas de « relever ce qui existe ». La tâche est beaucoup plus ambitieuse : se propulser avec. Mieux encore, donner de la joie et un peu de chaleur en sautant sur les vogues. En barbouillant le saccage, nous gagnerons des noeuds. Un livre sur la joie de vivre ne nous met réellement en joie qu’une fois réduit par le style à l’état de confettis. Il est, au sens strict, la matière de notre joie. Il en va de même pour chaque produit lourdement lancé sur le marché de l’inutile par d’improbables faquins qui se donnent les titres que leur ombre ne mériterait pas. Comment attendre d’ailleurs de tels spectres autre chose que ce qu’ils font le mieux : barboter dans le médiocre. Les piscines de bord de mer correspondent assez bien à la profondeur de leur monde. Ces pataugeurs, ces esclaves qui se rêvent maîtres, procurent à notre caravelle une fusion de choix. Ils ont l’avantage, sur les auteurs anciens, de ne laisser aucun déchet. Rien au départ, rien à la sortie. Entre les deux, notre joyeuse dérive.

………..

Gianfranco Marelli, L’amère victoire du situationnisme, Pour une histoire critique de l’Internationale Situationniste (1957 – 1971), Arles, Editions Sulliver, 1998.

Philo ce matin, de huit heures à Medhi

Philo ce matin, de huit heures à Medhi

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  • Huit heures. Je barbouille ce matin, en salle 6, face à  la jeunesse qui planche, dans les marges d’un texte de Karl Marx  soumis à leur discernement, Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel. Le voici :

« Le fondement de la critique irréligieuse est : c’est l’homme qui fait la religion, ce n’est pas la religion qui fait l’homme. C’est-à-dire que la religion est la conscience de soi et le sentiment de soi qu’à l’homme qui ne s’est pas encore atteint lui-même, ou bien s’est reperdu. Mais l’homme, ce n’est pas une essence abstraite blottie quelque part hors du monde. L’homme, c’est le monde de l’homme, l’Etat, la société. Cet Etat, cette société produisent la religion, conscience inversée du monde, parce qu’ils sont eux-mêmes un monde à l’envers. La religion est la théorie universelle de ce monde, sa somme encyclopédique, sa logique sous forme populaire, son point d’honneur spiritualiste, son enthousiasme, sa sanction morale, son complément solennel, le fondement universel de sa consolation et de sa justification. Elle est la réalisation fantasmagorique de l’essence humaine, parce que l’essence humaine ne possède pas de réalité véritable. Lutter contre la religion, c’est donc lutter contre le monde dont la religion est l’arôme spirituel. »

  • Comment blâmer cet élève de terminale – il s’appelle Medhi – qui commence par un exemple concret pris dans le monde afin d’illustrer son propos puisque « l’homme, c’est le monde de l’homme «  ? Il se trouve que Medhi, en ce matin brumeux, s’est levé tôt pour acheter le Canard enchaîné. Déposé de bonne heure devant le lycée, il a même eu le temps de lire quelques articles dont celui-ci « comment les salafistes avancent mosquées ».
  • Medhi, bien qu’il ne mette pas ce trait en avant sur sa page Facebook sous peine de passer pour un bouffon (équivalent laïque de kouffar, mécréant), apprécie particulièrement les jeux de mots du Canard enchaîné et n’hésite pas à en faire lui-même : partir en Coran, Coran alternatif. Son chef d’oeuvre incontestable : M. Pocoran. Bref, Medhi, en dépit de son jeune âge, ne sous-estime pas les capacités poétiques et subversives du français, ce que reflète pourtant assez mal sa moyenne générale lourdement plombée par les mathématiques et l’anglais.
  • Rusé, après une première lecture du texte, il se dit qu’il serait tout de même curieux de faire une interprétation abstraite d’un texte qui situe le problème de la religieux dans le monde de l’homme, autrement dit le sien. Medhi avait d’ailleurs eu, il y a quelques semaines, une discussion enflammée avec son professeur de philosophie, moi-même pour ne pas le nommer. Il expliquait à ce dernier que quand il lisait « homme » dans un texte de philosophie, il pensait à lui. Il avait même trouvé sur Internet un philosophe du nom de Stirner qui confortait son idée. Se savoir stirnerien lui procurait un sentiment de puissance évident. Ce réflexe de lecture – ecce homo Medhi – lui aurait même évité quelques gros contresens. Il décida par conséquent de faire l’explication en suivant ce principe.
  • Le début du texte de Marx sonnait étrangement à ses oreilles. En somme, Karl Marx écrivait qu’aller à la mosquée revenait à se « reperdre » . Le philosophe savait donc mieux que lui ce qu’il était en train de faire au moment où il le faisait : se perdre une seconde fois. D’où Karl Marx tirait-il ce savoir ? La conclusion s’imposa d’elle-même : Marx développe une conception abstraite de la religion. Le même qui écrivait « l’homme n’est pas une essence abstraite blottie quelque part hors du monde », envisageait abstraitement la religion comme une idée tombée du ciel.  Medhi sentait qu’il commençait à philosopher. Tu te perds dans le Coran ? Un Marx et ça repart, gribouilla-t-il sur un coin de feuille. Non, Marx ou crève est meilleur.
  • Une phrase lui posa vite problème : « La religion est la réalisation fantasmagorique de l’essence humaine, parce que l’essence humaine ne possède pas de réalité véritable. » Dire que l’essence humaine ne possède pas de réalité véritable, n’est-ce pas là une fantasmagorie de plus, une invention qui n’a pas plus de chance d’être fondée que la thèse contraire. L’essence d’une chose, n’est-ce pas aussi sa définition ? Ce qu’elle est en propre ? En gros, si l’on suit Marx, dès que je cherche à définir l’homme essentiellement, je suis enclin au délire. L’homme est l’être indéfinissable par définition ! C’est délirant, médit Medhi dans sa barbe de quatre jours et demi. Il commença à rédiger une liste sur sa feuille : je vous prie de ne pas prier, penser par vous mêmes avec le cours, philosopher c’est se moquer de la philosophie. La dernière n’était pas de lui mais impossible d’en retrouver l’auteur.
  • L’expression « point d’honneur spiritualiste » lui plut. Mais dit, qu’est-ce qui ne l’est pas? L’honneur, c’est forcément une question d’esprit et le point d’honneur une façon de dire qu’il existe un code d’honneur avec lequel on ne transige pas, à la mosquée ou avec Kate Moss. Il est hors de question que je rende cette copie, se dit Medhi. Trop de traits d’esprit, trop de points d’honneur. Un vrai Coran d’air, conclut-il sans trop y croire.
  • Medhi ! On rend les copies.

A mes amis,

A mes amis,

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  • Il y a dix ans déjà (janvier 2006), je décidais d’ouvrir un « blog » sur la plateforme du Monde.fr. Après tout, pourquoi ne pas mettre à disposition de quelques lecteurs bienveillants – les malveillants font aussi mon bonheur – le résultat de mes cogitationes débridées sans passer par un quelconque filtre. Les joies du direct live. Pour être tout à fait franc, je suis incapable aujourd’hui de faire mentalement le tour de toutes les idées, moignons d’idées, miettes d’idées, ersatz d’idées et bouillie d’idées que j’ai pu poser sur ce site en dix ans. Il me faudrait plusieurs ramettes de papier pour imprimer cette masse et je n’ai aucune idée de ce que cela pourrait représenter sous cette forme que j’apprécie tant : un livre. Ce travail – les étourdis oublient que cela représente des milliers d’heures de recherche, d’écriture, de relecture, de doute – m’a transformé intellectuellement. J’ai souvent songé à cesser d’écrire sur ce site. Je l’ai d’ailleurs fait à plusieurs reprises, sur des périodes plus ou moins espacées et longues. A chaque fois, la violence du monde me pousse. L’écriture devient alors une nouvelle nécessité.

  • Loin de moi l’envie de faire aujourd’hui un bilan de cette masse, de tous ces affrontements. Cela m’ennuie. J’ai simplement relu avec émotion certains commentaires. Je veux remercier ici tous ceux qui prennent ou ont pris le temps d’écrire sur ce site, de lire quelques textes. D’écrire, en soignant la forme, le style, la syntaxe. De lire, en faisant crédit à l’auteur. Peu de diarrhées verbales, encore moins d’abréviations immondes et de déjections sémantiques. L’ensemble se tient assez bien. Ce qui me connaissent un peu savent que ce blog est une sorte de laboratoire. Je tente des coups et je les porte. Et ce n’est pas fini. C’est aussi pour cette raison que l’heure n’est pas au bilan. Il y a des chocs en retour, ce qui est très bien ainsi. Pas assez à mon goût mais les temps sont au lissage de l’opinion et à la défense, définitive et généralisée, des intérêts particuliers, réels ou imaginaires. La pensée à ciel ouvert fait peur, la pensée qui ne défend aucune chapelle terrifie, la pensée qui se risque sans arrière-pensée angoisse. Les foies et la pétoche de la pensée, en somme.

  • Cela explique évidemment le peu de relais dans ce qu’il est convenu d’appeler les « médias ». Beaucoup y défendent leur petit bout de gras, leur ligne éditoriale maison, leur potage réchauffé à partir de calculs dérisoires – l’assaisonnement promotionnel insipide peinant à relever le tout et le dépôt de bilan faisant office de juge de paix. Je me suis souvent énervé contre cet état de fait, un parmi d’autres à pointer la médiocrité intellectuelle médiatique, médiocrité doublée d’une prétention tragi-comique. Franz-Olivier Giesbert, critiquant à la télévision les puissants Commentaires sur la société du spectacle de Guy Debord avec des arguments de pissotières, me paraît être un bon exemple de cette misérable prétention emperruquée. Lui parmi d’innombrables.

  • Je sais que je suis lu, parfois n’importe comment, souvent par-dessus la jambe. En diagonale ? En pointillés plutôt. Je sais aussi que d’autres, les amis, ont l’œil fin. Cette finesse de vue glissée en fin de texte me donne un surcroît de volonté pour envoyer un texte de plus. Les compliments me dérangent. Je préfère de loin lire un texte sur le texte, un contrepied, constater que ma dérive a fait naître une autre dérive qui m’invite à en imaginer une troisième bientôt dépassée par une quatrième. Ce processus est joyeux ; il balaye les certitudes rances. Ce qui est frappant avec les nouveaux gourous – Michel Onfray, Alain Soral sont de très bons exemples – c’est leur sérieux plombé, la faiblesse de leur imaginaire. La crispation est sensée tenir lieu de puissance, le ton est lourd, pesant, mortel. Le sable de l’esprit ensevelira lentement ces lourds bunkers. J’ai en mémoire la remarque d’un collègue rencontré à la terrasse d’un café et qui était tombé par hasard sur le site. Il m’imaginait plus vieux, aigri, dogmatique. Il m’imaginait en Soral ou en Onfray. Frustré peut-être. Coincé sans doute. Le potentiel de joie de la critique est pourtant immense. Ce n’est pas parce qu’on ne croit pas en certains mythes collectifs, que l’on dégomme des idoles de rien du tout, que l’on renvoie les cuistres à leurs casseroles, que l’on a l’œil glauque et la vue basse, un ressentiment qui s’étend sur la terre entière, une bille noire que l’on éponge plusieurs fois par jour.

  • Je refuse pourtant le statut d’amuseur. La critique n’est pas une mondanité de plus. Les enjeux sont réels, le combat profond. Je ne suis pas seul à me sentir responsable d’un passé, d’une tradition – osons le mot – française, d’une irrévérence, d’un irrespect même. Nous croulons sous les défis planétaires, mondiaux et galactiques. Malheur à qui n’est pas au fait de la géopolitique, des flux migratoires et des guerres à venir. Et après ? Quelle vie voulons-nous défendre ? Quelle conception de l’homme avons-nous en tête ? Pourquoi aspirer à la liberté si nous la bousillons dans d’insignifiantes sauteries virtuelles ? Il n’y a pas d’homme sans exigence de l’homme, d’esprit sans conquête de l’esprit. La lutte n’est pas une étape transitoire, un moyen d’atteindre la jouissance mais une dynamique interne à la vie. Les renoncements, les lâchetés, les compromissions dégueulasses se payent et le prix peut-être exorbitant.

  • Mes amis ne sont pas satisfaits et ils ont raison. Ils veulent être plus fins, plus forts, meilleurs. Ils ont du dégoût en eux et savent qu’il est essentiel d’en faire quelque chose de plus grand. Ils n’accusent pas le monde de leur propre faiblesse. Ils se battent. Ils n’ont pas besoin de gourous plombés, de débiles amuseurs ou de directeurs de conscience. Ils ne prennent pas ombrage de l’ironie, de la mise en question. Ils aiment au contraire les brûlures de l’esprit. La force d’un homme ne les renvoie pas à leur misère mais à une force possible. Ils puisent, dépassent et parcourent le monde le doute au cœur.

Harold Bernat, le sous-Céline, le sous-Muray, le sous-Cioran, le sous-marin.

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André Masson, Métamorphose des amants.

Möbius président !

Möbius président !

 

  • François Hollande défend la France contre Daech mais profiterait pleinement d’une présence de Marine Le Pen au second tour de la présidentielle en 2017. La présence de Marine Le Pen au second tour de la présidentielle en 2017 est en partie corrélée au nombre d’attentats perpétrés par Daech d’ici là. Le chômage joue aussi son rôle. Nicolas Sarkozy a tout intérêt à récupérer les voix du Front national, ce qui ne pourra se faire sans une critique musclée de la gauche au pouvoir. Des attentats commis par Daech renforceraient cette critique tout en donnant un surcroît de crédibilité aux thèses musclées du Front national. Manuel Valls n’est pas François Hollande. Il profiterait certainement d’une absence de la gauche au second tour des élections présidentielles en 2017, autrement dit d’un renforcement de Nicolas Sarkozy, ce qui en passera par un affaiblissement de Marine Le Pen. Une réussite en matière d’emploi hypothéquerait sûrement cette hypothèse.  Renforcer Nicolas Sarkozy qui cherche à affaiblir Marine Le Pen tout en luttant contre Marine Le Pen qui a intérêt à affaiblir François Hollande suppose une lutte contre Daech relativement efficace. Ira-t-on jusqu’à dire qu’Alain Juppé serait favorisé par une poussée de Marine Le Pen en soutenant François Hollande dans sa lutte contre Daech au risque d’affaiblir Marine Le Pen ? Daech enfin, qui cherche la guerre civile en France, a intérêt à soutenir Marine Le Pen, autrement dit François Hollande, afin d’affaiblir Nicolas Sarkozy pour donner raison à Manuel Valls sans pour autant trahir ses idéaux.

  • La ligne de Cécile Duflot pour 2017, comparativement, est beaucoup moins claire.

Contaminons Twitter

Contaminons Twitter

 

Dix jours à pondre des aphorismes sur Twitter sous le sobriquet baroque Bernathoustra. Dix jours pour mesurer l’ampleur de la catastrophe.

  • L’exercice, sous contrainte, n’est pas déplaisant en soi. 140 signes pour produire du sens, faire un petit effet, décrocher un sourire, décapiter selon l’humeur, toujours avec courtoisie, avec des mots, dans les formes, à la fine pointe réflexive de la civilisation occidentale.  Pourquoi pas. Glisser une citation entre deux idées. Ne vous laissez pas abuser toutefois par le nombre de « tweets » en haut à gauche sur les différents sites. La quasi totalité des « twitters » ne font que « retwitter », c’est-à-dire cliquer sur un moignon de signes déjà « retwitté » cent fois. L’effort créatif est aux antipodes de cet espace machinique de duplication du même.

  • Vous entrer ici dans un univers tautologique, asubjectif, paresseux, narcissique, autiste. Aucun effort de syntaxe, des « # » et des « @ » en pagaille, un fouillis de signes souvent incompréhensibles, ramifications de renvois, d’abréviations tronquées, de clins d’œil débiles. Univers publicitaire dans lequel, bon en mal an, chacun met sa camelote en scène. Aucun effort de style. D’où la conclusion :

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« Ce n’est pas parce que le média interdit de faire des phrases sensées que les gens salopent. Ils s’autorisent plutôt du média pour saloper ».

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  • La même information n’est pas reprise deux ou trois fois mais mille fois, dix mille fois. Suivre un « fil de discussion » est une épreuve asilaire. Vous constaterez, d’un moignon à l’autre, la logique implacable de cet immense processus d’uniformisation qui laboure l’esprit. Essentiellement dominée par les professionnels de la communication et du journalisme (je peine d’ailleurs à les différencier) et par une armée de jeunes zombies virtualisés, la chose a tout du cauchemar. Nombre d’abonnés, d’abonnements, tout est capitalisable. Combien pesez-vous ? L’objectif est simple : cumuler des points, des clics, des visites. Cliquer pour être recliqué ; recliquer pour être rerecliqué ; rererecliquer pour être rererererecliqué.

  • Le discours est rodé : ce n’est qu’un moyen. Mieux : tout le monde le sait. Pire : pourquoi chercher du sens dans tout ceci ? Les vieux barbons cathodiques adoptent un style jeune et cool (« ptdr », « LoL »), drague obscène du client, retape promotionnelle. Twitter et ses succédanés ne sont pas un moyen mais un processus de démembrement faussement horizontal, processus qui accomplira (Twitter ou un autre) la prophétie d’Orwell : l’incapacité d’exprimer le réel dans une langue. L’utilisation de signes mimétiques dans un effrayant somnambulisme se décompose en même temps que le monde qu’elle duplique. Comment peut-on imaginer qu’il puisse sortir de tout cela autre chose qu’un homme soumis, incapable de se signifier sans reproduire les codes que des machines inventeront pour lui ? C’est ici que le cynisme des maîtres joue à plein : ceux qui maîtrisent leur langue n’ont que peu d’intérêt à limiter le processus de décomposition chez ceux qu’ils dominent. Autant venter les mérites de ce nouveau rapport à l’écrit, célébrer les nouvelles anarchies d’internet et la libération par le réseau. Avons-nous d’autre destin que celui de devenir les minorités parasitaires de ces monstruosités majoritaires ?

  • Ironie morbide, enfin, de lire, ici ou là, que nous avons gagné quelque chose avec ces nouveaux « moyens ». Aux odieux perroquets, aux bousilleurs de langue, aux salopards adaptés, je réserverai mes meilleurs traits – et non pas tweets. Sur tous les supports, nous devons lutter pour conserver notre langue. Sans elle, nous ne serons plus rien. Le barbare c’est celui qui croit avec la barbarie.

« Paris est une fête »

« Paris est une fête »

  • Et si les tueurs avaient frappé Morlaix, Périgueux ou Lons-le-Saunier ? Aurait-on joué Imagine sous le viaduc ? Illuminé la tour de Vesone ? Pondu un symbole anarchiste avec la vache qui rit ? L’esprit de Paris, le bonheur à Paris, Paris l’insoumise, Paris la bohème, Paris la frondeuse, Paris est une fête. Ce n’est tout de même pas parce que j’aurais pu me faire froidement abattre en buvant un verre en terrasse avec toi, mon ami lecteur, que nous sommes obligés d’avaler cette purge sans broncher. Seuls les touristes qui n’ont jamais vécus à Paris peuvent gober de telles sottises. Il est tout de même fâcheux que les symboles du recueillement, que les mots choisis pour décrire la cible de ce massacre sonnent creux. Non, Paris ne saigne pas, pas plus que la tour Eiffel ou le Moulin rouge. Si des capitales sont visées par le terrorisme – Paris après d’autres – et pas des sous-préfectures paumées c’est qu’il existe aujourd’hui  une véritable mythologie mondialisée de ces villes. Combien de voyageurs worldiques connaissent Budapest ? Combien de ceux-là sont passés par Komarno ? Combien de voyageurs cosmopolites s’entassent à Temple Bar à Dublin ? Combien de ceux-là à Tralee ou Ennis ? Combien à Londres, Madrid ou Bruxelles ? Combien de ceux-là à Saint Ives, à Cordoue, à Leuven ? Dans cette mythologie urbaine – chaque capitale mondialisée vend ses symboles de bonheur, d’épanouissement et de joie de vivre commercialisables à l’infini – Paris occupe sans conteste la palme d’or mondiale du grand délire.

  •  « Paris est une fête » ! Le livre d’Ernest Hemingway en tête des ventes, devant le dernier Astérix, quelques jours après les attentats. Le Paris des années 20 cent ans après fait le buzz. Hemingway au milieu des bougies. Tout est dans le symbole me direz-vous. Place de la République, au sol, le titre sonne pourtant creux, comme ce symbole ridicule, mélange d’anarchie et de tour Eiffel. Je propose d’ailleurs à la mairie de Troyes de s’inspirer de telles hybrides. Sur le fronton de l’hôtel de ville, non plus  « liberté, égalité, fraternité ou la mort » mais « liberté, égalité, fraternité et andouillette. » Ou bien le viaduc de Morlaix en forme de smiley. Pour qui Paris est une fête ? Question autrement plus sérieuse. Pour le banlieusard qui vend des cosmétiques à des chinoises au BHV ? Pour le professeur de français au collège Simone de Beauvoir qui après quelques années de bons et loyaux services à la fâcheuse impression de n’être qu’une pauvre merde ? Pour cet étudiant salarié fauché qui vit comme un rat au septième dans le septième ? Pour cet enfant qui carbure à la Ventoline intensive les jours de ciel bas ?

  • Le nazillon loufoque Abaaoud qui se qualifiait lui-même de « touriste terroriste » – même Philippe Muray n’a pas osé – y croyait-il aussi ? L’alternative n’est pas Homo festivus contre djihadistes mais bien tourisme contre terrorisme, tout en sachant que le touriste d’un jour peut être le terroriste du lendemain. A qui s’adresse cette phrase « Paris est une fête » ? Au touriste terroriste pour le ramener à la raison touristique ? Au terroriste touriste pour lui dire de ne surtout rien changer ? Au touriste terrorisé pour que la fête continue ?

  • Si je devais quantifier ma peur, lui faire une petite échelle, il est évident que la crainte de sombrer mentalement dans un océan de signes abrutissants, dans l’impératif planétaire du tourisme militarisé, de finir ahuri et ravagé mentalement par le matraquage incessant des mêmes sottises, cette pride insensée du creux sur du vide, est nettement supérieure à celle de me faire abattre comme un chien à la terrasse d’un café. Vais-je ressortir mon vieux cours sur Hegel et sa dialectique du maître et de l’esclave ? Peut-être. Celui qui a peur de la mort est dominé par celui qui ne la craint pas. Ou un corolaire direct : vivre en tant qu’homme c’est accepter de mourir en tant qu’homme. Philippe Muray, auquel Abaaoud a rendu hommage avec son « tourisme terroriste », ironisait souvent sur le principal avantage de vivre en ces temps-là, celui de ne rien regretter au moment de les quitter. La crainte de ne pouvoir me défaire de cet avantage-là est sans commune mesure avec celle qu’on nous martèle quotidiennement. La peur de ne pas mourir en tant qu’homme mais en tant que signe, logo ou Tour Eiffel.