Le Monde.fr et la philosophie

Le Monde.fr et la philosophie

 

Le 9 décembre 2009 à 21:05:15, un crétin (en conseil de classe on dira élève fragile aux résultats modestes et perfectibles) poste sur le forum de jeuxvideo.com :

« Benj_49

  Posté le 9 décembre 2009 à 21:05:15

  Fin des cours d’histoire signifie également et surtout car c’est ce qui me stresse le plus fin des révisions pour ce p***in de bac où l’épreuve d’hist-géo dure 4 heures. Mais s’il y a une matière à supprimer en priorité (du cursus obligatoire de la série S mais toujours disponible en option), c’est bien la philo !»

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Le 10 décembre 2009 à 14h27, le Monde.fr propose en haut de page une sélection de moignons atextués dans laquelle figure le moignon benji_49 sous le titre fédérateur :

« S’il y a une matière à supprimer en priorité, c’est bien la philo »

Le texte du crétin, toujours modeste, fragile et perfectible, sans autre commentaire devient ceci :

« Pour d’autres, comme Benji sur les forums de jeux vidéos.com, c’est la philo qu’il faudrait supprimer pour qu’il respire : « Fin des cours d’histoire signifie également et surtout, car c’est ce qui me stresse le plus, fin des révisions pour ce p***in de bac où l’épreuve d’hist-géo dure 4 heures. Mais s’il y a une matière à supprimer en priorité (du cursus obligatoire de la série S mais toujours disponible en option), c’est bien la philo ! » »

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Le même jour à 16h30, un dénommé André – je le salue – écrit ceci dans la case « commentaire » de la dite sélection :

« 10.12.09 | 16h30

ça fait bien longtemps que c’est fait au monde, tu dors roger-paul ? »

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Non pas roger-paul mais Roger-Pol pour Roger Pol-Droit, le même Roger-Pol à qui je glissais il y a quelques jours de cela par voie de courriel le texte qui suit, réponse des plus mesurées à la promotion nasillarde du camelot « philosophe, écrivain, Onfray », auteur d’un article mousseux sur Albert Camus le 24 novembre 2009, mis en ligne à 14h05 tout juste sous le titre :

Monsieur le Président, devenez camusien !, par Michel Onfray

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ma réponse :

Onfray, Sarkozy ou le combat des signes.

Pensée solaire, syndicalisme révolutionnaire, homme révolté, symbole extraordinaire ? Faudra-t-il se résoudre à la consommation indistincte de ces signes ? Onfray et Sarkozy sont-ils d’ailleurs autre chose que des marques fétiches ? Eléments d’un vaste système de renvois, signes-relais d’un ordre du discours d’autant plus efficace qu’il mobilisera des points d’identification évidents. Onfray est philosophe ; Sarkozy, président. La trajectoire de nos deux signifiants provient, non sans surprise, d’une même élection : celle du nombre. Les votants, les acheteurs ont trouvé dans ces signes l’opposition des « valeurs ». En 2007 déjà, Le magazine philosophie proposa le combat des fétiches en premier numéro.

Sarkozy et Onfray, ces mots de l’exemplaire – l’un est libéral mais l’autre est libertaire – se querellent paraît-il sur les restes de Camus ? Homme exemplaire pour l’un ; homme exemplaire pour l’autre. Alors, à des fins de campagne, on prélève par morceaux les restes de l’exemplaire. Une citation pour une autre, une formule contre une autre. Dans l’économie des signes-Sarkozy, ce serait un « symbole extraordinaire »  de mettre les restes de Camus au Panthéon. Dans l’économie des signes-Onfray, Camus est « un hédoniste tragique », un « libertaire irrécupérable ». Ayons tous le bon goût d’être « camusiens ».

Mais la question intempestive nous revient lancinante : où est le problème ? Par quelles étranges conjonctions d’infortunes a-t-on fini par confondre un combat d’idées et un combat de signes, une réflexion et une injonction, un concept et une marque ? Un tantinet plus marxiste : qu’est-ce qui explique, dans une certaine économie des signes, dans une certaine ambiance dirons-nous, la promotion de Camus et non celle de Sartre ? Qu’est-ce qui, dans le texte de Camus, autorise un tel rapatriement : de Onfray à Sarkozy (ou l’inverse) ? En quoi la pensée de l’absurde accompagne-t-elle un devenir économique du monde orphelin de toutes finalités ? Qu’est-ce qui explique un tel affairement autour des restes de la dépouille et une telle indifférence vis-à-vis des problèmes que sa philosophie ne manque pas de poser ?

Le constat ne risque pas d’effrayer les gestionnaires de certitudes : notre temps, la chose ne date pourtant pas d’hier, en a fini avec les problèmes. Le procès idéologique de leur aplatissement dans des signes directement consommables  (le camusien, le libertaire, l’hédoniste…) simule le combat des valeurs et l’affrontement des exigences. Onfray vs Sarkozy. Dès lors, la contradiction ne passe plus dans les mots mais entre les mots, dans le choix des mots. Ce qui est ainsi liquidé, c’est l’ambivalence des mots, leur profonde ambiguïté. Qui trouvera à redire au syndicalisme révolutionnaire, oxymore indiscutable, réconciliation de toutes les contradictions vécues dans un signe sans dimension ? Quel mauvais esprit faut-il être pour s’opposer à la panthéonisation d’un symbole extraordinaire ?

Cette réduction aux signes, réduction qui touche aussi bien la philosophie que la politique, est certainement le pire des outrages que l’on puisse faire à des hommes qui ont un jour pris sur eux la lourde tâche de penser un bord de l’humaine condition. Quand l’homme révolté est réduit au triste statut de slogan, au titre de ralliement d’une communauté Facebook (un autre aplatissement du signe) ou à une accroche de quatrième de couverture libertaire, le sérieux impose de reprendre l’homme où nous l’avons laissé, au temps où sa révolte philosophique et politique avait encore un sens. Il y a cinquante ans, aujourd’hui ou demain cette révolte de l’esprit a toujours posé des problèmes aux marchands.

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Tout en me rappelant, en toute sympathie, la nature de son impouvoir éditorial, Roger-Pol me garantissait de faire suivre. Depuis ? Le silence, le silence mes amis, mes ennemis, mes frères de plume, le silence de la France qui pense.

N’ayant rien à perdre et rien à gagner dans ce jeu à somme nulle, Benji_49, pseudo, crétin modeste, fragile et perfectible, quel beau système tu fais. Le monde.fr et sa philosophie d’entreprise t’aiment déjà.

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Publié le par bernat

Le jour où la larve bubonique humiliée refusa l’agenda santé du Conseil Régional de Champagne-Ardenne

Le jour où la larve bubonique humiliée refusa l’agenda santé du Conseil Régional de Champagne-Ardenne

 

A tous les lycéens qui savent que baccalauri signifie baies de laurier,

  • Ne sachant plus que faire pour « ses jeunes » (les autres n’ont qu’à vieillir) – étant convenu, aux plus hauts sommets du n’importe quoi, qu’il est toujours préférable de faire quelque chose – la région Champagne-Ardenne offre gracieusement, cette année encore, à chaque lycéen ou apprenti, un agenda santé pour sa rentrée scolaire. Tiré à des dizaines de milliers d’exemplaires par « Imprim’vert, votre imprimeur qui agit pour l’environnement » (les autres, c’est connu, polluent comme des sagouins), l’agenda 2009-2010  (santé !) consigne, sous formes de fichettes cuisines intercalées entre deux emplois du temps et trois sorties du week-end, tout ce que doit savoir un lycéen ou un apprenti en matière de régression mentale, de jeunisme congénital, je voulais dire bien sûr en matière de développement du crétinisme durable.

 

  • La première double fichette – oui, santé, on a compris – pages 11 et 12 s’intitule « Bouger, c’est bon pour la santé ». Méfiance tout de même : les peines-à-bouger pourraient se sentir discriminés (je suis discriminé, tu es discriminé, il est discriminé, nous sommes discriminés…) par le contenu substantiel d’une telle ordonnance sanitaire délivrée ras les pâquerettes par les gérontes cernés de cons, concernés dans le langage mort né de la responsabilité administrative. Bougeons, bougeons, carillons. Des six astuces pour bouger de la double page, retenons tout de même la troisième : « Tu as un chien ? Emmène le chaque fois faire le tour du pâté de maisons. Pourquoi pas en courant ? » Pourquoi pas en effet. Tu peux aussi, oh jeune, oh désespoir, faire le tour de ta tartine avec du pâté de tête. Emouvant non ?

 

  • La seconde double fichette s’intitule « Bien manger, c’est bon pour la santé ». La suite nous met en effet en bouche : « Si tu vas régulièrement au fast-food, au kebab ou dans un autre moyen de restauration rapide, tu peux varier ton menu selon quelques principes simples ». Puis l’heure des conseils du conseil : « Eviter de manger toujours des hamburgers qui contiennent trop de sauces. Pour les kebabs, privilégier plutôt la sauce ketchup, blanche ou piquante que la mayonnaise qui est plus grasse. » Gracieusement, c’est le mot, dispensé par le conseil culinaire régional, la leçon de manger moins gras pourra être complétée ultérieurement par une université populaire du goût ou un pack conseil cuisine en compagnie de son manager personnalisé sur kebab-sans-grossir.com. L’assistanat de l’homme qui bouge s’immisce dans les plus petits interstices du pain de mie ou de la barquette de frites. Moins digeste que la mayonnaise, l’accompagnement à manger,  cet assistanat pour handicapés du menu diététique, n’en est qu’à ses débuts. Parions sans aucun risque du myocarde que l’indifférente bénédiction des établissements qui distribuent cette sauce ne fera qu’accentuer une tendance déjà lourde : toujours plus de conseils pour toujours plus d’esprit gras.
  • « Avant quand je prenais un joint avec mes potes, j’en avais assez pour me sentir défoncé. En plus c’était super la soirée, on rigolait bien. Maintenant il m’en faut plus et puis souvent, je suis tout fatigué sur le canapé. Et si j’étais devenu accro ? » Nous sommes déjà à la double fichette des pages 34 et 35. Je reproduis ce texte dépourvu de guillemets censé mimer le babille régressif d’un crétin anonyme. L’apprenti ou le lycéen (la cible client du conseil régional) sont supposés pouvoir s’identifier au déposant de ce jus. – Ici Londres, un crétin anonyme s’adresse, par la radio pirate du conseil culinaire régional, à d’autres crétins anonymes. Identifiez-vous dare-dare !
  • On pourrait s’attendre (en toute naïveté) à ce que l’institution favorise l’élévation cognitive de ses ouailles, qu’elle mette les bouchées doubles, avec ou sans sauce blanche, pour rehausser l’assiette intellectuelle du lycéen ou de l’apprenti. Au lieu de ça, à grands renforts de clichés sordides, en faisant s’exprimer des lycéens fictifs comme autant de crétins anonymes un soir de fête de la musique, elle institutionnalise l’idiotie. C’est ainsi que vous parlez et, en dépit de cet obstacle linguistique, grâce aux efforts du conseil culinaire régional nous vous comprenons parfaitement. La preuve : « Ce n’est pas toujours facile de connaître ses limites…Cependant il est quand même utile de savoir que chaque verre d’alcool, 25cl de bière ou 12,5 cl de champagne, contient la même dose d’alcool et entraîne donc les mêmes effets. Lors d’une fête, l’abus d’alcool peut avoir des effets qui peuvent te gâcher la soirée, du simple vomissement qui te donnera une haleine de hyène et t’empêchera de conclure avec Lucie, au coma qui poussera Damien à te conduire aux urgences alors qu’il a lui-même bu une dizaine de bières, qui se fera arrêter en chemin, qui perdra son permis… tu vois bien le scénario catastrophe ! » « Conclure avec Lucie » ? Jean-Paul Bachy, président de la région Champagne-Ardenne et Gérard Berthiot, premier vice-président du conseil régional, auteurs de la double fichette éditoriale pages 4 et 5, ont-il conclu avec Lucie aux derniers apéros du conseil ? Conclure avec Lucie… Allez messieurs, on se réveille et on relie le produit.
  • La double fichette des pages 44-45 commence mal : « On passe quasiment 1/3 de notre vie à dormir ! » Difficile de cerner l’intention du point d’exclamation ponctuant ce roupillon. Faut-il s’extasier sur la quantification ainsi produite ou se réjouir d’être immunisé un tiers du temps contre l’insignifiante poussée des crises aiguës de quantification dénuées de sens ? Mais au fait, le jeune, mon désespoir, pourquoi faut-il bien dormir ? Explication de la région : « Les rêves, quant à eux, permettent de se défouler, d’évacuer les souvenirs désagréables ou de revivre des situations heureuses. » Le conseil culinaire régional, non content de bouger, de bourrer les kebabs de sauce blanche ou de conclure avec Lucie après l’apéro, se risque sur les plus incertains terrains. Les rêves, c’est le conseil culinaire régional qui te le dit, « permettent d’évacuer les souvenirs désagréables ». Pesons ici la vacuité de la phrase pondue par le communiquant de base un pétard au bec. Cette ineptie, dont la réfutation est directement accessible au « jeune » ayant réminiscence de son dernier rêve, n’est pas faite pour être lue. Sa fonction est toute de remplissage. Que cette sottise puisse être lue (tout de même, il s’agit d’une phrase) par des dizaines de milliers de lycéens et d’apprentis ne semble pas chagriner outre mesure les faiseurs de poudre à bébé calendaire. Symptôme d’une période où l’on distribue dans l’institution ce contre quoi l’institution (selon la litanie de vœux pieux mais inconsistants) devrait s’élever de tout son poids institutionnel. Ce que l’éducateur est censé défaire de la main du savoir (ce n’importe quoi qui n’est jamais un n’importe quoi) est réintroduit en contrebande par la main du pouvoir. Hélas, la crasse idiotie de la page 44 ne pèse pas lourd en face des intérêts croisés qui président à la production en chaîne de ce dernier gadget publicitaire du conseil régional qu’est l’agenda santé 2009-2010 des apprentis et des lycéens de Champagne-Ardenne.
  • Filons directement pages 140-141 à la rubrique Eco citoyenneté, la dernière. « Etre un éco citoyen, c’est s’inscrire pleinement dans son temps et dans la vie actuelle ». Jusque-là, je suis, à mon plus grand soulagement, éco citoyen. « C’est agir pour préserver l’environnement, la nature, ses ressources et la biodiversité. » Tout à fait. « Etre un éco citoyen, c’est contribuer au développement durable, c’est-à-dire répondre aux besoins du présent sans compromettre les besoins des générations futures. » J’applaudis des deux mains. « Aujourd’hui, face à la raréfaction des ressources et au changement climatique notamment, il est nécessaire d’adopter de nouveaux comportements. » Alors « mes jeunes » (ceux de 2010-2011, les autres sont déjà trop vieux), avant de jeter pour votre santé mentale l’agenda du conseil régional à la prochaine rentrée, soyez éco citoyens, adopter de nouveaux comportement, refuser poliment le produit, à jeun et sans shit. Motif ? page 100 : « Les boutons, c’est chelou ! Entre les points noirs, les nodules, les kystes, les microkystes, les pustules, les furoncles, les comédons et les abcès, pas facile de s’y retrouver… En tout cas, ce qui est sûr, c’est qu’aux boutons on leur fera la peau ! »

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Publié le par bernat

Résultats du bac

Résultats du bac

 

  • Aux hédonistes volcaniques, aux déniaisés de la dernière heure, aux pisse-froids de la résignation, aux plus abrutis encore, je propose le parcours suivant. Armer un cyclo de bagages de premières nécessités (tente, sac de couchage, piquets de tente…), se rendre à Royan début août (le premier samedi du mois fera l’affaire) et contempler sur la selle le défilé de caisses crachant la puanteur d’une stagnation dans l’attente d’un bac – quatre à cinq heures d’une queue post-sexuelle.

  • Un écart me fait percuter l’une de ces boîtes. Mon matelas gonflable, mal fagoté à l’arrière d’un deux roues transformé en ânesse, se paye un rétro gauche. Alors que j’implore, d’un mouvement de la tête, le rétro gauche d’excuser ma maladresse, le conducteur sort de sa queue (qu’il contemplait jusque-là) d’un coup de volant pour punir ma forfaiture. Le petit salaud de chauffeur du mois d’août estimait sûrement équitable l’échange de ma vie en juste correction du soufflet que je venais d’infliger à son feu du derrière. Aristote (l’absence de caisses à bruit conduites par d’agressifs fumiers lui permettait encore, en toute quiétude, d’écrire l’Ethique à Nicomaque) appelait cela la juste mesure. Hélas, trois ou quatre fois hélas, la traversée par le bac de l’estuaire de la Gironde est encore moins risquée (c’est peu dire) que le passage de l’autre bac, le faux. 20 % (sans repêche) de recalés de l’humanité barbotant au fond de l’estuaire au mois d’août : une honnête mesure à prendre d’urgence pour faire chuter d’autant la densité de CO2 sur zone.
  • Nous voilà donc, ma mie et ma pomme, une fois dépassé le tas de caisses fumantes, à la caisse. Le bac ? 9 euros et quarante centimes : deux adultes, deux vélos, la correction des copies en moins. Afin de paiement, un léger couloir est réservé aux cyclistes qui partagent, pour l’occasion, le trottoir avec les piétons. La situation anthropomobile du cyclo, rappelons-le, est des plus ambiguës. Sur la route, le cyclo est un obstacle quasi-immobile, un grumeau. Sorte de piéton roulant qui déborde de sa juridiction, il perturbe l’écoulement des flux. Sur le trottoir, pourvu qu’il s’alourdisse d’une paire de sacoches, il n’est pas mieux accueilli. N’oublions pas la règle d’or : tout conducteur est temporairement piéton dans l’attente de redevenir conducteur. Cet intermède forcé (dont la durée tend d’ailleurs à se réduire, le progrès poussant très fort dans le sens des drive et autres services à la bagnole en marche) laisse présager le pire. Aussi sûrement que la violence engendre la violence, le passage du bac engendre toujours plus de bacheliers.
  • Nous assistons alors, goguenards, à la sortie des bagnoles bourrées au Verdon-sur-Mer. Dix longues minutes, ras le bitume, inhalant un fumet putride de gomme à pneu, de gaz d’échappement et de fuel. Les piétons patientent à côté des cyclos. Quand l’affaire devient sérieuse, au regard des flux de caisses, nous sommes tous des piétons asphyxiés. Un « responsable » de l’écoulement des flux dans le ventre du bac nous fait signe : – allez, allez, vite, on y va. Le petit troupeau de non motorisés – le « on »- longe la voirie en s’excusant presque. L’écoulement reprend de plus belle. A fond de cale, nous (une poignée de cyclopéen) disposons de quelques mètres carrés sous l’escalier d’accès au premier pont, entre un amas de cordes et une zone de stationnement voiture. – Prenez moins de place, nous intime un taulier. Empilant les vélos, écrasant les sacoches, pliant les garde-boue nous finissons par gagner une dizaine de centimètres aussitôt exploités par une grosse berline. Ich bin ein Berliner et je t’emmerde, toi le cyclo.
  • Le débarquement est tout aussi puant. Nous serons, c’est une fatalité des lois de la matière empilée, les derniers à sortir. Nous contemplons, le temps de l’extraction, quatre à cinq heures de queue dans l’autre sens. Quatre très bons kilomètres d’enfilades. Encore une dizaine de kilomètres sur la D 1215, les yeux dans le rétro et les feuilles bien écartées. La mort, sur un vélo, ça s’entend de loin. Pour quelques kilomètres encore (bientôt la piste cyclable pour rejoindre Queyrac), c’est le domaine de la bagnole, de la tire, de la caisse, du vroum vroum, c’est le domaine de l’homme moderne, non décliniste, progressiste, optimiste, à la conduite citoyenne et vertueuse. Ici, les distances se mesurent en minutes et les écarts entre « aires de repos » se chiffrent en dizaines de kilomètres. Ici, pour le cyclo, il est vital de conserver sa trajectoire, de ne pas dévier d’un iota. La vie ne tient qu’à un boyau. Nous nous hurlons dessus, ma mie et ma pomme, la roue dans la roue, marquant chaque progrès kilométrique d’un grand cri de délivrance. Encore 15 kilomètres, 10, plus que 8. Entre deux bagnoles lancées sur les grandes lignes droites de la D 1215 reliant Le Verdon-sur-Mer à Bordeaux, en passant par Lesparre-Médoc, les hédonistes volcaniques nous klaxonnent, les déniaisés de la dernière heure, jutant dans leur clim, nous frôlent, les pisse-froid de la résignation sur les bretelles de leur froc autoroutier nous enfument. J’invite tous ceux qui brament, vent dans le dos, sur l’inanité de la « critique » à passer en cyclo leur bac, le vrai, celui qui transporte le bétail moderniste de Royan au Verdon-sur-Mer un samedi du mois d’août. Afin d’y mettre les formes, nous pourrions même distribuer un diplôme à l’intersection de la piste cyclable qui mène à Queyrac et de la D 1215.
  • Les autres ? On leur sucrerait le bac et la taxe carbonne pour les couler.

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PS : Si j’universalise la maxime, Total dépose.

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Publié le par bernat

Sauvons la philosophie ?

Sauvons la philosophie ?

 

  • La recherche en physique, biologie, médecine n’a rien à voir avec ce qu’il est convenu d’appeler « recherche » en littérature, en philosophie ou en histoire. Dans ces « matières », ce que l’on appelle « recherche », consiste essentiellement en une confrontation solitaire avec un problème à travers de très nombreuses lectures. Quel rapport entre la lecture solitaire de textes, d’articles, d’archives et le fonctionnement d’un laboratoire de recherche en sciences physiques ou les stratégies de la course aux subventions ? Aucun. Les « collectifs » (de ceux qui en sont) Sauvons l’Université, Sauvons la recherche, par leurs pratiques de l’amalgame, du raccourci, de la grosse catégorie indistincte, me fatiguent. Je laisse de côté les problèmes afférents aux  fonctionnements, en France, des laboratoires de recherche en sciences physiques, en biologie ou en médecine pour me concentrer sur ce que je connais, à savoir l’enseignement de la philosophie dans les facultés françaises.

  • L’enseignement de la philosophie fait partie, pour faire honneur aux inutiles classifications, des « sciences » dites « humaines ». S’interrogeant sur ce qu’est la « science » et ce que pourrait être « l’humain », il échappe pourtant à toute classification. Pour un étudiant, le choix de cet enseignement n’a rien d’évident. Il suffit en effet d’être passé par ces années de formation en philosophie pour savoir que ces études s’accompagnent souvent d’une certaine angoisse. Non pas seulement (elle existe aussi) l’angoisse des examens, des concours, des partiels et des échelonnages mais une angoisse plus larvée, souterraine, l’angoisse de n’avoir entre les mains de l’esprit qu’une brume conceptuelle. Presque rien. Sans enseignement, en situation de grève active mais payée (mais pas pour les étudiants), après des mois, ce fragile presque rien n’est plus rien.

  • Les problèmes soulevés dans certains cours, à l’occasion d’une rencontre avec un maître (y en a-t-il encore ?)  ou d’une lecture aride d’un texte du troisième siècle sont sans commune mesure avec ce qui se joue dans des enseignements où les questions posées restent extérieures au sujet qui les pose. L’enseignement de la philosophie, pour cette raison, réclame du maître une exigence, une probité, une éthique qui vont bien au-delà des qualités pédagogiques ou disciplinaires. Ces qualités se passent de labos. Dans le cursus philosophique, avant de recevoir un digest de savoir, une compression de formules ou un passeport pour la vie des commerces, l’étudiant aspire (parfois) à rencontrer des maîtres. Un maître, c’est déjà bien. Dans aucun autre enseignement la relation entre le savoir et le maître n’est aussi intime.

  • Alors que les « collectifs » (de ceux qui en sont) Sauvons l’Université, Sauvons la recherche se gargarisent de « subventions », de « labos », de « décharges », de « public », de « masterisation », de « crise », de « politique », de « Sarkozy », de « Pécresse » et autres fanfreluches, je diagnostique tout autrement la catastrophe qui se dessine désormais nettement et qui accompagnera cahin-caha la disparition de l’enseignement de la philosophie, et plus largement des « humanités » (alors même que le terme, la mécanique est désormais connue, fait florès)  au Lycée et à l’Université. Je dis bien au Lycée et à l’Université, tant leur division participe des stratégies corporatistes à courtes vues.
  • Un maître n’est pas un copain de « cours alternatifs », un queer sympa à la mode de saison, un gender branché sur Facebook (combien de « maîtres » ont leur « profil » sur le réseau pornographique intégral ?), un pote de l’engagement ou un joyeux camarade des monômes festifs. Le maître « humaniste » (contre ma propre critique, je conserve ce terme) ne peut pas être un gréviste payé, un inconséquent cumulard de fonctions lucratives, un participant des entreprises pubardes de la communication d’ambiance. Pour toutes ces faiblesses, il sera jugé. Par qui ? Jadis par ses disciples ; aujourd’hui, par « ses » étudiants, parfois moins endormis qu’il ne le suppose. Il fronce tout de même les sourcils, fait du tapage, tape du poing sur la table, cherche à passer en force,  mais il n’est plus crédible et son enseignement avec. Il n’est plus le maître. Désormais, il est personne. Il porte le masque du commun avec lequel il partage les manies et les tics. Sa parole ne vaut rien ; elle les  vaut toutes. Ce qu’il dit, fut dit mille fois : à la radio, à la télévision, dans les gratuits du métro parisien. Pour défendre son bout de fromage en faisant ronfler les grosses catégories (Universel, Enseignement, Culture, Recherche…), il passe désormais pour un triste clown, une farce dans la farce nationale.

  • Il n’aspire plus à former des disciples qui, demain, seraient des maîtres. Défendrait-il la formation des maîtres contre les méchants suppôts de la braderie réformiste ? Encore faudrait-il qu’il prenne sur lui, dans l’exigence, la probité et l’éthique, les charges de la maîtrise. Hier, Denis Kambouchner, un des rares professeurs de Paris-I en philosophie à ne pas amuser la galerie depuis le début, fut interrompu, dans son cours, par des étudiants « anti-cours », les mêmes étudiants (d’une faculté ou d’une autre) chauffés à blanc de savoir par des personnes de l’institution universitaire. L’enseignement n’a pas eu lieu. Denis Kambouchner proposait un cours sur l’éducation. Mais qui en veut  encore ?

  • Pour les incultes, les stratèges de l’ENA, les marchands de soupe, les pubards du Magazine Philosophie, tout cela est une aubaine. Chacun, pour son commerce, s’accommodera de la suite. Un marché s’est ouvert et l’enseignement de la « philosophie » n’y échappera pas. Il s’annonce même des plus lucratifs. Des pantins médiatiques, sous le faux drapeau « Université Populaire », ont déjà pris position. Vient ensuite le Magazine et ses pages de pub, toute sa retape. L’étape suivante aura le goût amer et dégueulasse d’une liquidation. Des « collectifs » (de ceux qui en sont), ignorants (il n’y a que le sujet pour se ressouvenir, le collectif, lui, oublie tout) de ce qu’implique la transmission d’un savoir, accompagneront la grande liquidation. Certains se nommeront peut-être… Sauvons Nietzsche ?

 

  • Ce n’est pas l’Université qui doit être sauvée mais l’homme et l’homme a besoin de maîtres. Je doute que ce programme emporte les suffrages des « collectifs ».

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Publié le par bernat

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Belhaj Kacem, Ironie et vérité et ironie.

Belhaj Kacem, Ironie et vérité et ironie

 

  • La question est lourde et lourdement posée : quel est le « trait anthropologique et « psychologique » dominant du nihilisme démocratique occidental » pour le praticien tout terrain MBK dans sa contre action théorique ? L’ironie, oui, l’ironie.

« L’entrée en matière de L’esprit du nihilisme, que constitue ce premier tome, se fera de la manière la plus simple possible, en relevant le trait anthropologique et « psychologique » dominant du nihilisme démocratique occidental : l’ironie. La France, en particulier, est le pays d’élection où observer l’ethnologie du nihilisme démocratique achevé : chaque année, les grands médias multiplient un peu plus les comiques et les « imitateurs », qui occupent désormais lithurgiquement l’écrasante majorité du « temps de cerveau disponible » des téléspectateurs. Les journaux adoptent toujours plus systématiquement, quand le sujet ne touche pas à quelque drame, le ton du sarcasme et de la dérision obligatoires, qui deviennent même la marque infaillible du « bon démocrate », c’est-à-dire l’exemple universel d’homme « vraiment libre » qu’il convient de se montrer le plus modeste possible, par rapport à tous miséreux qui n’ont pas cette chance : le principe d’ironie est cet impératif catégorique d’une charité bien ordonnée. Enfin, jamais le citoyen quelconque n’aura vécu sous l’impératif catégorique proprement kantien, c’est-à-dire vide et non nécessité par quelque causalité naturelle, de « ne pas se prendre au sérieux » « .

  • J’ajoute à la liste de Belhaj Kacem : la déconnade, le guignolesque, le carnavaleux, le foutage de gueule et laisse la rubrique ouverte à d’autres variations. Pour quelle raison dominante et archétypale privilégier l’ironie dans cette liste fourre-tout ?

« Le temps semble loin où Hegel pouvait faire montre de son profond agacement devant l’ironie des romantiques, et la négativité toute abstraite qui était selon lui la leur ; et où son plus turbulent contestataire, Kierkegaard, développait dans sa thèse universitaire, Le concept d’ironie, à vingt-trois ans, déjà la matrice de sa pensée, en des vues décisives, mais où l’ironie était encore tenue pour une donnée aristocratique de la profondeur philosophique, qu’il illustrera très peu de temps après par la figure du « joueur », ou par une méditation sur le personnage de Don Juan. Or l’ironie, et la plus raffinée, s’est aujourd’hui entièrement démocratisée. »

  • Mais vive le « nihilisme démocratique occidental » si son achèvement paroxystique se solde par une démocratisation de l’ironie « la plus raffinée », ironie relayée par les « grands médias », les « comiques » et les  » « imitateurs » « , ironie du sarcasme et de la dérision. Poussons un cran plus loin les corollaires dans le sens de la marche triomphale du méchant « nihilisme démocratique occidental », accélérons les meules du foutage de gueule, fêtons le triomphe de la popularisation démocratique du « « principe d’ironie » « . Ironiquement, dans cette idylle de raffinement et de finesse, Belhaj Kacem pousse des hauts cris: « Cette démocratisation, on aura plus d’une occasion de le prouver, occasions qui excéderont ce livre même à raison des tomes qui lui succéderont, a pour le moins partie liée avec le triomphe du nihilisme le plus épais dans les « démocraties » avancées, et jamais plus qu’en France. » Trois traditions bien françaises pour Belhaj Kacem : la révolutionnaire oubliée, la coloniale vichyste « plus douteuse » et la sarcastique mondaine sophistiquée. Ce qui caractérise la troisième tradition: « le « mot d’esprit », la virtuosité de saisie instantanée des rapports mondains, la violence de salon. » En effet, il est notoirement connu que la démocratisation sans freins de l’ironie nihiliste démocratique occidentale a largement diffusé « la virtuosité de saisie instantanée des rapports mondains » et cela à travers les plus grossiers canaux du sarcasme médiatique. A moins que la « démocratisation de la forme ironique » sur « le modèle de la violence de salon » à l’ensemble du peuple de France ne soit que le résultat prévisible de la projection de la « virtuosité de saisie instantanée des rapports mondains » sur une masse anonyme nihiliste sommée de corriger sa mauvaise ironie au profit de la bonne, celle qui nous vient tout droit de Marivaux : « Qu’on m’entende : je n’intente ici aucun procès de l’art ironique, si singulièrement à la française. Au contraire, tout le chapitre sur Marivaux consiste en son plus vibrant hommage, et notamment dans sa « french touch » « . So british.
  • La  » « popularisation » de l’ironie » ou l’autre nom du « nihilisme de masse » ? La première phrase de la grande œuvre est sans appel : il y a du nihilisme occidental et ce « nihilisme de masse » carbure au principe d’ironie, cette morale des esclaves pour Belhaj Kacem. Sans ironie aucune, je fais le constat inverse : il y a de moins en moins d’esprits ironiques et de plus en plus de cons prétentieux. Quant au « nihilisme », voilà déjà belle lurette que je ne convoque plus ce gros appareillage scolastique toujours efficace pour affoler les nonnettes. Des études manquent sur la fonction stratégique de semblables notions indistinctes. Jadis, il y avait la Raison dans l’histoire. Le Nihilisme ne fait qu’occuper une place que la dissolution historique du grand concept unifiant laisse vacante. Mais il faut un concept unifiant, Histoire de rassurer le philosophe – du moins se prenait-il pour tel – sur la consistance des principes et la pérennité des modèles théoriques. Ce sera « le nihilisme de masse » et son esprit, plutôt son mode de propulsion historique : l’ironie. Les apparences ne satisfont pas : il faut de l’être, de la vérité, de l’ontologie, toute l’armature que l’apprenti philosophe convoque pour faire semblant de faire semblant de dépasser l’ancienne architecture hégélienne. Faire semblant de faire semblant ? « C’était la définition que je donnais de l’ironie, elle m’était venue telle qu’elle, et j’ignorais alors qu’un certain Marivaux m’avait de longtemps précédé. Ma petite originalité sera pourtant sauve, si j’arrivais ici à forcer philosophiquement – au sens le plus français de l’adverbe – la robustesse que j’ose dire universelle de l’énoncé. » Afin de sauver, sans ironie, sa « petit originalité », Belhaj Kacem force philosophiquement la sublime découverte afin de rejoindre le terrain acceptable de toutes les ontologies historiques : l’être à l’œuvre dans l’Histoire. Empressons-nous de chercher « la vérité d’une époque entière de l’occident » dans cette manifestation qui saute aux yeux de tous ceux qui les clignent : l’ironie comme « forme pure de la subjectivité contemporaine ». La Phénoménologie de l’Esprit (du nihilisme ?) n’est pas loin. Serions-nous en présence d’un simulacre de Hegel une fois évanouies les raisons historiques d’une œuvre soudée à la croyance pathétique d’un accomplissement temporel de l’Esprit. Le semblant du semblant de Hegel, j’ai nommé, au creux de la double négation qui ne revient pas au même : Medhi Belhaj Kacem.
  • Le « nihilisme » fait partie de ces notions à nihiliser sans attendre. Mais la chose existe indépendamment de sa notion, radote le soi-disant réaliste qui s’accroche à la branche de l’ostensoir. Notre radotant feint peut-être d’oublier qu’une chose qui n’est rien ou pas grand chose n’existe qu’à la seule condition d’être encadrée par un récit : le récit du nihilisme occidental démocratique dont le ressort caché serait ce « principe d’ironie » si communément partagé par tous les nihilistes de salons et de supermarchés. De quelles valeurs sous-jacentes le récit du nihilisme est-il le préambule ? De quel replâtrage conceptuel allons-nous hériter une fois le nihilisme dûment diagnostiqué dans son déploiement historique ? Vient un temps, le nôtre, où « le nihilisme » a cessé d’être un problème pour la pensée, où il n’y a plus, à salement parler, que des usages stratégiques de la notion en fonction de contextes d’énonciation qui supposent la référence à une force adverse qui emporterait tout (ou presque) dans sa déconnade généralisée. Belhaj Kacem, semblant de semblant de Hegel, aurait-il besoin du « nihilisme » comme d’autres ont besoin d’un psy ? Si les non-dupes errent, trouvons vite un re-père. « Le nihilisme« . La répétition du même ? Quel foutage d’Hegel.

  • Baudrillard ? Mais « le simulacre » bien sûr. La consommation de noms propres et de mots magiques en passe par de tels raccourcis : l’œuvre se résume au patronyme et l’ensemble des problèmes posés à un mot. Efficacité maximale de l’ordre du discours consommé. C’est ainsi, sous la pression du marché des signes de la critique, que la pensée rejoint la forme publicitaire. Baudrillard, selon cette logique compressive, aurait diagnostiqué « l’ère du simulacre ». Ce diagnostic se double de « son réel mondain », à savoir « l’ironie obligatoire de toute la génération que recouvre cette époque. » Pour ainsi dire – puisqu’il le dit ainsi et pas autrement – Baudrillard serait le « prophète » d’une « jeunesse », « rigolarde et dépressive, morne et jouisseuse, frénétiquement curieuse et consumériste de culture, en même temps que profondément sceptique et morose, incrédule en tout et indifférente pour tout dire, et d’une incrédulité qui n’est pas celle des « libres esprits » appelés des vœux de Nietzsche, qui n’est pas celle d’un « gai savoir », mais d’une sorte de nuit transparente ». Puisqu’il faut bien que le « simulacre » provienne de quelque réel (puisque si tout est simulacre, il n’y a plus rien à simuler), cherchons ce réel dans « une ironie généralisée ». Cela donne : « L’ironie, réel subjectif et mondain des ténèbres idéologiques du simulacre. » Mais pourquoi Baudrillard ? Parce que lui-même vient de « la retombée de tout le contenu de l’événement soixante-huit dans les signes exsangues de la répétition. » (…) « L’ironie obligatoire, réel psychologique et mondain du « simulacre », va de pair avec le « dépressionniste » avachi qui a succédé à la grande orgie des années soixante et soixante-dix. » Certes (c’est un bon principe martial) il conviendra de faire crédit à l’auteur pour cette phrase dénuée de sens en substituant gracieusement à « dépressioniste » dépressionnisme. Pour autant, et une fois correction faite, qu’avons-nous ici ? La réduction psychologique et mondaine d’une situation qui engage toute une économie politique du signe (cette même économie qui autorise Belhaj Kacem à aplatir l’œuvre sur le signe « Baudrillard »). Comprenons bien : le « réel » du simulacre, son noyau dur, consisterait, pour Belhaj Kacem, en une réaction d’ordre psychologique à la grande désillusion qui eut cours dans le milieu (« mondain » de préférence) post soixante-huit. Déçus, les « prophètes » du simulacre généralisé auraient étendu, par une secrète vengeance, leur défaitisme « dépressioniste » (là, ça colle) jusqu’à en faire une pâte transparente propre à recouvrir, dans le semblant du semblant, l’extrême faiblesse de leurs analyses.

« Le simulacre, son évidence nous a chacun, à un moment ou à un autre, frappés en ceci : il n’y avait plus de radicalité, mais des simulacres de radicalité ; plus de transgressions, mais des simulacres de transgressions ; plus d’événements, mais des simulacres d’événements, etc.  – et le reste, tout le reste devait s’ensuivre : puisqu’on trahissait massivement, et souvent sans même le vouloir, la vérité dont on fut porteur, tout le reste devenait du flan, du semblant, du creux. Ce n’est pas un pléonasme : il y a du semblant pas-creux, c’est même là une entente authentique de la vérité, et en tout cas le cœur de notre sujet. »

  • Une fois l’œuvre de Baudrillard ramenée à son signe consommable (- c’est du Baudrillard, le simulacre bien sûr !), une fois ce signe lessivé dans une réduction psychologique qui prend bien soin de ne surtout pas se poser la question de la réalité (le méchant mot) des phénomènes en cours – réalité que l’intelligence critique cherche à saisir dans un ensemble de problèmes posés à la pensée qui s’efforce de résister à sa liquidation consommée – la troisième étape consiste à enfoncer quelques portes bien ouvertes (« il y a du semblant pas-creux ») en guise de révélation de plus haut niveau. Comme si l’œuvre de Baudrillard consistait à affirmer in fine que tout était du « flan » ? Que pareille sottise consécutive de la non-lecture d’une œuvre puisse prétendre au statut de « philosophie », voilà bien un simulacre que ne se laissera pas expliquer par une réduction psychologique dont raffole les éditeurs de flans. Ne nous méprenons pas sur les intentions de cette lecture du texte de Behlaj Kacem : la question n’est pas de jouer le signe « Baudrillard » contre le signe « MBK » mais de montrer comment fonctionne l’économie du signe une fois disparue l’exigence qui devrait s’attacher au déploiement de problèmes liquidés par défaut de lecture. Il va de soi que le travail du commentaire, censé révéler le texte dans une attention critique, relève de l’opération transgressive lorsqu’il s’applique à des discours fonctionnant sur la modalité du déjà-vu : le signe Baudrillard je connais, le simulacre c’est du flan ; Baudrillard, c’est le simulacre, c’est le flan.

« Le simulacre est à ce moment, que nous sommes très nombreux à avoir connu – et c’est le moment baudrillardien -, allé de soi : recoupait effectivement ce que nous rencontrions. Tout est faux, tout est semblant, tout est pose, tout est toc, mimétique, parodie, plus rien n’a de contenu réel, tout n’est que répétition vide d’une origine à jamais perdue ; faux rebelles, faux sexes, faux artistes, fausse littérature, faux sentiments, etc.
Nous ne disons pas non plus fausse politique, malgré l’aller-de-soi, ni fausse philosophie, nous verrons pourquoi : la politique, parce qu’il est probable qu’elle soit, en ce cas d’école, le cœur (bien dissimulé !) du problème, la philosophie, parce qu’elle est seule à nous hisser à la hauteur de l’enjeu.  »

  • Comprenons bien, nous (les lecteurs de Baudrillard plutôt que les autres) sommes très nombreux à avoir connu un « moment Baudrillard » que l’on résumera ainsi : tout est du flan, le flan c’est tout, du flan, un point c’est tout. Crise juvénile de la conscience qui apprend, au contact du mondain, à se déniaiser, « le moment Baudrillard » doit être dépassé dans « le politique » et par la « philosophie », parce que c’est elle seule qui peut nous hisser à la hauteur de l’enjeu. Mais quelle politique ? Et quelle philosophie ? A moins que la conscience déniaisée décide d’appeler « philosophie » du dépassement sa philosophie et politique sa décoction maison de sentences magistrales à valeur collective. Appelons par exemple « anti-scolastique » cette philosophie et « hypothèse communiste » cette politique et nous serons quittes d’un dépassement dans les règles de l’art. Ce volontarisme s’observe (qui n’a pas sa solution de sortie ?) et il s’explique. Pour observer ce volontarisme, il suffit de lire et de relever la constance de ces vœux pieux : « politique », « démocratie », « philosophie ». D’aucuns ne doutent que la pensée dite « critique » ne soit bien vivante, prolifique même. J’ose : elle ne s’est jamais si bien portée. Tout peut se dépasser, aucun point de butée n’est indépassable. L’Histoire continue. Ceux qui soupçonnent, dans toute cette richesse de « dépassements » et de solutions de sortie, dans ce volontarisme anti-dépressioniste, l’immense radotage d’une opération de liquidation par réalisation intégrale de la « modernité », n’ont qu’à ausculter plus en profondeur les raisons psychologiques de leur dépression. Les signes sont là, le renouveau et proche ; que les sceptiques de la « Génération Sarcastique » entendent bien cette promesse. Pour l’expliquer ? Qui est prêt à payer le prix d’une acceptation intolérable : la condamnation à la redondance dans un monde saturé de « nouveautés », de « dépassements » et de « nouvelles critiques » ? Qui est prêt à tirer toutes les conséquences d’une situation pas plus malheureuse qu’heureuse, une situation qui est simplement notre lot commun une fois l’homme réalisé c’est-à-dire définitivement parvenu.

« Le simulacre de Baudrillard n’aura, en fait, pas daté d’hier ; il est la conscience malheureuse de l’ironie. »

  • Le simulacre de dépassement, de philosophie, de politique, de démocratie, de sens, de fin, de destination… ne date pas d’hier mais il s’est toujours accompagné d’une conscience heureuse, confiante dans les  promesses de la vérité. Les hommes désirent les promesses de la vérité ; une fois la promesse réalisée (et notre belle « civilisation » met un point d’honneur à les réaliser toutes mais n ‘importe comment), il leur reste l’ironie. Ironie et vérité et ironie.

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Les citations sont extraites, au forceps, de l’Introduction de Ironie et vérité, L’esprit du nihilisme I, Paris, Nous, 2009. Si je sens qu’une masse nihiliste en délire réclame une lecture du chapitre intitulé « Le théorème de Baudrillard » (où il est avéré que le « philosophe, écrivain » n’a rien compris – ou si peu – à l’auteur pré-cité), je plongerais de bon coeur dans le simulacre.

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Publié le par bernat

Dessine moi une critique

Dessine moi une critique

 

  • Etant donné la redondance des narrations, l’équivalence des sources ou le pompage intempestif une question insiste : que pouvons-nous encore penser ? Bien sûr il restera, et pour longtemps, les vieilles marottes. Alors Heidegger, nazi ou pas, puisqu’il va aujourd’hui de soi que la pédérastie de Foucault n’est un secret pour personne ? Un frisson polémique de temps à autre pour se donner l’illusion que le travail des idées n’est pas dans un état de coma dépassé. Ce travail revient en toute légitimité médiatique aux pitres culturo-mondains qui agitent le temps d’un article la muleta reprisée. A moins qu’on ne fasse dans la compilation. Objectivité des sources et neutralisation de l’engagement. Ainsi le numéro 13 de la revue Tracés (Revue de sciences humaines de l’école normale supérieure, Lettre et sciences humaines) se pose gravement la question qui fait mouche : Où en est la critique ? A défaut de se confronter réellement au problème, la cartographie cumule le prestige de l’universitaire tout en pointant la nécessité in abstracto de la chose invoquée. Conjuration d’une perte par commémoration de la source. Dans l’eau vive de l’origine ne reste plus qu’à jeter la pièce. Mes ouailles, prions.

  • L’éditorial se place pourtant sous le haut patronage de Karl Marx : « En lutte contre l’état des choses, la critique n’est pas une passion de la tête, elle est la tête de la passion. Elle n’est pas un scalpel anatomique mais une arme. Son objet est son ennemi, qu’elle veut non pas réfuter mais anéantir ». (1) Elle veut non pas réfuter mais anéantir. Il est bon de le dire deux fois. On notera le « en lutte contre l’état des choses« . Marx dans la Sainte Famille, tome II, chapitre IV, applique son programme à la lettre. D’un côté le livre de Flora Tristan consacré à l’Union ouvrière où il est dit que l’ouvrier fait tout, produit tout et n’a cependant droit sur rien. De l’autre la critique critique de Monsieur Edgar, « ce calme personnifié de la connaissance. » (2) « Pour être à même de tout créer, il faut une conscience supérieure à la conscience d’un ouvrier« , telle est la position du critique critique pour Marx. Et pourquoi l’ouvrier ne fait rien pour la critique critique ? Parce qu’il est englué dans le toujours individuel, dans le journalier et le besogneux. Il ne crée rien car il ne fabrique que des « objets individuels« , des objets « concrets« , « tangibles, sans esprit ni critique« , ce qui fait horreur à « la critique pure« . Marx renverse les termes : « La critique critique ne crée rien ; l’ouvrier crée tout, et à tel point que, par les créations de son esprit, il fait honte à toute la critique : les ouvriers anglais et français peuvent en témoigner. L’ouvrier crée même l’homme. Le critique restera toujours un monstre, avec, il est vrai, la satisfaction d’être un critique critique« . Mais Monsieur Edgar n’en reste pas là. Prenant parfois en pitié les questions sociales, il consacre sa critique critique à « la situation des prostituées« . Enfin pas exactement. Qu’un dénommé Béraud, alors commissaire de police à Paris, écrive sur la prostitution et Monsieur Edgar entend instruire les masses sur le caractère erroné de ce texte. Pour lui on ne saurait se placer « d’un point de vue policier » pour penser ce problème. Conclusion de Karl Marx : « Mais il se garde bien ne nous donner son propre point de vue. Naturellement ! Lorsque la critique s’occupe des filles de joie, on ne peut pas lui demander de le faire en public« , en public ou dans les courcives de l’ENS.
  • Résumons. Marx cherche à entrer en lutte contre « l’état des choses. » Pourquoi? Tout simplement, mon ami, mon ennemi, mon frère, parce que l’état des choses le dégoûte. « La critique n’est pas une passion de la tête, mais la tête de la passion« . Mais il se trouve, hier comme aujourd’hui comme demain, que « l’état des choses » ne peut être dit par n’importe qui, certainement pas par l’ouvrier qui ne crée rien ou le ladre qui souffre dans son tout petit coin de ciel gris. Pour dire « l’état des choses« , il est besoin de la critique critique, celle de ce cher Monsieur Edgar qui sans jamais s’engager fait la leçon sur ce qu’il est bon de dire et de ne pas dire, qui délivre les bons points de la bonne critique. A lui de fixer la limite et de délivrer les mandats. Afin de rentrer en lutte contre « l’état des choses« , Marx en passe par les discours qui empêchent l’état des choses de se dire, en d’autres termes par le discours de la critique critique. Aujourd’hui, il aurait de quoi faire. Cela demande à n’en pas douter une certaine compétence. Marx connaît sur le bout de la plume les trafics de langage de notre bon Monsieur Edgar. Il a quelque style et sait retourner contre elle la cuistre sottise. Où va cette compétence ? Pour Marx, très loin d’une contemplation de la critique par elle-même. Il s’agit, je le rappelle, de donner à son dégoût une tête. La critique de la critique critique n’est pas une critique à l’exposant, une satisfaction que l’on s’accorde pour avoir remis un impétrant « écrivain, philosophe » à sa juste place. Une critique qui n’entrerait pas en lutte contre « l’état des choses » ne vaudrait pas plus qu’un débouche évier à l’heure de la noyade. La question n’est donc pas de faire de la critique un objet autonome. A ce stade de réflexivité, je le concède, la critique se transforme en doudou à caresser les soirs de déprime afin de rehausser dans le petit boudoir de la satisfaction narcissique l’image qu’on suppose être la sienne chez les autres anonymes. C’est un risque non négligeable de l’entreprise critique. Personne n’est à l’abri d’y sombrer. Encore faut-il en avoir une pleine conscience. Sans passion, il ne reste plus qu’à empailler la tête. Sans esprit, ce n’est pas Botul qui me contredira – mort de ne pas être né – le Saint Esprit s’avachit en tête de veau.
  • Tout aussi illusoire est de penser que la critique n’est simplement qu’un ethos (ce qu’elle est certainement aussi) ou pour le dire avec Foucault un « art de l’inservitude involontaire« . La formule est plaisante mais ne dit pas grand-chose. La critique comme un art, comme un ethos, une vertu ou une inservitude ? Pourquoi pas. Beaucoup plus efficiente m’apparaît la caractérisation de Karl Marx : la critique entre en lutte contre l’état des choses, non pas passion de la tête mais tête de la passion. Mais voilà, on ne rentre jamais, par le discours au moins, en lutte contre l’état des choses. C’est la limite réelle de toute critique. Qu’une borne de biométrie vienne à être installée sur un lieu de travail et il faudra bien se poser la question de savoir si le risque (il y a toujours un risque en de telles circonstances) de la démonter à la main ou au piolet vaut d’être couru. Critiquer la biométrie est une chose, casser du matériel en est une autre. Mais que vaut la critique si le matériel, avec ou sans critique, tient toujours debout ? On pourra toujours reprendre la question, replâtrer une critique à l’exposant, délivrer des mandats etc… Avant d’être une affaire de concepts, la propriété privée traduit un état des choses. Au seuil de l’insupportable, la question ne se posera plus : la tête laissera faire la passion.
  • Une autre question se pose, théoriquement indécidable celle-là aussi : quels discours doivent être pris pour objet de la critique (Marx s’en prend ici à Monsieur Edgar) ? Pour parler le langage des normographes scribouilleurs adeptes des normativités déposées dans de lourdes notes en bas de pages sagement blotties dans quelques mémoires d’habilitation : où est le critère ? Là encore, au risque de décevoir, il n’y a pas de critère. Le statut du critique critique, l’importance symbolique de son discours, son écoute, ses relations avec les jeux de pouvoir, le caractère exemplaire de sa prose sont autant d’indices. Cela demande certainement d’acquérir une sensibilité au présent, un odorat développé, à moins que ce ne soit un flair de Teckel. Un devenir-animal?
  • J’en reviens à cet éditorial de la revue Tracés sur le beau sujet, qu’il est beau le sujet, Où en est la critique ? Il se termine sur ceci : « Comme le dit Bernard Stiegler dans ce numéro, la « nouvelle critique » désigne cette capacité à s’extraire de notre propre bêtise, ce sursaut de désir qui nous dégoûte de notre vilenie. La critique comme éthique, c’est donc s’offrir le luxe du doute. En d’autres termes, c’est avoir le courage de se décentrer par rapport à une situation de sujet individuel – savoir que notre identité est toujours construite – et par rapport à la situation de sujet d’un pouvoir – savoir remettre en cause le sens que les institutions assignent aux événements. Etre critique, c’est ainsi n’être pas condamné au contentement servile mais être producteur de sa position au sein de la communauté politique ». (3) S’offrir le luxe du doute ? Et l’état du monde, le dégoût, la passion de la tête ? Soyez « critiques » mes bons enfants, cultivez votre jardin de l’Epicure, s’y nique c’est mieux, offrez vous le luxe du doute, oser philosopher nom de Dieu, avec Larousse pour le bas de gamme les éditions de l’ENS pour le haut du panier. Permettez mes bons Messieurs, les critiques critiques, je m’en tiens plus simplement à l’idée de Marx : entrer en lutte contre l’état des choses. Plus profane, merdifier.

 

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(1) K. Marx, Pour une critique de la philosophie du droit de Hegel.

(2) K. Marx, La Sainte Famille, Tome II, chapitre IV.

(3) Tracés, revue de sciences humaines, Où en est la critique ?, Lyon, ENS éditions, 2007, numéro 13.

 

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A propos d’un article intégriste sur Jean Baudrillard

A propos d’un article intégriste sur Jean Baudrillard

 

  • Vint la mort de Baudrillard et le temps, c’est l’usage, pour Christian Delacampagne de signer dans le Monde en 2007 un article sur le sujet, le sujet, autrement dit Jean Baudrillard. Dans cet article, Delacampagne pointe son « goût du paradoxe« . Ce goût l’aurait même fait sombrer, en fin de vie, nous instruit-il, « dans une version populiste et schématique d’anti-américanisme« . Il ajoute : « Au lendemain des attaques du 11-septembre, Baudrillard publie dans Le Monde d’abord (3 novembre 2001) puis chez Galilée (2002), L’Esprit du terrorisme, suivi peu après d’un recueil d’articles sur le même sujet, Power Inferno. Un ensemble d’écrits caractérisé par l’absence de sympathie pour les victimes de la tragédie et, au plan théorique, une double affirmation : le 11-septembre aurait constitué un événement dont tout le monde aurait rêvé, parce que chacun rêve de la destruction de la puissance américaine ; et la « vérité » de cet événement serait à jamais insaisissable, comme si des doutes pouvaient (ou devaient) exister sur l’origine islamiste de la destruction des tours jumelles« . Quelque que soit le drame, la sympathie pour les victimes, Christian Delacampagne, ça ne mange pas de pain. Les champions du trémolo sont légions, les adeptes de la liqueur vertueuse ne manquent pas. Beaucoup plus problématique est la réflexion sur l’imaginaire collectif qui accompagna et anticipa (ce que Baudrillard appelait la précession des simulacres) ce crime de masse. Qu’y a-t-il d’inaudible, hier comme aujourd’hui, dans l’analyse de Baudrillard ?
  • Le soir du 11 septembre 2001, entre la mise en boucle télévisée du crash sur les tours de New York et deux pages de pub, le packaging imaginaire était déjà en place. On pouvait voir Ben Laden, fusil à l’épaule, s’exercer au tir dans un désert non loin de La Base, un lieu à mille milles de toutes terres civilisées. D’un côté la civilisation, de l’autre son Autre absolu. L’écran pour faire la grande synthèse. Puis vint le trombinoscope des derniers de l’humanité, résultat d’une enquête éclair. Le scénario est bouclé : les 19 derniers ont commi l’acte barbare par excellence, la liberté est en danger, la civilisation d’Occident, nous, toi, lui, moi, elle. Orgie d’articles, d’analyses à chaud, de reportages, messes philosophiques, géopolitiques, géostratégiques, géogéographiques. Maintenant bas les masques, il faut choisir son camp. Bush, oracle creux, sonne le Tocsin : ceux qui ne sont pas avec nous sont contre nous. Et cela vaut a fortiori pour les quelques déviants qui oseraient douter. Baudrillard est de cela.
  • Réponse, dans le ton de l’idéologie de saison, une saison qui a encore quelques chances de durer dans l’état actuel des rapports de force, toujours du même Delacampagne: « Dérive tardive d’un homme qui avait fait de la provocation un ressort de sa pensée ? Quoi qu’il en soit, on n’oubliera pas que Jean Baudrillard fut un actif témoin de son temps ». Lisons : en dépit de cette « dérive« , Jean Baudrillard reste Jean Baudrillard. Sur le plus sérieux, Baudrillard dérive. Sur le plus mondain, retenons tout de même l’œuvre de Jean Baudrillard. Baudrillard pour divertir, Baudrillard critique de la société de consommation, Baudrillard le « témoin actif ». Sur le fond, Delacampgane n’a rien à dire. Cela s’appelle rendre hommage à. Que faut-il entendre par « témoin actif » ? La suite : « Par sa plume mais aussi par la photographie ». Les idées attendront. Baudrillard écrit bien, Baudrillard aime la photographie. Baudrillard est aimable. Mais que Baudrillard ose briser le consensus ambiant en formulant quelques doutes sur le consensus ambiant et l’hommage se crispe, s’avachit à la charge du dérivant. L’hommage comme rappel à l’ordre. Pardonnons mes frères de plume à Jean Baudrillard, il ne savait pas ce qu’il disait.
  • Nous sommes en juin 2001. Frédéric Martzel recueille pour Le Magazine Littéraire quelques propos de Jean Baudrillard. Frédéric Martzel : « Les conditions sont donc réunies aujourd’hui pour de nouvelles radicalités…« . Réponse de l’intéressé : « Réunies, je ne sais pas, mais nécessairement, oui. La situation est autrement catastrophique que dans les années 60. Le système a évolué beaucoup plus vite que la pensée critique. Nous, pauvres intellectuels, avons été repris. Je constate aussi que si certaines formes de critiques demeurent, elles sont sans effets. La critique a été intégrée au système – on est d’ailleurs dans une société très « intégriste ». Peut-être, dans ces conditions, faut-il prendre les choses à revers, ne plus les critiquer frontalement. Mais c’est un travail que je ne vois personne faire aujourd’hui ». Sur la question d’une possible continuité du « programme » des années 60 et 70, il ajoute : « Aujourd’hui, le problème est différent. Le monde est réalisé : c’est ce que j’appelle la réalité intégrale. Du coup, pour vous, pour votre génération, c’est difficile. Il n’est plus question de renouer avec une subversion un peu dépassée, ni refaire un travail de déconstruction assez largement accompli. C’est donc beaucoup plus difficile« .
  • Le 11 septembre 2001 est véritablement l’expérience cruciale pour comprendre en profondeur ce que le terme société « intégriste » veut dire. Baudrillard choisit le terme en le faisant jouer à rebours de son usage commun : l’intégriste d’ailleurs, le fanatique de là-bas, l’Autre absolu de la civilisation. Une société « intégriste » intègre la fabrication de son Autre. Ce sera lui l’intégriste. Il n’y a plus d’extériorité au « système« , plus de dehors qui ne soit pas déjà un effet du dedans. Bien sûr on peut comprendre cela intellectuellement, réfléchir indéfiniment sur le même et l’autre, l’engendrement de l’autre par le même. Aujourd’hui, dans une situation « autrement catastrophique« , il nous faut simplement accélérer le processus de compréhension en le confrontant au réel de la planète. Contrairement à beaucoup d’ergoteurs sur ce sujet j’affirme que le réel de la planète est ultimement simple : une lutte pour la préservation des biens dans une situation de pénurie croissante. Ce sont simplement les hommes qui refusent d’entendre cette simplicité là qui enfument l’officine. Ceux qui refusent de l’entendre et ceux qui y ont intérêt. On ne blâmera pas les seconds mais les premiers pour mieux combattre les seconds.
  • Ce qui est stupéfiant dans les lectures et relectures sur le 11 septembre 2001 c’est que la critique, au lieu de se tourner contre ceux qui ont intérêt à créer les conditions d’une guerre indéfinie, s’en prend spontanément à ceux qui les combattent. Il y aurait en eux quelques coupables pathologies, quelques déviances, mieux, une naïveté tenace. Ceux qui n’ont aucun intérêt à la catastrophe, ceux qui seront les premiers frappés, deviennent les alliés objectifs d’un « système » qui leur échappe. Le ressort de cette défense c’est justement la volonté de préserver une forte intégration dans le « système ». Nombreux sont pourtant les individus, les ladres qui, dans un coin, confessent qu’ils ne parlent pas de leurs doutes sur la version officielle du 11 septembre 2001 par peur du ridicule, par peur d’être vus comme des « complotistes », plus comique encore, comme des « négateurs ». « Négateurs » de quoi ? De la parole de Bush, du Rapport de l’administration américaine, du speaker de TF1, du journal du dimanche ? De l’histoire ? Quelle histoire ? Ne pas en parler au travail, entre amis, en vacances, en familles pour ne pas se sentir exclu de cette communauté « intégriste ». Désintégré. Permanence d’une anticipation sur les réactions d’un ensemble imaginaire dont les contours sont chaque jour dessiné au crayon optique. Et on ose gloser sur la liberté d’opinion? Baudrillard lui-même, après sa mort, n’échappe pas à la règle tacite de nos sociétés malades du même : Jean Baudrillard dérive. C’est pourtant le contraire qui est vrai. Pour ne pas avoir suffisamment dérivé, Baudrillard fut rattrapé par l’objet de sa critique. Ce qu’il nomma la revanche du cristal. Peut-être que Baudrillard, penseur des années 70 ayant remarquablement saisi l’effondrement en cours, ne pouvait pas aller plus loin. La nécessité qui poussait sa pensée n’était pas la même qu’aujourd’hui. Pas assez forte.
  • Les imbéciles croiront longtemps que la pensée est une affaire de décision, de choix, de liberté. Une affaire d’ego. Un ladre peut faire de l’ego son premier moteur, non par décision égotiste, mais par nécessité. Il y a une nécessité non égotiste de l’ego. Je n’ai pas d’autres choix que de placer l’ego, autrement dit ma pomme, au firmament, autant dire en sous-sol, de l’édifice sablonneux. En écho, nous n’avons pas d’autres choix aujourd’hui que de faire du 11 septembre 2001 une expérience cruciale pour la pensée en tant que le devenir de ce crime de masse révèle expérimentalement la puissance « intégriste » d’une société qui prétend combattre ce qu’elle désigne non sans humour par le terme « intégrisme ». Vis-à-vis de Baudrillard nous nous situons plusieurs nécessités plus loin et c’est en effet beaucoup plus difficile… en apparence. En « apparence » car plus la catastrophe se précise moins le travail est coûteux, plus l’effort rejoint sa nécessité. Certainement pas pour le progrès de la Science comme s’en réclament quelques tâcherons qui se contentent pour vivre des honneurs des boiseries. Certainement pas non plus pour le progrès de la philosophie (ou de la contre-philosophie, à ta guise) ou de tout autre étiquetage. Si la réalité devient intégrale c’est au prix de mon intégration, autant dire de ma négation. Si toute intégration est une négation seule une négation plus violente encore pourra lui résister. Baudrillard entrevoyait certainement cet horizon.
  • Le déni du 11 septembre 2001 est l’effet nécessaire d’une société intégriste. La question n’est jamais de savoir si la liberté l’emportera sur la nécessité, question typiquement idéaliste. Nécessité de l’intégration totale contre nécessité d’une résistance individuelle : l’issue de ce combat reste encore indécidable. En marge, je renvoie le papier de Delacampagne à ce qu’il est, le symptôme d’une compromission avec une nécessité qui me nie.

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Publié le par bernat

Le loisir de la critique

Le loisir de la critique

 

  • Contrairement à Robert Maggiori, je ne reçois pas gratuitement les livres que je critique. Je passe en caisse. Je reconnais que ce péage naturel m’oblige à faire le tri chez le revendeur de livres (le terme libraire comme cartable ou école étant passé de mode). Ma dernière acquisition : Le philosophe de service de Raphaël Enthoven (12,90 euros), chez Gallimard tout de même. Je réserve d’ailleurs une étagère spéciale pour ces livres d’un jour dont l’existence ne repose que sur la couverture médiatique de ceux qui les signent.

  • Je ne saurais décrire avec suffisamment d’exactitude et de précision psychologique la nature de l’étonnement (philosophique ?) qui me saisit au collet lorsque je feuillette pour la première fois l’un de ces ouvrages, le plaisir que je prends à découvrir la prétention d’un tel, la fatuité d’un autre, l’absence de talent manifeste d’un troisième. Peut-être s’agit-il d’une perversion de l’esprit qui ne pouvait s’épanouir pleinement que dans un temps (le nôtre) où la médiocrité consacrée nous tient lieu d’atmosphère. J’avoue d’ailleurs avoir du mal à comprendre l’indifférence des esprits les plus fins pour ce fantastique manège des publications saisonnières et des renvois de courtoisie. La méthode consiste à déambuler entre les piles pour débusquer la perle rare, l’ouvrage qui transpire le plus l’idéologie d’ambiance. En guise d’indice méthodologique à l’usage du profane, il est bon de savoir que ces ouvrages sont le plus souvent cintrés d’un bandeau rouge avertissant le chaland de la renommée de l’auteur.
  • Celui de Robert Maggiori aux éditions du Seuil n’a pas le bandeau. C’est le titre de l’ouvrage, Le métier de critique, qui suscita la curiosité de l’amateur que je suis. Je feuillette donc. Un texte autour de Bourdieu, un autre à propos de la mort de Jean Baudrillard, un troisième, conforme à ce qui peut se dire sur le sujet, regrette le nivellement internétique. Pas de quoi affoler les papilles ; pas de quoi non plus aiguiser les canines. En conséquence, sans animosité ni empathie, je repose le livre, en tranche, sur l’étagère. Il est important de savoir qu’à la différence des livres cintrés de rouge plutôt en piles, les ouvrages non cintrés sont plutôt en tranches.
  • Le bref effeuillage du livre en question me laisse pourtant un arrière goût de fadaises. Quelle en est la cause ? Robert Maggiori a beaucoup d’amis. Non pas ceux de Facebook, que les crétins cultivent comme des bubons d’acné, mais des amis intellectuels, philosophes, écrivains, journalistes. Que du beau linge. J’ai en tête le texte de Vladimir Jankélévitch dédicacé à Robert Maggiori. C’est tout de même quelque chose une dédicace de Vladimir Jankélévitch dans une vie. Me vient alors cette idée saugrenue : un critique peut-il se permettre d’avoir autant d’amis ? Un oui franc et massif si le critique en question veut en faire son métier. Tout métier en effet s’inscrit dans un système de relations sociales, a fortiori lorsqu’il s’agit de livres, d’essais ou de production littéraire (il y a aussi des productions laitières). Le critique dans son métier ne peut pas se permettre de fustiger comme un homme bien seul les éditions du Seuil pour avoir publié un volume en hommage à Roland Barthes qui regroupe la plus poisseuse transpiration idéologique de ces cinq dernières années en France. Soit il se tait, soit il encense.
  • Je le crains pour le titre, Robert Maggiori, métier et critique sont deux termes incompatibles, à moins que par « critique » nous entendions relance culturelle du déjà validé. La critique bien comprise entre forcément en contradiction avec les relations croisées qui font et défont les intérêts du moment. Elle est hérétique, inassimilable, définitive. La critique se moque des intérêts économiques, des stratégies éditoriales, des mécanismes promotionnels. Elle est la parole d’en-dehors qui cherche à se faire entendre au-dedans. Si elle est lue, elle ne sera pas citée ; si elle touche, on l’esquive ; si elle démolit, on l’ignore. Difficile de savoir ce qui l’aiguise, ce qui la stimule, ce pour quoi elle œuvre. Elle est le loisir de l’esprit en face des mauvais coups. Dans le livre de Maggiori, vous trouverez des noms, des remerciements, quelques bons souvenirs. Rien qui ne tranche, rien de bien fâcheux, aucune disconvenance, pas de fausses notes. Le timbre est rond, les références sont là, les grands livres évoqués. Bref, le métier de critique.

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Publié le 10 juin 2011 par bernat

L’éthique du café

L’éthique du café

 

« Mais quand vous achetez chez Starbucks, que vous vous en rendiez compte ou non, vous investissez dans quelque chose de plus important qu’un simple café. Vous souscrivez à une éthique du café. Grâce à notre programme « Planète partagée », nous achetons plus de café équitable qu’aucune autre compagnie au monde, en veillant à ce que les cultivateurs qui font pousser les grains reçoivent un juste prix pour leur rude tâche. Et nous investissons afin d’améliorer les cultures de café et de soutenir les communautés de planteurs tout autour du globe. C’est un café au bon karma. »

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  • Jamais vous n’aurez à commenter ceci (merci Boudzi) à l’université à l’occasion d’un séminaire intitulé « critique et démocratie ». S’il vous venait l’idée de soumettre ce moignon linguistique à un spécialiste de philosophie politique chargé de recherches sur le présent au CNRS, il est probable qu’il hoche les épaules en vous recommandant de lire des choses sérieuses. Jamais vous ne trouverez une étude de ce texte dans un magazine littéraire ou dans un journal respectable. Ce texte, curieusement, n’intéresse personne. Il suffit de le glisser dans la catégorie « publicité » pour s’en défaire. Il n’a aucune valeur.
  • Celui qui accorde du temps à sa lecture, qui essaie de savoir ce que peut bien être « une éthique du café » tombe dans le panneau. En essayant de comprendre ce qui lui arrive, le voilà qui accorde une valeur à ce qui n’en a pas. N’est-ce pas justement ce que cherche à faire le publiciste, que l’on se concentre sur le texte afin que la marque « Starbucks » nous rentre dans le crâne ? Autrement dit, celui qui fait fonctionner son intelligence en face d’une telle chose se fait duper. Quand, comble de la naïveté, il nomme la marque de café en question, c’est à se demander si Starbucks ne le paye pas en sous-main. A moins qu’il ne soit complètement idiot, faisant exactement ce que la publicité attend de lui – ce qui est, sur l’échelle morale du présent, autrement plus condamnable que la corruption par le fric.
  • Résumons : celui qui n’a pas compris qu’il n’y avait rien à comprendre est le véritable dupe. Il va de soi qu’il est possible d’étendre ce principe à une multitude de productions contemporaines supposées échapper à la critique et à l’analyse pour la simple raison qu’elles ne sont que ce qu’elles sont : du journalisme d’information gratuit, un film divertissant garanti « sans prise de tête », un roman estival léger, un 1500 mots sur les « bobos », un sketch sans prétention, un essai de philosophie pour les nuls, etc. Etant donné que toutes ces productions n’ont pas une grande valeur, voire pas de valeur du tout, prenez-les pour ce qu’elles sont ou passez votre chemin. Dans le cas contraire, vous tombez forcément dans le panneau ! Reformulons l’injonction : servez-vous de votre intelligence sur des chose intelligentes et laissez le reste là où il est si vous ne voulez pas être le véritable dupe. Le problème de ce morceau de bravoure c’est que le reste, à l’exception de quelques résidus fort bien dissimulés, est aujourd’hui partout.
  • Il va de soi que ce raisonnement laissera dormir en paix ceux qui bousillent les mots et asservissent la langue aux impératifs du commerce. Curieusement, la peur de passer pour le dindon de la farce, l’emporte sur tout le reste. La formule Tu ne sais pas encore comment ça marche, qu’est-ce que tu es naïf !, tiens lieu de phrase type dans ce dispositif pervers où celui qui cherche à comprendre passe pour un imbécile et où l’indifférent apparaît comme la fine pointe de la lucidité. Ne critiquez surtout pas cela sinon vous passerez pour un imbécile aux yeux de tous ceux qui ont déjà tout compris. Cette menace doit être prise très au sérieux. Elle fonctionne comme un puissant moyen d’inhibition. En matière d’intelligence, aux pays des éthico-adaptés, le paradis est sur terre : les premiers sont déjà les derniers.
  • Investir dans l’éthique du café ? Un programme « planète partagée » ? Un café au bon Karma ? « Sur le plan des moyens de la pensée des populations contemporaines, explique Guy Debord en 1988 dans ses Commentaires sur la société du spectacle, la première cause de décadence tient clairement au fait que tout discours montré dans le spectacle ne laisse aucune place à la réponse ; et la logique ne s’était socialement formée que dans le dialogue. » Pire, celui qui cherche tout de même à élaborer une réponse, fut-elle ironique, à ce genre de sollicitations insensée n’a vraiment rien compris. Alors qu’un discours lui annonce sans fard sa souscription prochaine à une « éthique du café » – qu’il s’en rende compte ou non – il serait déraisonnable de se pencher sur ce discours sans objet qui n’est pas fait pour être lu et auquel personne ne répondra de peur de passer pour le dernier des crétins. Ajoutons que ce texte est là, étalé sans pudeur avec son « éthique du café » et son « bon karma ». Livré à la vue de tous, il n’est la responsabilité de personne. Sans objet, cette succession de phrases est aussi sans sujet. Un discours qui n’est plus qu’une forme vide de communication. Un discours qui formellement affiche son mépris du sens des mots dans une réclame publicitaire qui ne doute plus de rien.
  • Si l’éthique consiste à réfléchir aux différents états d’âme, quels sont les nôtres face à cette chose ? A-t-on raison d’être tourmenté ? Doit-on s’affecter ? S’interroger sur la destination d’une communauté humaine devenue indifférente aux discours qu’elle expose à chaque coin de rue ou de bout de papier ? Ces questions éthiques sont bien sûr incompatibles avec « l’éthique du café », « la sagesse du papier toilette », « la morale des croquettes pour chiens » ou « la philosophie du dentifrice ». « L’éthique du café », cette formule sans sujet, sans objet, sans visage flottera désormais au-dessus de nos têtes. Une éthique sans éthique. Le recyclage et la vidange.  Tout est là, mais il n’y a plus rien dedans, à l’exception de quelques naïfs errant avec leurs états d’âme et leur jus de chaussette.

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Publié le 14 octobre 2012 par bernat

Le bougisme et le bousier

Le bougisme et le bousier

 

« Ce travail montre qu’il faut faire bouger les choses » (François Hollande)

  • « Des choses vont bouger » (Pierre Cohen)
  •  » J’ai envie de bouger les choses. Je crois en l’ordre que s’il est en mouvement » (Nicolas Sarkozy)
  • « il faut que ça bouge » (Jean-François Copé)
  • « Nadine fait bouger les choses en dépit de sa sclérose en plaque » (Association Notre sclérose, reconnue d’intérêt général)

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  • Afin de couper court à tout procès en immobilisme et de faire ainsi gagner un temps précieux à tout ceux qui se bougent pour faire avancer les choses et évoluer dans la vie, nous tenons à affirmer en guise de préalable à toute réflexion que nous n’avons rien contre le mouvement. Que la chose soit dite à tous ceux qui soutiennent qu’il faut se bouger : continuez, le mouvement fait partie de la vie !
  • L’observation attentive d’un vivant, un bousier par exemple, faisant avancer de ses pattes arrières une petite crotte sphérique, nous rappellera, si besoin est, que l’homme n’est pas le seul animal à faire bouger les choses. Cet insecte fascinant fait à tel point bouger les choses qu’il peut faire disparaître, avec le concours d’autres bousiers, une crotte d’éléphant en quelques heures. Rappelons qu’il existe environ 7000 espèces de bousiers et que chaque espèce est spécialisée dans la mise en mouvement de crottes différentes. Si l’homme partage avec le bousier la capacité à faire bouger les choses, s’il l’on retrouve chez l’homme cette spécialisation (certains pensent qu’il faut faire bouger les choses en matière d’éducation, d’autres en matière de chômage ou de contraception), il est honnête de dire que l’analogie s’arrête là. Car, dans le règne humain, on ne fait pas bouger les choses comme un bousier peut faire bouger une petite boule de fiente avec ses pattes arrière. Pour reformuler plus conceptuellement cette première évidence, on ne peut pas faire bouger l’école, l’économie ou le racisme comme autant de choses matérielles. S’il s’agit de faire bouger les choses ce ne peut être qu’une image, comme peut l’être notre comparaison entre l’homme et le bousier quant à leur capacité commune de faire bouger les choses. Voilà ce qu’il convient de rappeler à ceux qui veulent faire avancer les choses, qui disent se bouger pour évoluer dans la vie : une image, que l’on se bouge ou pas, que l’on avance ou pas, que l’on soit mobile ou immobile, reste une image. L’homme n’est pas un bousier (même si la comparaison de ces deux animaux n’est pas sans intérêt spirituel pour le premier) et le lieu commun il faut faire bouger les choses ne fait rien bouger du tout.
  • La question sera donc de savoir pour quelle raison une image finit par s’imposer comme une évidence jusqu’à être rituellement scandée dans l’ordre du discours. D’autres formules auraient pu tout aussi bien s’imposer : il faut juger, comprendre, réfléchir les choses plutôt que de les faire bouger. Mais qu’est-ce que penser ? Qui peut réfléchir ? Comment juger ? Autant de questions que l’évidence du mouvement évite de se poser. Qui ne sait pas ce que bouger veut dire ? Si Descartes a pu faire de l’évidence des idées simples et distinctes la marque du vrai, que dire de l’évidence du corps qui se bouge comme norme du vrai et injonction morale ? Respire, bouge, digère, évacue. Ce nouvel universalisme des fonctions corporelles pourrait être qualifié d’universomatisme.
  • Dans son poème De la nature, dans une partie intitulée la voie de la vérité, le philosophe grec Parménide affirme que pour le poète la voie de la vérité est l’immobile et que cette voie est la voie de l’Etre : « Il ne nous reste qu’un seul chemin à parcourir : l’Etre est. » Ce qu’il faut comprendre par cette formule c’est que l’Etre véritable, ce qui est réellement et ce qui vaut pour seule vérité ne peut pas se mouvoir pour Parménide, changer ou devenir car la vérité ne devient pas : elle est vraie ou elle n’est pas la vérité. A cette philosophie de l’immobilité comme voie d’accès à la vérité s’oppose la pensée du philosophe Héraclite selon laquelle tout change sans cesse et que rend bien la formule : « On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve ». Mais qu’il s’agisse de Parménide ou d’Héraclite, d’une philosophie de l’Etre immobile ou du flux, la question de savoir s’il est bon de bouger (ou de se bouger selon l’expression aujourd’hui consacrée) n’a aucun sens car l’immobilité et le mouvement nous renvoient à l’ordre des êtres (ce que les soi-disant modernes appellent grossièrement des choses) et non à celui des décisions humaines. Ce que laisse supposer la formule il faut faire bouger les choses c’est que sans l’homme (l’agent qui fait bouger) les choses ne bougeraient pas d’elles-mêmes. Que l’homme se bouge ou pas, c’est un fait de nature, les continents dérivent, les fleuves s’écoulent, les nuages passent, les comètes traversent le ciel puis disparaissent.
  •  Certains ont pu voir dans le « bougisme » un des traits les plus caractéristiques de notre présente condition. Accélération du temps, agitation frénétique d’un segment d’humanité de plus en plus affranchi (nous parlons bien sûr ici de l’humanité qui a les moyens de bouger) des contraintes de l’espace, dressage télévisuel au zapping et mobilisation permanente ne seraient que des symptômes bien connus de ce culte d’un mouvement perpétuel dénué de sens. Mais la formule il faut faire bouger les choses, consacrée par l’usage, nous dit aussi que l’homme se trouve aujourd’hui réduit à la forme la plus abstraite de l’impératif. Non plus il faut être à l’image de Dieu ou il faut s’efforcer de rechercher la vérité mais il faut aller dans le sens de la marche, dans le sens du mouvement, ce qui est digne d’un enseignement de Monsieur de Lapalisse.
  • Ce qui paradoxalement se voudrait être la maxime de l’activité, le contraire de la résignation,  un équivalent du très célèbre il faut désormais transformer le monde, ne serait en fin de compte que la plus plate acceptation de l’ordre des choses (ce que les soi-disant anciens appelaient subtilement des êtres). Il faut faire bouger les choses c’est-à-dire il faut faire ce que les choses font. C’est aussi ici que s’éclaire un des paradoxes les plus instructifs de notre présente condition : une profonde résignation spirituelle ne se dissimule-t-elle pas dans les tressaillements d’un corps qu’il faut bouger et mobiliser sans fin pour faire bouger les choses ? Luigi Galvani, ce professeur d’anatomie à Bologne au XVIIIe siècle, qui ne conservait de ses grenouilles que les parties inférieures afin de les soumettre à des décharges électriques auraient sûrement trouvé la maxime superflue : les choses bougent y compris sans la tête. Il faut faire bouger les choses ou la philosophie du bousier profondément englué dans l’ordre des choses.
  • Ce tout nouveau lieu commun n’aurait sûrement pas surpris Jacques Ellul qui écrivait en 1966 à propos des nouveaux lieux communs : « Mais après tout, les lieux communs ont-ils donc tant de valeur que l’on s’y arrête ? Ces formules toutes faites qui traînent dans tous les journaux, ces slogans et ces banalités valent-ils réflexion ? Chaque société produit ses lieux communs, mais comme un corps vivant produit ses excréments. Les lieux communs sont la fiente de la société. Or, il n’est pas inutile de se rappeler que les témoins laissés par ceux qui ont disparu sont rarement ceux de leur noblesse. » La pensée d’ailleurs a-t-elle affaire à autre chose qu’au résidu de ce qui reste quand tout le reste a bougé ?

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Publié le 16 septembre 2011 par bernat

Publié dans : Fin |