Les arides

Les arides

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  • Les arides : Brel, Jankélévitch, Terzieff… Sans bâton de coudrier, simplement avec leurs os, les arides partagent le même art de la disparition. A mesure qu’ils s’effilent, leur secret grandit et ce secret est incurable : il se confond avec la vie. A quel principe de dévoration répondent-ils ? A quelle fatalité sont-ils soumis ? Les arides se creusent. Les sillons de leur corps ou les stigmates de leurs coups de pioche. Leurs rides ? Des découvertes à ciel ouvert. L’obscène veut la maigreur, mais une maigreur obèse, une maigreur sans ride, une maigreur bouffée par le plein. Le contraire de l’aridité, la saturation. L’envers de la découverte, l’ensevelissement.

 

  • Habillés, sous cape, les arides sont toujours nus. Leurs habits, comme soufflés par un vide avide, cette conscience d’être, se froissent. Aspiré de l’intérieur, leur costume se découvre ridé. C’est cela une scène : une crevasse qui conteste le plein et la saturation. A eux seuls, Jacques Brel et Laurent Terzieff étaient une scène. Le réalisme est à ce prix : montrer la réalité, faire scène. Il faudra bien finir par admettre que la mise en scène peut seule nous sauver d’une forme inédite de terreur, la terreur d’un monde où plus personne ne pourra signifier à d’autres ce qui nous arrive. Je ne parle pas ici de culture. On sait l’usage obscène que le règne de la terreur et de l’intimidation a pu faire de ce nouveau diktat. La culture partout ou l’autre façon de proclamer le règne de l’obscène.

 

  • Regardez la réalité en face, nous ne sommes pas au théâtre ! La mortelle injonction devra être traduite en ces termes : nous allons tout vous montrer, vous ne manquerez plus rien. Et à la fin de l’histoire, vous verrez tout, vous serez la scène, l’orchestre et les coulisses mais vous ne comprendrez plus rien. Vous n’en crèverez même plus car vous aurez vaincu la mort en ayant fait disparaître la disparition. Il n’y aura plus de secret car l’apparence sera parfaite, sans rides, couvertes par votre assurance. Vous apprendrez le grand secret : il n’y a jamais eu de secret et vous serez enfin libre.

 

  • Je n’entends pas les sirènes et pourtant nous sommes sous les bombes. Des bombes virtuels dévastent les scènes du monde. Des bombes de transparence, de lisibilité, de clarification. Des bombes qui pulvérisent au quotidien les fragiles sillons de l’esprit. Des bombes à retardement qui, pour tromper notre vigilance, prennent temporairement la forme de l’information, de la mise à disposition immédiate. Des bombes insignifiantes enfin, des bombes communes, des bombes de tous les jours qui tombent sur nos âmes comme une pluie d’acier. « Bombardez, bombardez, détruisez, mais sachez que chacune de mes paroles sera un bouclier contre votre barbarie, chacune de mes répliques un rempart contre votre règne de terreur… » (1)

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(1) L’habilleur de Ronald Harwood, mise en scène Laurent Terzieff.

Petite servilité du macronisme par Nicolas Truong

Petite servilité du macronisme par Nicolas Truong

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  • Nicolas Truong, responsable des pages idées-débats du journal Le Monde, fait docilement le travail. Sur le site du Festival d’Avignon, vous trouverez, à propos de ce brillant esprit : « il tente de faire vivre un théâtre philosophique, savant et ludique, qui vise à faire advenir des émotions de pensée. » A moins que vous ne préfériez, aux éditions de l’Aube, ses « Résistances intellectuelles ; les Combats de la pensée critique » ou son dernier spectacle au théâtre du Rond Point, mise en scène des idées, ambiance feutrée garantie. Un détour par le Magazine philosophie ? Il en est aussi. Sans oublier bien sûr les rencontres philosophiques de Saint-Emilion, pinard et conférences sur des tonneaux. Au menu ? Petits jardinets, dégustations et décloisonnement parisien. Bref, Nicolas Truong fait partie de ce cercle en vue de philosophes-journalistes qui laissent en paix les pouvoirs pour assurer la continuité des plus inoffensifs commerces intellectuels. Le tout, il va de soi, auréolé « d’esprit critique« , de « résistance » et de « combats« .

 

  • Notre homme signe hier, toujours dans la rubrique idées-débats du Monde, un article intitulé « Petite philosophie du macronisme. » Rien que ça. Que les esprits chagrins, encore sidérés par la vacuité des discours politiques d’Emmanuel Macron, se rassurent tout de suite : « Inspiré par le philosophe Paul Ricoeur, qu’il rencontre en 1999, Emmanuel Macron reste fortement marqué par son empreinte. Une plongée dans son parcours intellectuel qui éclaire ses choix politiques. » En guise de résistance et de combat, nous avons droit à un exercice de haute voltige dans lequel il s’agira d’expliquer le « en même temps » d’Emmanuel Macron à l’horizon du « et ricoeurien » et non du « ou bien ou bien kierkegaardien. » Il va de soi que de telles enluminures, dont le ridicule nous dispense au moins d’un inutile effort d’analyse, ne s’adressent pas aux communs mais à une élite intellectuelle libérale, démocrate, critique, cultivée. Dans la veine de Ulrich Beck (que Pierre Bourdieu pointait déjà comme figure type de la pseudo-critique culturelle), Nicolas Truong mobilise un appareillage conceptuel philosophique suffisamment souple pour prendre la forme du récipient mais assez explicite pour mettre en scène la profondeur de l’idée.

 

  • Comprenons que les choix politiques d’Emmanuel Macron (quels sont-ils au juste ? nous le saurons pas) demandent à « être éclairés » par « une plongée dans le parcours intellectuel. » Autrement dit, l’esprit grossièrement naïf qui verra dans le « en même temps » d’Emmanuel Macron une formule attrape-tout, un enfumage qui liquide toutes contradictions réelles, doit être éclairé. Ce qui devrait susciter une critique politique contradictoire, un affrontement, se trouve dès lors justifié, à une autre profondeur, par le parcours intellectuel du philosophe président. Le travail de la servilité journalistico-philosophique consiste ainsi à dépolitiser le discours en le rabattant sur le champ culturel – ici philosophique. Travail d’autant plus rentable qu’il flatte sans délais le pouvoir politique fraîchement renouvelé. Les subventions, le réseautage mondain, les jeux de va-et-vient entre presse, culture et pouvoir politique en dépendent. Le Monde participe pleinement de ces renvois de bons précédés.

 

  • Ce que je dis là n’est pourtant pas inédit. Pierre Bourdieu ou Cornélius Castoriadis ont, entre autres, écrits de très bonnes pages sur le sujet. Paul Ricoeur ? Pas à ma connaissance. Ce qui l’est peut-être un peu plus, c’est de voir à quel point la servilité intellectuelle revendique aujourd’hui l’esprit critique, la résistance et le combat. Renversement complet du sens des mots qui ne surprendra pas quand on sait qu’Emmanuel Macron intitule son livre programme Révolution ! Alors que faire ? Ne pas se décourager, passer de l’analyse à la satire, de la satire à l’humiliation intellectuelle avant de reprendre l’analyse. Le tout avec jubilation. Il est évident que ce travail ne s’adresse pas à ceux qui ne connaissent pas Paul Ricoeur mais qui ont compris, sans avoir besoin de Nicolas Truong, que les effets des choix politiques d’Emmanuel Macron se feront sentir, pour eux, bien au-delà du Festival d’Avignon. Je m’adresse donc à une classe intermédiaire, à cette classe de consciences capable, en situation, de renvoyer ces cuistres à leur commerce pour faire vivre une critique sans cirage. Georges Grosz avait cette formule remarquable : « nous sommes mal assis ». Demain, certains seront debout dans la rue pour gueuler quand d’autres resteront bien assis, le cul dans le velours de leur bonne conscience culturelle. Entre les deux se tiennent le combat et les nouvelles formes de radicalités intellectuelles. Qui en veut ?

Méprise

Méprise

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  • Le mépris ? Ai-je du mépris ? Je constate l’état des forces en présence, la logique promotionnelle, celle qui décide ce qui doit être lu et offert au public. J’observe depuis dix ans les renvois de courtoisie, la main mise des médias de masse sur la diffusion des idées. Je déplore la disparition d’un espace critique et politique digne de ce nom, la réduction de la réflexion à un commerce. Je note la lâcheté et la couardise de ceux à qui je m’adresse. J’accuse un milieu spectaculairement endogène qui se cache derrière la culture pour ne pas se mouiller et sauver sa gamelle en paraphant l’existant.

 

  • Dans le fond, tout est presque foutu. La gauche critique n’existe plus, le marché a tout avalé. Du moins dans sa forme inchoative, anarchisante, corrosive, violente. Radicale ? Radicale. Je rêve d’une vie intellectuelle réouverte dans laquelle les coups partiraient. Mais les publications narcissiques insipides, les essais de rien du tout, la pâte à papier journalistique dégueule sur les étals du marché. Aucune vie, aucune sève. Un formatage opportuniste, un recyclage de la presse au livre, un massacre inaudible qui ne fait l’objet d’aucune contestation. Des objets de pensée miniaturisés. Little philo. Dans la course à la médiocrité, à chacun son couloir. Des pages publicitaires ventent un tel, encensent un autre sous le titre « critique littéraire ». De gros bandeaux rouges encerclent la vanité et le patronyme. Je les cite, ils sont connus de tous. Est-ce moi le criminel ? Est-ce moi le salaud ? Est-ce moi le visible ?

 

  • Ce qui est inacceptable en régime de positivité intégrale, c’est que l’on puisse vouloir la non-réalisation d’une chose ou d’une idée. Les positifs appelleront cela frustration, vengeance, ressentiment, mépris. Je les fais moutons et ânes. Qu’est-ce que l’Empire du Bien sinon ceci : la réalisation de tout, l’optimisation maximale d’une réalité intégrale où rien ne se perd. C’est ainsi que la programmation planifiée de la fête vous dégoûtera de la fête, que l’organisation rationnelle des voyages vous fera vomir les voyages, que la planification étatique de la culture suscitera en vous le dégoût de la culture, que l’épandage massif de philosophie en magazines vous incitera à brûler la bibliothèque.

 

  • Alors mon rêve, oui, le rêve de Krank, s’est transformé en cauchemar. Un cauchemar labyrinthique aux mille visages. Un cauchemar chaotique d’où sortent des coups. Un cauchemar à déchanter, à démolir, à dévoter. Un joyeux cauchemar pour notre temps. Un cauchemar à la hauteur. Condescendance ? Non plus. Déchirure. En situation de légitime défense, je cherche des armes fatales qui arracheraient enfin un bout du morceau. Travail monstrueux et dérisoire. Travail  inaudible.

 

 

Note bienveillante à mon petit frère philosophe Raphaël

Note bienveillante à mon petit frère philosophe Raphaël

 

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  • « Le mode avion, c’est un protectionnisme. Une mise en cage. Un tarissement de la source maquillée en indépendance. De quoi rêvent les souverainistes ? De mettre indéfiniment leur pays en mode avion (…) »

Raphaël Enthoven, Little brother, 2017

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  • Raphaël Enthoven, mon petit frère philosophe, écrit : « le mode avion, c’est un protectionnisme ». Mettre les pays en mode avion ? Le mode avion, un protectionnisme ? Faut-il en rire ? Faut-il prendre la question au sérieux ? Faut-il passer à la phrase suivante ? Faut-il laisser le livre dans une boîte à livre ? Faut-il ramener le livre en demandant un avoir ? Faut-il brûler le livre ? Faut-il ranger le livre dans sa bibliothèque pour le reprendre un peu plus tard ? Faut-il taguer la façade de la maison Gallimard avec cette phrase du livre ? Faut-il donner le livre à une association caritative ? Faut-il découper la couverture du livre pour en faire un mobile ? Faut-il découper la page pour en faire un avion ?

 

  • J’ai de l’affection pour toi, mon petit frère philosophe, une sympathie critique et toutes ces questions m’ennuient beaucoup. Quand tu écris une grosse bêtise, en règle générale, je la laisse passer. Je me dis que tu ne sais pas encore complètement ce que tu fais, que tu t’exerces. Je te regarde faire tes premiers pas d’un oeil bienveillant. Tu m’as dit récemment que la philosophie était un jeu d’enfant. J’étais très ému. Mais je me dois, c’est aussi mon rôle, de te mettre en garde quand tu risques de te brûler. Protectionnisme, souveraineté, attention mon petit frère philosophe. Tu peux faire tes premiers pas dans l’écriture et les idées mais à condition de ne pas énerver les adultes. Il est préférable d’écrire  : la fonction vibreur, c’est un érotisme. Une prise en cage. Une excitation de la source maquillée en itinérance. Tu conserves ainsi intact le non sens de ta première phrase, le jeu avec les mots, le plaisir de lecteur du Magazine philo plus, sans ennuyer les adultes qui réfléchissent sérieusement à ces questions politiques.

 

  • Courage, my little brother.

Macron ou la violence du vide

Macron ou la violence du vide

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  • Jadis la question critique était : d’où parles-tu ? D’où parles-tu, toi le prolétaire, l’enseignant, le bourgeois, le chef d’entreprise ? A cette question, je préfère cette autre : de quoi parles-tu, quel est ton objet ? Jamais l’ère du vide n’a été si bien remplie : ça parle, ça écrit, ça commente. L’ère du vide porte bien mal son nom. Plutôt l’ère du trop plein, de la redondance, de l’accumulation frénétique de mots, de phrases, de babilles, de sons. L’ère du bouffi. Plus c’est vide et plus ça parle mais sans objets puisque c’est objectivement vide. La raréfaction des objets amplifie considérablement le temps de parole en continu. L’objet, et c’est un acquis fondamental de la résistance des matériaux, résiste. Les piliers sur la grève de Saint-Malo brisent la houle. Sans objets plus de résistance ; sans résistance, la critique s’épuise.

 

  • Parmi les critiques adressées aux discours d’Emmanuel Macron, ce nouveau post-it de la vacuité en marche, le manque d’objet est de loin la critique la plus commune. Cette phrase pharaonique, par exemple, dupliquée des milliers de fois sur la toile du même : « Je veux que l’Europe soit digne des promesses d’hier pour porter les promesses de demain. » Une phrase qui n’est pas simplement vide pour l’intellectuel arrogant ou le critique amer mais qui l’est objectivement pour tous ceux qui cherchent encore des objets derrière les discours. Dans un paradoxe renversant, ceux qui n’ont pas droit au chapitre, les sans voix, sont justement ceux qui cherchent à dire quelque chose du vide ambiant. Il semblerait que leur réalité en dépende.

 

  • Pour quelles raisons les sans voix se sentent-ils à ce point blessés par cette litanie de discours vides, de décryptages creux, ce néant de parole autorisé ? Après tout, Emmanuel Macron qui affirme que l’Europe doit tenir ses promesses pour tenir ses promesses, hier, aujourd’hui comme demain, n’insulte personne, ne stigmatise pas et ne fait pas d’amalgame. Ne voyez, dans cette plate tautologie, qu’une affirmation de bon sens. Aucune idéologie manifeste.  Il parle mais ne signifie rien. Où est le mal ? Le mal est-il d’ailleurs identifiable ? Est-il certain ?

 

  • Les sans voix comprennent aujourd’hui, sans avoir besoin de nouvelles Lumières ou du magazine philo plus, encore moins d’intellectuels socialement privilégiés, que cette orchestration du vide est une arme de dissuasion massive contre l’intrusion de leur réalité dans le politique. Lisons Edgar Morin, nous sommes en 1960 : « Il y a une critique de la critique, une critique qui se situe après la critique des mythes et cette critique au second degré risque à son tour de basculer dans la mythologie, car c’est à ce moment de vide que l’intellectualité, angoissée, qui a perdu confiance en « l’esprit », cherche à sortir de l’abstraction ou du vide. » (1)

 

  • Plus de cinquante ans après, ce n’est pas simplement l’intellectualité critique qui cherche à sortir du vide mais une multitude de sans voix. Non pas pour retrouver une confiance en « l’esprit » mais pour témoigner de leur propre réalité, de leur souffrance, de leur difficulté à vivre. Une angoisse pratique qui ne trouve plus de ressources politiques pour s’exprimer au milieu des tourniquets tautologiques des nouveaux maitres publicistes. Morin conclut : « C’est pourquoi nous voyons souvent l’utra-critique retomber dans la foi religieuse (Pascal, Péguy)  ou secréter les nouvelles mythologies. » Morin réfléchissait aux effets du vide sur la pensée des intellectuels. Pascal, Céline, j’ajoute Bernanos, Cioran, Camus, peu importe. Les coups de cœur des libraires n’influencent pas les orientations politiques de la masse. Notre problème est tout autre, symétriquement inverse : quels sont les effets du vide sur la pratique des sans voix quand l’ultra-critique n’est plus le privilège de quelques intellectuels ?

 

  • Le vide que porte Emmanuel Macron, vide stratégiquement utile à la défense d’intérêts qui ne concernent pas l’écrasante majorité des citoyens qui l’ont élu, n’est pas simplement perçu par quelques subtiles sommités pensantes – d’ailleurs trop occupées à défendre leur propres intérêts matériels. Cette conscience se répand, aidée par des organes de médiation inédits, dans la société sans pouvoir être assignée à une classe économique spécifique. Ce que j’appelais précédemment, faute de mieux, une classe de consciences historiquement inédite. Cet alliage composite pourrait être d’autant plus menaçant qu’il n’est justement pas circonscrit à ses conditions économiques d’existence. Un professeur écœuré peut trouver un terrain commun de lutte critique et politique avec un chômeur forcé d’accepter un troisième emploi décent à deux cents kilomètres de chez lui n’ayant rien à voir avec sa qualification initiale. Lui aussi est contraint d’exercer un métier qu’il n’a pas choisi : surveillant, éducateur spécialisé, tuteur psychologue. Tous deux ne se satisferont ni de Pascal, ni de Péguy. Tous deux demanderont des comptes aux promoteurs d’une société monétarisée qui n’ont aucune intention de réaliser leurs discours vides ou de considérer le vide de l’irréalité qu’ils vendent, à grands profits, comme le meilleur des mondes possibles pour eux.

 

  • En ce sens, l’organisation médiatique de promotion massive du  vide se trouve aujourd’hui prise à son propre piège.  Premier relais de la vacuité, elle n’est plus simplement une fonction idéologique de domination mais une fonction ironique de monstration. Elle montre, en creux, ce qui n’est pas pris en considération. Les ventriloques de la vacuité instituée attisent ainsi l’ultra-critique qu’ils dénoncent à vide. Ruth Elkrief, Christophe Barbier, Laurent Joffrin, pour ne prendre que trois de ces comiques, sont ainsi, à leur vide défendant, les meilleurs ambassadeurs de la contestation qui vient. Plus les tourniquets tautologiques de Macron tourneront à vide et seront massivement relayés, moins les discours des nouveaux maîtres seront signifiants et plus la violence à leur égard grandira.

 

  • Le divorce consommé entre ceux qui exploitent le vide (parasites mondains, publicistes creux, communicants irréels, conseils de rien, managers virtuels etc.) et ceux qui se confrontent à la réalité (ouvriers, artisans, commerçants situés, fonctionnaires au contact, agriculteurs locaux, aides soignants etc.) ne fera que s’accroître. La rhétorique des extrêmes, ce combo marketing, s’épuisera d’elle-même. Elle est déjà morte pour les plus lucides. A condition que cette nouvelle classe de consciences soit suffisamment unifiée et puissante, le vide ne sera plus seulement l’angoisse des intellectuels mais le premier moteur des révoltes à venir. Encore faudra-il que ces révoltes ne fassent pas la promotion du vide qui les aura fait naître. Ici commence mon scepticisme et mes angoisses. Un détail insignifiant au regard de ce qui vient.

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(1) Edgar Morin, Arguments, « Les intellectuels », numéro 20, 1960.

Nostalgie strauss-queunienne

Nostalgie strauss-queunienne

 

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L’élection de l’angelot asexué, ce simulateur de dernière génération, m’a replongé dans une nostalgie strauss-queunienne. J’ai fini par retrouver ce texte, écrit le 22 mai 2011. De la turgescence, de l’emphase, en un mot de la vie. Vous y trouverez même Manuel Valls en train de défendre la fonction politique. Soubrette un jour, soubrette toujours. Post-it Macron ne mettra pas le monde en branle mais pourrait très vite vous faire débander. Alors profitez, il est encore temps.

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Grosse innocence

  • Quel mâle de France ou d’Amérique n’a jamais rêvé de voir soudainement, par miracle testiculaire, le monde se mettre en branle autour de sa queue ? Quel président de la république n’a jamais imaginé faire tourner les rotatives des quatre coins du monde autour de sa paire de couilles ? Quels eunuques attachés de presse, journalistes à la botte, pigistes castrés pour cause de vétos chroniques, ne cultivent pas comme secrète ambition de voir tous les journaux du monde disserter gravement sur l’endroit où s’apposent leurs parties génitales ? Strauss-Kahn, lui, l’a fait.
  • Mondial éjaculat, planète pipe, globale fellation ou les nouveaux oriflammes d’une information complète sur le sujet. Vous ne manquerez rien : combien de surface de moquette fut découpée dans le Sofitel ? Strauss-Kahn était-il épilé de l’anus ? griffé du poitrail ? mordillé du bout du gland ? Nous voulons en savoir plus, une saine politique est à ce prix. Amis camés au shoot d’information hebdomadaire, venez prendre votre dose de Strauss-Kahn-info : le bracelet électronique comment ça marche ? Le gardien de la résidence de Strauss-Kahn est-il gay ? Strauss-Kahn fera-t-il jouir Anne avant le 6 juin ?

 

  • Après le shoot d’information Tunisie, le shoot Egypte, le shoot Lybie, le shoot Ben Laden (mort ou vivant c’est au choix comme le chat quantique de Schrödinger) c’est au tour du shoot Strauss-Kahn. Les camés de l’info lancent des débats en direct avec le masque blafard de Strauss-Kahn en fond d’écran. Le sujet du jour : les médias ont-ils fait leur boulot ? Et le spectateur ravagé devant son dernier écran plat de demander à Ginette : – tu crois qu’elle a pu le sucer à l’insu de son plein gré ? Pauvre Ginette qui ne su se faire entendre tant Manuel Valls bramait de tout son coffre pour défendre, hardi, la dignité de la fonction politique. Mais comment se fesses ? Comment peut-on tomber si bas, organiser des débats sans Strauss-Kahn et sans idées, autrement dit sans queue ni tête ? Valls se pose au moins la question.

 

  • Et la présomption d’innocence ? Le temps est révolu où nous étions tous pêcheurs, dégringolant en grappes, les couilles molles et les ovaires à zéro, du jardin des délices à cause des deux à poilistes qui se tripotaient forcément coupables dans les buissons de Dieu. Désormais, nous sommes tous présumés innocents. A-t-on analysé avec un peu de sérieux cet épineux changement, ce volte-face métaphysique ? Qui observera finement cette inversion de tendance : tous déclarés pêcheurs, tous présumés innocents ? Qui su ça avant les autres ?

 

  • Contrairement au tous présumés innocents des sociétés juridiques avancées, pierre philosophale de la pensance qui se pense elle-même, le tous présumés coupables des sociétés métaphysiques dépassées avait au moins pour vertu de faire de l’innocence une quête, le terme d’un effort. La créature pêcheresse devait gagner son innocence, prouver devant le très haut qu’elle méritait de convoler avec les chérubins à poil dans le ciel éthéré des néons post-mortem. Point d’innocence ici bas. Pour l’innocence, il fallait attendre. Strauss-Kahn, en attendant que la moquette ne parle (qui d’autre peut encore parler aujourd’hui ?), est présumé innocent mais ce n’est pas le seul.

 

  • Présumé innocent le journaliste qui compatit pour le sort d’une victime qui a eu le mauvais goût de ne pas filmer la scène de sa vie. Présumée innocente la juge américaine qui se prend pour Saint-Pierre avec son maillet de buis avant de s’envoler pour Saint-Barth avec son maillot de bain. Présumé innocent le journaliste qui su ça avant et qui recula ensuite ? Présumés innocents les gros cochons payés qui se vautrent aux repas filmés d’Ardisson pour écouter en gloussant le récit d’une journaliste violentée par un bip (bip m’a touché les seins, bip a voulu me retirer le jean… oh bip bip mon coyote). Présumés innocents tous les faiseurs de shoot informatif, les dealers du 20h, les camés du scoop, les accros du buzz. Présumés innocents les « philosophes-écrivains » qui ressaisiront la chose pour parader sur la liberté des anciens et la fellation des modernes le temps d’une croisière philo sponsorisée par des maisons d’édition corrompues. Présumés innocents tous les hommes qui exploitent jusqu’à l’obésité la destruction du monde commun à grand renfort de scoops. Présumés innocents les starlettes nymphos, les maquereaux du PAF, les vendeurs de pollution mentale.

 

  • François Rabelais les a déjà tous peint. En son temps, la présomption d’innocence, qui fait aujourd’hui causer les culs de poules et les camés du débat, l’aurait fait éclater de rire. La présomption d’innocence est la fable d’un monde qui l’a massacrée, d’un monde qui fonctionne à la seule condition que plus personne n’ait à se battre pour elle. Le cynisme marchand qui fait la texture de ce monde, son liant, son jus, c’est justement l’envers de l’innocence, sa négation ultime. Réglons le problème de l’innocence par le droit et consacrons-nous à temps plein à l’exploitation rapace des passions les plus basses. Fixons dans la loi notre condition d’innocent et salopons tout le reste.

 

  • Le procès de Strauss-Kahn, à côté de ce problème-là, ne pèse pas plus qu’un poil de cul sur la moquette.

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Le Gorafi ou le commerce de l’insignifiance

Le Gorafi ou le commerce de l’insignifiance t-shirt-gorafi-homme-bleu[1]

  • Avec ses 700000 abonnés en ligne, le Gorafi est un poids lourd du vide. Alors que la moralisation de la vie politique avance à grands renforts de slogans, il est de première nécessité d’imposer dans les esprits la promotion massive de toutes les falsifications spectaculaires. Le Gorafi contribue à l’épandage autorisé de messages post-logiques insignifiants et par principe immunisés contre la critique. Perché. A perchépolis justement, le langage ne permet plus de nommer ce qui est mais d’inhiber toute forme de discours signifiant. Jugeons.

Jean-Luc Mélenchon annonce qu’il attendra la semaine prochaine pour se prononcer définitivement sur les résultats.

  • Au soir du premier tour, pas question de lambiner. L’échantillon de première estimation, alors qu’une majorité de bulletins ne sont pas encore dépouillés, fait force de loi. Comme pour le Tour de France, la publicité de 17h n’attend pas. La moralisation sur le dopage viendra toujours après. Pour les élections, c’est 20h tapante. La légitime déception d’un homme politique après des mois de campagne, la volonté d’être au clair sur les résultats, d’en savoir plus pour tenir un discours cohérent ne font pas le poids face à l’urgence médiatique. Au lieu d’interroger cette urgence plutôt faire porter la « faute morale » (BFMTV, 24 avril 2017) sur les atermoiements du politique, sur ces états d’âme. Le Gorafi paraphe ainsi servilement l’urgence économique de la chaîne d’information en continu avec ce petit supplément de cynisme à la page qui plaît aux mondains et aux imbéciles – les deux n’étant pas incompatibles, loin de là. Humour, si l’on préfère les universaux.

 

  • Invités sur France Inter, les rédacteurs du Gorafi font partie de ce que Guy Debord appelait la critique intégrée. Double intérêt : divertir les masses et inhiber leurs résidus par un surcroît de bouillie. Parmi les hauts faits d’insubordination, à propos de Christophe Barbier, perruche libérale  et tuteur du bon peuple, le Gorafi fait ainsi état de la démission de son écharpe. L’intéressé aurait répondu « avec humour ». Nous voilà rassurés, Barbier n’est pas rasant. Tout est en place, tout sauf Cuba, roulez Mickey.

 

  • La post-logique n’a que faire de toutes ses raisons, n’a que faire des analyses critiques. Pour elle, politique et morale ne sont que des prétextes utiles pour recouvrir ses nouvelles formes de falsification idéologique. Idéologique au sens d’un renversement complet du vrai et du faux afin d’imposer un indiscutable état de fait. La post-logique, si elle détruit les capacités de raisonnement en imposant un ordre soustrait à toute réflexion, n’est pourtant pas dénuée de visées stratégiques. la promotion du dérisoire. Le Gorafi fait partie de ces organes de médiatisations perchés, acritiques, inodores, incolores et sympas, aux mains du nouvel homo comicus (1). Repris, cité, retweeté, recopié massivement, il normalise l’insignifiance. Aucun complot là-dedans. Une simple convergence entre l’imaginaire des sujets et la volonté des dirigeants. Harmonie préétablie entre la post-logique et le post-politique, le Gorafi est un symptôme de notre temps. Sous couvert d’humour décalé, un nihilisme bon ton s’affiche. Inutile de renvoyer cette entreprise de démolition au néant qui l’a vu naître, il suffit simplement de former des esprits immunisés contre l’insignifiance.

La réussite quantitative du Gorafi est au centre de ce qui s’effondre. Je préfère me tenir qualitativement à la marge de ce qui vient .

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François L’Yvonnet, Homo comicus ou l’intégrisme de la rigolade, Paris, Mille et une nuits, 2012.

Brunch Macron, 8 mai 2017

Brunch Macron, 8 mai 2017

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« Ne perturbez pas les gens, mettez vous à table. »

Karl Kraus, Die Fackel, 1901

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  • Réveillez-vous, l’orgie d’optimisme libéral s’étale comme du sirop d’érable. La bonne odeur des croissances économiques gonflent vos narines. Venez faire votre beurre avec un code du travail allégé. Les jus frais des communicants sont servis à volonté. Voluto le dimanche de 16h à 21h ou ristretto le 8 mai de 6h à 12h ? N’oubliez pas le buffet garni : com, audits, outsiders. Dépêchez-vous, les marcheurs du jour font déjà la queue. Chacun son plateau repas, son CDD et sa gamelle. Flexisécurité, flexibrunch.

 

  • Ne dites surtout pas que les hommes sont prêts pour le service, vous risqueriez de choquer les bienheureux. Les lendemains de cuite démocratique sont extatiques. Ambiance feutrée, hymne européen et  flute de paon pour la touche musique du monde. Réveil en douceur. Un peu de presse ? Le Monde peut-être ? « Le triomphe de Macron ». Libération ? « Bien joué ». L’Express ? « Le kid ». Les échos ? « La France qui ose ». L’Obs ? « Les 100 avec qui il veut réformer la France. » La télé ? « Bonaparte avait à peine 30 ans ». Un smoothie ?

 

  • On est bien. La reproduction du capital rencontre sereinement la volonté de ses sujets. Ils en veulent ; buffet à volonté. D’aucuns parlent encore de capitalisme en oubliant qu’il est devenu la seconde nature des sujets qu’il produit, qu’il informe et qu’il brunch. Qui peut encore penser le dépassement d’une société donnée quand il barbotte depuis des décennies dans une confiture séculaire tartinée en continu ? Qui peut trouver la force de renoncer en conscience à toutes ces douceurs spirituelles, à tout ce sirop ? Qui veut injecter du négatif dans cette ambiance feutrée, démocratique, libérale, ouverte, tolérante, fraternelle ?

 

  • Pourtant la négativité existe. Elle est là, en chacun de nous, empêchée par des inhibiteurs de dégoût. Une saine nausée, un magnifique reflux de l’âme qui viendrait perturber ce beau buffet libéral. Une joyeuse envie de dégobiller, un glorieux désir de gerbe matinale.  N’en parlez pas à votre voisin, il risque d’appeler l’estafette qui ramasse les fous. Aucune folie, aucun délire dans cette saine résistance au brunch Macron. Vous êtes encore en vie dans une époque faite pour votre rejet. Nous n’avons qu’une vie à vivre, l’évidence mérite d’être écrite. Si nous ne choisissons pas les plats du buffet servi, à nous de savoir si nous voulons en être. « L’écrivain est en situation dans son époque  : chaque parole a des ressentiments. Chaque silence aussi. » (1)

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(1) Sartre, 1945