Le grand débat des idées à la française

Le grand débat des idées à la française

 

(Ridicule, Patrice Leconte, 1996)

  • Dans une scénographie qui n’a rien à envier aux symposiums de l’URSS, en direct sur France culture, les plus courageux (ou les plus masochistes, j’hésite) ont pu suivre hier soir le « grand débat des idées ». L’annonce de France culture laissait présager le pire : « Le climat, les inégalités, les nouvelles formes de démocratie, l’Europe… Emmanuel Macron débattra avec 65 intellectuels, ce soir dès 18h20 en direct sur France culture et en vidéo sur franceculture.fr. » Il n’est pas si simple d’être à la hauteur de cette bouffonnerie, difficile de traduire dans un langage rationnel ce qui s’apparente plus à une performance Dada ou à un show de prestidigitation avec, au centre de la scène, Macron Majax en gourou de toutes les synthèses. La cuistrerie de l’ensemble m’a évidemment rappelé à mon pays, la France, une étrange contrée tout de même, la seule nation au monde où le fait de péter dans la soie peut faire symphonie.

 

  • Une chose est certaine : aucun problème de discours en France . Nous sommes très officiellement les incontestables champions du baratin conceptuel, les maîtres planétaires des mondanités culturelles, de l’obséquiosité académique et des courbettes épistémiques. Nous excellons dans l’art de faire passer la servilité pour de la profondeur, la cuistrerie pour une vertu sociale et la démence sénile pour la fine fleur de la sagesse des nations. J’avoue, ce matin, l’esprit encore embrumé, mesurer la chance que nous avons de vivre dans un pays aussi policé, avec des intellectuels aussi tempérés, garants d’un idéal d’équilibre (ce peut être aussi un sujet d’oral à l’agrégation de philosophie) susceptible de faire tenir une cuillère à thé sur l’auriculaire en se pâmant, une belle oeuvre reliée derrière soi, sur la crise de la démocratie. Que demande le peuple ?

 

  • Passée cette juste satisfaction, qu’avons-nous eu exactement en guise de « grand débat des idées » ? Un parterre docile d’intellectuels (c’est le titre officiel) à la botte du maître des synthèses. Chaque potier vante son pot pendant que le maître de chai rappelle à tous à quel point le gouvernement est bon, juste et sage dans tous les domaines évoqués, du climat à l’immunologie, du social au sociétal, du consensus à l’hétéronormativité (1), en passant par toutes les cimes de la recherche la plus épineuse. Le monsieur martial de cette ménagerie de cour en crinoline précisait, comme de juste, les titres de noblesse des orateurs : prix nobel, collège de France, normalien. Une présentation typiquement française : on se pâme, on ergote, on en est.

 

  • Bien sûr, les esprits réfractaires auront toujours beaucoup de mal à comprendre le manque d’estime de soi dont il faut faire preuve pour accepter de participer à ces jeux de bouches quand une colère sourde et profonde monte dans le pays. Ceux qui connaissent, j’en suis, la nature de ces milieux, les servitudes qu’il faut porter pour défendre sa place dans ce parterre, sans être surpris, s’étonnent au fond que rien ne change. A part Gilles Kepel,  en termes feutrés, qui fit allusion, sans prononcer le mot, aux godillots en marche qui usurpent la fonction de parlementaire et à qui le maître de chai ne daigna répondre, le reste fut affligeant. Tous ces intellectuels au salon, prompts à faire la leçon aux ladres en gilets tout en cirant les bottines du poulbot de synthèse, s’accommodent fort bien de la médiocrité crasse du personnel politique au pouvoir. Le concept peine durement à rejoindre la réalité. En retour, Macron Majax brasse tout et n’importe quoi avec l’aisance de celui qui se croit. Un résumé sur France culture de la relation très française au savoir et au pouvoir : des postures convenues, une déférence hypocrite (j’ai la faiblesse de penser que tous ces intellectuels ne prennent pas Macron Majax pour le Phénix de Bourgtheroulde) et une vie des idées conflictuelles inexistantes. Nous sommes bien, avec feu Rochefort, dans ce ridicule à la française.

 

  • Ce qui arrive en France, et qui ne s’éteindra pas avec des lois répressives, n’est pas simplement une énième crise de la démocratie en Occident mais plus profondément une crise de la politique à la française. Emmanuel Macron fut adoubé par la France culturelle, celle qui compte, qui délivre les bons points, qui trace les limites du dicible avec les bons titres de noblesse. La France du bon goût et des belles manières, la France de Molière et des marquis de cour. Ce grand débat des idées (qui n’avait d’ailleurs rien d’un débat mais là n’est pas l’essentiel) est une sorte de cerise sur la pièce montée de la macronie. Un couronnement ridicule après des mois de contestations sociales historiques.

 

  • Aujourd’hui, je suis en grève. Des professeurs du secondaire, du collège et du primaire manifesteront à Bordeaux pour ne pas laisser la rue aux bas du front. Pour les causeurs emperruqués, ceux d’hier soir sur France culture, dans les salons de l’Elysée, nos revendications sont d’un ennui mortel. A 18h, à la bourse du travail, nous parlerons moustiques, santé publique et déséducation nationale. Les mots ne seront pas choisis par des chargés de communication. Aucun d’entre nous ne gagne sa vie en faisant des petites conférences feutrées à des parterres dociles mais nous avons les moyens de botter le cul des cuistres, de les faire se pencher bien bas. Nous ne jouons pas le jeu, c’est aussi cela que ce gouvernement de courtisans veut nous faire payer, révélant ainsi, derrière le vernis de la culture, sa vraie nature. Pas besoin de grand débat des idées pour cela, le bon sens suffit.

 

(1) Concept lâché par une jeune courtisane affublée de Ray-Ban aviator. Un sommet.

Banalisation et acceptation de la répression – Marche féministe 8 mars 2019, Bordeaux

Banalisation et acceptation de la répression – Marche féministe, 8 mars 2019, Bordeaux

 

(Bordeaux, manifestation féministe, 8 mars 2019)

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  • Hier soir, à Bordeaux, suite à une marche nocturne et pacifiste, des femmes furent agressées par une brigade policière avec des chiens. Les images sont affligeantes, tout autant que le silence qui entoure ces interventions policières de rue devenues presque banales. La rengaine est tristement connue : si la police agresse des femmes qui manifestent dans la rue avec des chiens c’est qu’il doit y avoir une raison. Après tout, ne sommes-nous pas dans un Etat de droit, dixit le théâtreux et son cirque Pinder d’éditocrates heureux d’en être. Pas de gilets jaunes, de slogans haineux ou antisémites. Pas de casse. Une marche nocturne de femmes à Bordeaux un vendredi soir.

 

  • L’acceptation de cette violence est diffuse. La collaboration aux agissements d’un gouvernement qui sort sans complexe du cadre républicain qu’il prétend défendre contre les « foules haineuses » (Macron) commence par l’intériorisation des raisons de la peur. Pour ne pas avoir peur, supprimons les occasions d’avoir peur, faisons en sorte de ne pas nous retrouver dans une situation où nous savons pertinemment que nous ferons face à des agents de l’Etat qui la distille sciemment. C’est par ce raisonnement élémentaire que nous sommes en train de céder du terrain face aux agissements d’une clique anti-républicaine. Dire, comme vient de le faire Emmanuel Macron sans ciller, « qu’on ne peut pas parler de violences policières dans un Etat de droit », c’est affirmer que le nominalisme sera désormais notre seul horizon de pensée. Le mot fait la chose. Que la réalité disparaisse, le brillant causeur, « le philosophe en politique » (1) bidon, le théâtreux énarque avec ses fiches cuisines et sa tournée de province aux frais du contribuable, en a une toute faite à vous proposer, semaines après semaines.

 

  • La rue, main street, nous montre une autre réalité que celle construite par les nouveaux kapos du vide. Hier encore à Bordeaux, des escouades surarmées pour préserver l’ordre public contre une manifestation féministe et pacifiste. Des jeunes femmes menacées par des LBD40, ce nouvel équipement du service public, au visage, à bout portant. D’autres matraquées par des bas du front aux ordres, certainement satisfaits de passer leur frustration de larbins de la macronie et de transférer dans la matraque leur impuissance à être autre chose que les agents serviles d’un ordre politique aux mains de fats et de roquets qui les prennent pour des cons et nous avec. En passant, les CRS ont-ils eu la fameuse prime promise par les républicains nominalistes ? Que pense Cohn-Bendit, le petit prince de Mai, lui qui a pris son abonnement sur les chaines d’information pour rependre sa gouaille libertaire usée jusqu’à la corde devant des speakers et des speakrines (ou l’inverse) dont l’inculture politique est aussi profonde que leur aveuglement ? Cette nullité nous fait dériver vers autre chose, une nouvelle forme d’organisation du pouvoir accompagnée d’une indifférence qui la rend possible

 

  • Les animateurs culture, capables de faire chroniquement des leçons sur la dialectique du maître et de l’esclave ou le regard de l’autre chez Levinas, prennent bien soin de mettre à distance cette réalité-là. Le mot va froisser leurs fines oreilles (je ne dis pas leur plume, ils sont souvent bien trop paresseux pour écrire sans avoir en retour le label d’une maison d’édition et la promotion narcissique qui va avec) mais ce sont aussi des collabos. Ils collaborent, par leur pesant silence, en accréditant un usage divertissant et mondain de la culture. Ils ne goutent ni la violence ni l’injustice mais vous ne les verrez pas descendre dans la rue. La pensée leur sert à ne pas se risquer, à ne pas s’engager. Elle ne sert d’ailleurs qu’à cela. Une culture coussinet et causerie qui s’offusque en général mais ne pointe rien en particulier. Une culture de faux-culs en somme.

 

  • Une jeune femme courageuse m’a fait part ce matin de la violence des interventions policières à Bordeaux hier soir dans un contexte qui ne justifiait aucunement une telle répression. Elle ne fait pas partie de cette génération de quadras et quadrates qui trouvent dans le juste milieu contre les extrêmes un confort politique propice à leur petit commerce saupoudré de morales provisoires ridicules. Peut-être qu’une forme de résistance viendra de là. Une nouvelle génération qui découvre le combat politique à un moment de l’histoire où le néo-libéralisme se transforme en une forme d’autoritarisme exténué qui puise dans la vacuité communicante de ses kapos du vide les conditions de son exercice et de sa répression.

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(1) Le « 1 », juillet 2015, organe de presse bobo-confusionniste, divertissant mais parfaitement docile.

Les kapos du vide

Les kapos du vide

 

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  • La personnalisation de l’activité politique entretenue par le grand barnum spectaculaire marchand  prend, en France, une forme exacerbée dans le cadre des institutions épuisées de la cinquième République. Les interviews délirantes d’Emmanuel Macron qui précédèrent son élection en 2017, ce mélange de narcissisme, de comparaisons historiques ou philosophiques ridicules (Bonaparte, Ricoeur), de volontarisme creux et de management dépolitisé ont contribué à renforcer ce qui prend aujourd’hui la forme d’un effondrement institutionnel.

 

  • Contrairement à certains adversaires déclarés du gouvernement actuel, nous ne valorisons ni la démocratie comme remède miracle, ni le recours à un homme providentiel. Nous n’accordons pas plus de crédit à une sorte de spontanéisme politique qui naîtrait des masses. Les figures « emblématiques du mouvement », soigneusement mises en avant par les diffuseurs hystériques d’images irréfléchies, si elles entretiennent le show quotidien de l’insignifiance, nous détournent de la revendication première du mouvement des gilets jaunes : mettre fin à la malversation institutionnelle. Ce n’est pas la démocratie qui est malade mais ce que deviennent nos institutions une fois perverties par des hommes qui utilisent la force publique au détriment de l’intérêt général.

Nous vivons une période de vacuité et de malversation institutionnelle inédite.

 

  • Ce tour de force est rendu possible par un effondrement à la fois intellectuel et moral. Effondrement intellectuel, à partir du moment où nous séparons la réflexion instruite de l’ordre politique, où la parole réfléchie est reléguée dans les limbes du spectacle, rendue invisible et marginale. Elle devrait être au contraire centrale. Que peut-on espérer politiquement quand on laisse la parole publique, car médiatique, à des individus incapables de construire un raisonnement probe et cohérent ? A des animateurs débiles, à des publicistes cyniques ? Effondrement moral, dans la mesure où l’indifférence à l’exigence de probité sous-tend un ordre de valeur renversé. Ce que l’on appelle aujourd’hui « débat d’idées » n’est le plus souvent qu’un jeu de défense positionnel. Pour preuve la démultiplication des anathèmes contre ceux qui font entendre une autre voix. Être du bon côté de la clôture symbolique, avec les « démocrates », les « progressistes », le reste n’aurait aucune espèce d’importance. Nullité de ces « fronts républicains » qui n’empêchent rien, bien au contraire. Profonde sottise de ces appels à la solidarité contre le mal ou la haine. Alibis pour ne pas penser, ne pas réfléchir, pour ne rien comprendre.

 

  • Nous sommes littéralement envahis, assiégés par une bêtise bêlante et sans vergogne qui contemple la taille des ronds qu’elle fait dans l’eau croupie de cette ploutocratie jingle. Les faiseurs de culture continuent leurs animations comme si de rien n’était, tempèrent l’existant en délirant une relation à la Grèce antique ou aux siècles des Lumières. Quand ce n’est pas aux années 30. Incapables d’évaluer la nature de leurs pratiques autistiques des idées hors sol, ils se pâment en croyant expliquer ce qu’ils n’arrivent même pas à entrevoir : l’ampleur du collapse en cours et la complicité sournoise des hommes et femmes au pouvoir.

 

  • Le problème n’est pas simplement Macron, un  catalyseur particulièrement puissant de la nausée collective, une sorte de vomitif pour ceux qui ont fait de la clique en marche la représentation de leurs difficultés à vivre mais l’absence de tenue, une forme inédite de n’importe quoi. Un mélange d’amateurisme, de morgue, de crasse improvisation, de suffisance et d’autoritarisme. Un vide répressif. Le problème n’est donc pas d’opposer, comme le faisait déjà Rosanvallon en 2004 (1) « la démocratie d’élection » aux « démocraties d’expression, d’implication et d’intervention », le déclin des anciennes formes (mesuré par le taux d’abstention) accompagnant le progrès des secondes mais de savoir s’il est encore possible de répondre institutionnellement à la montée de l’insignifiance.

 

L’insignifiance une fois montée se traduit par cette forme inédite de vacuité répressive.

 

  • Pour cela, nous devons abattre un postulat aujourd’hui indiscuté : tout part de l’économie et tout y retourne. La politique ne serait qu’une variable d’ajustement, la bonne pédagogie de l’économie. La malversation institutionnelle n’est pourtant pas d’ordre économique mais symbolique. Il s’agit d’une corruption de valeur, d’un affaiblissement dans la reconnaissance de la légitimité des gouvernants. Christophe Castaner, actuel ministre de l’intérieur, incapable de s’exprimer correctement en français, jouant au procureur devant l’assemblée nationale ou expliquant sur une chaîne de divertissement et de lobotomie à une pseudo-classe de CM2 comment bien utiliser le LBD40 ne peut susciter qu’un rejet sans nuance. Un exemple de malversation institutionnelle parmi d’autres. Quelle exemplarité demander aux citoyens avec de tels politiques ? Que peut-on encore exiger des citoyens quand les gouvernants sont à ce point médiocres ? Reste la répression, la pénalisation de la révolte et de la contestation, la mise en avant de pseudo valeurs pourtant trahies par ceux qui les portent, ces nouveaux kapos du vide.

 

(1) Pierre Rosanvallon, Le Monde, 19.06.2004

Le middle-aged man

Le middle-aged man

(Gustave Doré, Auto-portrait, vers 1880)

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  • La critique, sous sa forme graphique ou littéraire, est une école de l’échec. Réussir à être juste c’est échouer à être de son temps, dresser des constats sans solutions, livrer au public de vilaines apories. Plaire en douce mais déplaire au grand jour. Un art de l’impasse qui se doit de ne pas accuser trop vite ses détracteurs de façade. S’ils ne répondent pas, s’ils détournent d’une feinte courtoisie le regard, n’y voyez pas autre chose qu’une impuissance à figurer leur angoisse et à voir dans vos figures une grimace qu’ils se refusent à eux-mêmes. Ils le savent souvent : là où nous allons, il n’y a pas de programmes, aucune promesse, aucun salut, rien de « positif ». La question reste pourtant de savoir comment passer les décades symboliques de la vie humaine – 20, 30, 40, 50… – en conservant intacte cette tonalité affective, ce « ne pas en être ».

 

  • Dans quelle direction regarde le middle-aged man ? Le paradoxe se tient là, il est simple. Le brusque vieillissement moral est-il encore compatible avec la volonté juvénile de ne pas marcher dans la combine ? La patiente et besogneuse cartographie des médiocrités de l’homme, saisons après saisons, n’est pas sans incidence sur le vieillissement de l’âme et l’usure de la critique, ce fumet qui pimente. Pour ne pas sombrer dans la triste bouillie d’un progressisme pour jeunes niais et vieux barbons séniles, le middle-aged man doit conserver les restes d’une jeunesse qui s’éloigne en les agrémentant des épices aigres de la fuite du temps qu’il ressent désormais dans son corps.

 

  • Observons Gustave Doré à la quarantaine, lui qui eut très tôt le sentiment de vieillir prématurément, ce génie précoce. La perte de l’Alsace par la France, suite à la guerre, la terre maternelle de l’enfance, sera la cause chez lui d’un profond désarroi, d’une nouvelle mélancolie attestée par son crayon et ses biographes. Ainsi Jerrold en 1891 dans son Life of Gustave Doré : « He had become a middle-aged man. He had rached his « forty year »and he felt it as a burden suddently put upon his shoulders. The quarantaine had stuck in tones that smote as a glas funèbre upon his ears. » De quelle Alsace sommes-nous mélancoliques ? Par quels espoirs déçus de restauration sommes-nous encore animés ?

 

  • Les vieux flans et les jeunes endives n’auront pas raison de notre force, nous ne ferons pas partie non plus de la cohorte des suiveurs, mi cyniques mi résignés, qui défendent sans trop y croire la petite fonction sociale supposée compenser la perte de leur jeunesse. Nos conscrits, toujours prêts à épouser sottement les manies du temps, sont aujourd’hui les agents d’un ordre politique corrompu. Leur relativisme mollasse les rend inaptes aux jugements nets. Ceci explique en partie leur filandreuse docilité. Les plus instruits théorisent vaguement l’air du temps, les plus venteux soufflent dans des ballons roses et marchent contre les discriminations, histoire d’homogénéiser encore un peu la sauce. Tous sont pathétiques mais ignorent qu’il est sûrement possible de transmuer ce pathos en destin. L’imaginaire d’eux-mêmes, voilà de quoi ils sont privés, incapables de se dire autrement que sur le mode de la niaiserie et de l’identique. Défense de valeurs faibles, lessivées, stériles.

 

  • Le middle-aged man prend parfois la mesure de la misère d’être né dans un désert qu’il lui faut pourtant habiter, en propriétaire désormais. Respect. Entouré d’une grande faiblesse, d’une pauvreté d’âme branchée à des machines, il observe, à défaut de décroissance matérielle, celle des esprits. Oscillant entre la suffisance et le mépris, il barbote, un peu devant un peu derrière, prévoyant pour sa retraite à peine sorti de la jeunesse. Un sale temps pour lui. Pas de quoi soigner son auto-portrait, cheveux filasses et déjà grisonnants, l’œil vif et déjà lointain laisse poindre une toute première absence au monde.  Mais une absence combative. Philippe Kaenel, dans sa très bonne synthèse sur Le métier d’illustrateur, rappelle cette note de Gustave Doré contemporaine de l’auto-portrait en question : « Les oisifs croient toujours que nous nous fatiguons et s’étonnent de ne pas nous voir vieillir plus vite qu’eux. Ils se trompent fort. Je suis de ceux qui croient que le labeur le plus excessif, s’il est continu, use moins que l’ennui, l’intempérance ou la paresse. » (1) Au middle-aged man de choisir le contenu de son vieillissement et la forme de sa relation à l’époque.

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(1) Philippe Kaenel, Le métier d’illustrateur,  Genève, Droz, 2005, p. 478.

Le très mauvais calcul de Cédric Villani, apôtre du lycée Blanquer

Le très mauvais calcul de Cédric Villani, apôtre du lycée Blanquer

« Il y aura des mathématiques dans le tronc commun. Il ne faut pas avoir peur de la réforme du lycée à cet égard. »

(Cédric Villani, On n’est pas couché, 2 mars 2019)

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  • Affirmer, comme vient de le faire Cédric Villani, que les mathématiques sortent renforcées de la réforme du lycée n’est pas simplement une contre-vérité. Il s’agit d’une malhonnêteté autrement plus profonde et inquiétante, une corruption intellectuelle d’autant plus sidérante qu’elle émane d’un homme qui a obtenu la plus haute distinction dans la discipline qu’il est supposée défendre. Pour cette raison, nous ne sommes pas simplement en face d’un mensonge factuel (l’enseignement des mathématiques disparaît de fait de l’enseignement du tronc commun au lycée) mais d’une malversation intellectuelle. Comment en effet, aux yeux d’un public néophyte, ne pas accorder de crédit à un expert reconnu de sa discipline ? La probité élémentaire voudrait pourtant que Cédric Villani reconnaisse cette évidence : la réforme du lycée, sous couvert d’une très belle offre « d’autonomie des parcours », substitue, à la logique disciplinaire, une fragmentation des enseignements que ne servira que les plus favorisés.

 

  • Sur la base d’un postulat aussi faux qu’idéologique, cela fait des années que la logique disciplinaire est attaquée sous couvert de « modernisme ». La confusion quasi systématique entre culture et formation de l’esprit est au centre de cette réforme du lycée. Soutenir que des élèves de seconde feront des mathématiques à l’occasion d’un enseignement scientifique possiblement délivré par des professeurs d’une autre discipline au détour d’un cours sur les harmonies  musicales est une ineptie au regard du niveau réel des élèves concernés à la sortie du collège. Tout aussi stupide de proposer en première un cours sur le pouvoir de la parole et l’art oratoire (HLP) à des élèves mal formés, souvent incapables de construire logiquement un raisonnement cohérent sur trois lignes dans une syntaxe adéquate. Dans les deux cas, une même logique est à l’oeuvre  : substituer à la formation réelle de l’esprit des enseignements figuratifs solubles dans l’air du temps.

 

  • Pourquoi ? Il est aujourd’hui admis en hauts lieux que cette formation de l’esprit est nettement moins importante que les économies substantielles qui pourront être faites, sous couvert de modernisation, sur le dos d’élèves n’ayant pas demain à être autre chose que de dociles exécutants de tâches standardisées. Pour cette raison, le cas particulier de l’enseignement des mathématiques pour tous est hautement significatif. Ulrich, dans L’homme sans qualité de Robert Musil, pratique les mathématiques pour « maigrir socialement », conjurer l’empoissement des relations mondaines par une forme d’ascèse et d’exigence spirituelle. Faire en sorte que l’esprit puisse s’affranchir de la caverne à simulacres en visant des réalités intelligibles (accessibles à l’intellection), des objets de pensée par nature réfractaires à la consommation somnambulique d’images insignifiantes dans lesquelles baignent quotidiennement les jeunes esprits pour le plus grand profit des annonceurs. La pensée aveugle et gratuite contre la connerie imagée et rentable en somme.

 

  • Au jeu de la culture animée et divertissante, les vidéastes internétiques sont nettement plus attrayants, « fun » et « sexy » que les professeurs du secondaire. Plus superficiels aussi. En 5 minutes, pas le temps de creuser. Autrement plus « modernes ». Bien sûr, le présupposé qui consiste à vouloir affranchir l’esprit, le former intellectuellement, non pas en lui dispensant un vernis culturel mais en lui donnant les moyens effectifs de se comprendre, est certainement contraire à la logique du marché de l’asservissement cognitif. Comment tolérer collectivement des publicistes au pouvoir, aussi creux que des vieilles souches, quant on a acquis une exigence sur les bancs de l’école républicaine ? Comment souffrir encore des outrages à la rationalité la plus élémentaire quand on est capable de structurer sa pensée ? Mais ce qu’il faut bien comprendre, dans une profondeur à la fois vertigineuse et angoissante, c’est que la non-formation de l’esprit est plus rentable, pour les apôtres du cynisme cognitif que l’exigence de formation.

 

  • Les exigences justement de Robert Musil n’ont pas à quitter une petite sphère sociale endogène. Le reste, la masse agéométrique des exécutants, se doit d’avaler sans broncher les pires malversations intellectuelles, sans avoir les moyens réels de les contester autrement que par une violence physique à la laquelle il sera répondu étatiquement par une violence décuplée et légitimée par des républicains de façade effarouchés. Les valeurs républicaines ne servent alors qu’à protéger ceux qui détournent leur effectivité. Parmi elles, l’égalité de formation des citoyens. Cette tâche est un peu plus empêchée par la réforme du lycée en cours. La réforme « vitamine C » (Blanquer, Dijon, 2018) n’est qu’une nouvelle étape vers la gigantesque déformation collective propice à l’expansion analphabète et agéométrique d’une rentabilité sans substance. Qu’une minorité d’élèves tirent leurs épingles de ce jeu faussé ne saurait justifier une réforme qui aggravera demain les difficultés que nous connaissons déjà aujourd’hui. Au lieu de réfléchir en termes d’objectifs de formation intellectuelle pour tous, de niveaux réels des élèves, le ministère public transforme l’école de la République en un grand marché culturel individualisé. Une masse sous formée aux mains d’une petite élite vaguement qualitative, des techniciens unijambistes et des baratineurs non algébrisés, un beau projet progressiste qui n’a pas à effrayer les professionnels de l’embrigadement mental.

 

  • La résistance interne finira bien par s’épuiser, comme le mouvement des gilets jaunes, comme toutes les forces réfractaires à la liquidation en marche. Voilà pour le petit calcul. La réalité sera toute autre. Après avoir détruit méticuleusement ce qui reste encore debout dans le système éducatif français, les apôtres mi-naïfs mi-cyniques du grand coup de balais progressiste constateront que l’homme nouveau trouvera ses maîtres ailleurs qu’à l’école de la République. Il sera alors trop tard pour regretter ceux que les démocrates inconséquents, les demi-instruits et les salopards en marche aveugle auront éliminé pour les remplacer par des hommes de paille plus économiques. C’est ce qu’on appelle un très mauvais calcul.

La critique absurde

La critique absurde

Sisyphe, Franz von Stuck, 1920

« Ce sont les philosophes ironiques qui font les œuvres passionnées ».

Albert Camus

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  • Albert Camus est à l’honneur. Albert Camus et Raymond Aron, deux mentors pour une pensée authentiquement critique, pleine de nuances, aux antipodes des manichéismes et des simplifications abusives… Nonobstant le fait qu’il n’est jamais bon de mettre en avant des grands noms en guise de remèdes, n’oublions pas qu’il y a toujours plus de sens à tirer d’un philosophe sérieux que ce qu’en dit la vulgate.

 

  • Albert Camus, par exemple, sera convoqué contre Sartre pour tempérer les excès d’une parole fascinée par l’engagement et la radicalité. Alors que le formalisme démocratique se paye de mots, qu’il se contemple, Albert Camus rappelle pourtant à son lecteur attentif  que « l’art ne peut être si bien servi que par une pensée négative. » (1) Ou commence la négation ou finit-elle ? Vous ne trouverez pas de normes définitives dans Camus pour répondre à cette épineuse question. Le philosophe vous laisse seul avec votre petite angoisse du jour, libre de faire avec le négatif comme bon vous semble.

 

  • Évidemment, ce n’est pas ainsi que les normopathes de l’heure lisent Camus car ils le lisent contre. Contre Sartre, dis-je, mais tout autant contre le manichéisme, les nouvelles radicalités, le conflit qui ne se paye pas de mots, l’engagement intellectuel un peu coûteux. Ils utilisent Camus comme un par-feu, ce qui est certainement la pire façon de lire un philosophe dirait Deleuze. Il ne pense pas à partir de lui mais s’autorise de lui pour empêcher la pensée de se frayer un chemin sur des voies nouvelles, de prendre les temps à rebrousse-poils. Non pas nier pour nier mais pour tenter autre chose.

 

  • « Mener de front ces deux tâches, nier d’un côté exalter de l’autre, c’est la voie qui s’ouvre au créateur absurde. Il doit donner au vide ses couleurs. » (2) Qui ne voit pas l’absurde contenu dans cette dernière volonté : vouloir dire encore quelque chose en se risquant sur le terrain miné d’une pensée négative. Non pas empêcher d’être, l’époque est ici experte, mais tout faire pour « maintenir la conscience ». La philosophie n’a-t-elle d’autre vocation que celle-ci ? D’elle, tout découle. Le politique en particulier. Que peut-être un ordre politique qui prétendrait se maintenir au détriment de la conscience ? Nous en sommes pourtant là.

 

  • Ne reste de la conscience qu’un immense renoncement exténué : comment se peut-il, cette critique ignorerait-elle la stérilité de l’effort ? Nous finissons par appeler conscience l’antichambre de la résignation, attenante à l’acceptation de ce qui est, à sa justification. C’est ainsi que les penseurs les plus conformistes, ceux qui ne font que parfumer l’air du temps, peuvent passer pour philosophes. Armés d’une superdoxa, leur fonction consiste à conforter les plus stériles. N’ayez crainte, nous soufflent-ils, ceux qui bougent encore un peu le font pour « rien », la place est sans issue, rassurez-vous. Venez prendre votre dose de « ni dieux, ni maîtres » ou de morale provisoire dans les boudoirs de la culture. Pas de quoi gâter la digestion.

 

  • Que pouvons-nous faire de notre insatisfaction ? Une morale provisoire ? Un hédonisme de pacotille ? Une révolte consommée ? La question n’est pas théorique, encore moins formelle. La superdoxa nous répond démocratie, liberté, progrès, tempérance. La superdoxa se situe du côté de l’offre et elle biffe la question. Ceux qui portent une pensée lucide font toujours retour sur eux-mêmes et mettent plus que des formes irréelles sur le tapis. « A un certain point où la pensée revient sur elle-même, écrit Camus, ils dressent les images de leurs œuvres comme les symboles évidents d’une pensée limitée, mortelle et révoltée. » (3) Pour rien mais autrement.

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(1) Albert camus, Le mythe de Sisyphe, La création absurde.

(2) Op. cit.

(3) Op. cit.

Aux pervers des démocraties de marché

Aux pervers des démocraties de marché

Foule haineuse dispersée

  • N’être plus que la grimace de ce monde. Un spectre dans la grande machine à lénifier. Une vilaine satire qui ne ménage ni la chèvre ni le chou. Rappelons que la critique n’a pas vocation à être un énième aggiornamento acceptable de la contestation, une de ces mises en spectacle de l’indignation qui ménage soigneusement le copinage dans un jeu de renvois de courtoisies, assez odieux avec l’âge je dois dire. Nous ne jouons pas le jeu, voilà le seul jeu qui puisse valoir encore. En cela, nous ressemblons bien à ces canailles de gilets jaunes, décidées, dans deux jours, dans deux mois, dans deux ans, en jaune ou en couleur de lune, à barbouiller salement le paradis proposé. Les bonnes âmes nous offrent un débat. Merci bien. Sans décourager personne, nous n’avons pas la gueule à ça.

 

  • Est bon ce qui résiste, c’est notre seul critère. Difficile à tenir par les temps. Rien au-delà des démocraties libérales, dites-vous ? Nous voilà donc au paradis. Mais la théologie n’a jamais été très loquace sur les occupations du ciel. Il se trouve que votre paradis, mesdames, messieurs les tempérés, nous emmerde. Je n’ai, entre autres exemples, aucune envie de participer à la formation science du numérique et polyvalence pour former des grappes de neuneus encore plus neuneus que les précédentes. Je n’ai aucune appétence à donner mon avis autour d’une table en plexi pressé par un speaker hystérique et une speakerine perverse. Je ne goûte pas l’idée de miauler en meute avec les chatons du spectacle. Mais il se trouve, et je ne suis pas le seul, que je veux vivre encore. A y réfléchir cette saine exigence est de moins en moins évidente à tenir en conservant aussi sa santé mentale.

 

  • On nous dit chagrins, méprisants, aigris et nostalgiques ? Je soutiens au contraire que nous sommes les derniers à pouvoir nous marrer encore. Certes, ce rire est parfois contrarié, oblique, en dedans, question d’intimité ; la diagonale du fou n’est pas exempte de rechute. Vous appelez information libre ce que nous nommons dressage. Sûrement jouissif, quand on ne peut plus jouir autrement, de voir à quel point les masses disciplinées peuvent rentrer dans le rang au premier coup de sifflet. Les pitreries en fiches d’un théâtreux de salons devant des parterres grisonnants vous tiennent lieu de débat et c’est à nous que vous osez proposer la camisole du fou ? Des pontifiants emperruqués vous sortent de vieux mythes dans des croisières philo et c’est à nous que vous posez l’entonnoir ? Mes bons amis, vous appelez pluralisme un marécage que je nomme étalement de bouses séchées. Les nuances dépendent de la nature des bouses, anecdotique quand on a les pieds dedans.

 

  • Vous peinez, cela commence à se voir, à sauver la diversité des apparences. Votre pluralisme chéri pourrit sur pieds. Curieusement, à court d’expédients pour vendre une énième sauce, le ton se durcit. Votre fine sensibilité aux nuances trouve ses limites naturelles quand il s’agit de ramener à la raison, la vôtre, ceux qui ne veulent plus patauger dans votre bourbier progressiste en silence. On vous entend même promettre du sang et des larmes à ceux qui ont tendance à dévier du droit chemin par un mauvais vote, une occupation sauvage de l’espace, une mauvaise gestuelle. Un œil par ici, un trauma par là, des broutilles quand il s’agit de ramener quelques brebis égarées dans le concert de louanges de leur servilité consentie. Car la fine fleur de l’avilissement ne consiste pas pour vous à soumettre mais à faire se soumettre les soumis entre eux en participant eux-mêmes à leur propre spoliation. Il me semble, sans trop me tromper, que cela correspond à une structure perverse. C’est dans Freud, lisez.

 

  • Quand la réalité dépasse la satire, autant dire quand la réalité s’évapore, avons-nous d’autres choix que de nous risquer tout entier. Ne pas jouer au philosophe, à l’intellectuel, au critique quand tout le monde joue à ce jeu-là. Court-circuiter ces insignifiants montages dans lesquels le goût pour le fake rencontre celui, plus français, des courbettes de salons. Quand le fake rencontre les précieuses ridicules, ce qui est à peu de choses près notre situation hexagonale, je doute qu’il reste d’autres choix que le grand refus. C’est ici que les choses deviennent réellement passionnantes et créatives, pour risquer un mot délavé par la com des nains de l’open space. C’est ici que l’on commence à mesurer la profondeur d’une grimace.

De la Tchécoslovaquie de Patocka à la France de Macron. Réponse à Brice Couturier & co

De la Tchécoslovaquie de Patocka à la France de Macron – II

Réponse à Brice Couturier & co.

  • Le texte De la Tchécoslovaquie de Patocka à la France de Macron. Itinéraire de l’asphyxie ayant suscité un hors sujet notable, voici quelques précisions de lecture pour les plus endormis. Mon texte débute par une déclaration de Jan Patocka rapportée par Roman Jakobson. Cette déclaration philosophique sur l’exigence de vérité vaut très au-delà de la situation politique qui était celle de la Tchécoslovaquie des années 70. Il pourrait être étudié à raison par des étudiants dans un tout autre contexte. Je rappelle aux faitalistes de tous bords, incapables de prendre la hauteur suffisante pour s’extraire des amas de faits qu’ils brandissent comme des trophées, qu’un penseur de la stature de Jan Patocka n’est pas circonscrit à une période déterminée de l’histoire. C’est cela qui fait de lui un philosophe et pas un éditorialiste à la petite semaine.

 

  • Le scandale serait ici de « comparer la France républicaine avec une dictature de parti unique, assise sur la menace d’une nouvelle intervention des chars de l’Armée rouge » (1). Lecture totalement biaisée mais conforme aux mécaniques automatiques d’interprétation en vogue sous nos régimes tempérés dès qu’une critique un peu sérieuse du dévoiement de nos démocraties occidentales se fait sentir. Je ne compare pas, dans ce texte, deux régimes politiques mais j’affirme que la déclaration de Patocka peut valoir aussi pour « la France républicaine » – sans que l’on s’interroge d’ailleurs très sérieusement sur le sens à donner concrètement à cette formule.

 

  • Je récuse se faisant l’idée que l’on ne puisse pas interroger nos institutions avec le même prisme de lecture que celui de ce philosophe tchèque dans les années 70. Nous vivons en effet avec cette idée fausse que la distinction des régimes politiques et la différence indiscutable des degrés de violence nous placent en face de deux univers mentaux radicalement hétérogènes. Il y aurait d’un côté « une dictature de parti unique » et de l’autre une démocratie droite dans ses bottes. Comment comparer un régime politique qui fouille les trains avec des mitraillettes, dans lequel on ne peut pas épouser un ressortissant étranger ou choisir ses études avec la situation que nous connaissons aujourd’hui en France sans sombrer dans l’absurdité ? C’est de cette absurdité-là que m’accusent des lecteurs inattentifs. C’est pourtant un tout autre problème que je soumets à leur jugement.

 

  • Mon texte – mais peut-être n’ai-je pas été assez clair pour ceux  qui nous voudraient transparents – cherche à montrer que l’exigence de vérité de Patocka n’est pas moins évidente à tenir à Prague en 1977 qu’à Bordeaux en 2019. Cela signifie simplement que le fait de ne pas être torturé pour ses convictions ne veut pas dire qu’elles soient plus faciles à faire entendre. Se reposant sur un formalisme démocratique qui ne questionne plus, ou fort peu, la réalité de la vie démocratique ou la nature de ses dévoiements inquiétants, ceux qui s’insurgent contre les comparaisons historiques sont aussi les premiers à ne pas faire droit à une critique qui ne s’inscrit pas dans le conformisme ambiant. C’est ainsi, en 2017 et en France, que mon analyse du simulacre « Macron philosophe » n’a trouvé quasiment aucune place dans la presse française. Cette incapacité à laisser une place à la critique étayée caractérise également le régime qu’a connu Jan Patocka. Risquer une telle critique, c’est prendre, je le sais, le risque de l’isolement. L’intimidation n’a pas toujours besoin de mitraillettes. Plus elle est puissamment ancrée dans les esprits, plus les armes sont d’ailleurs superflues.

 

  • On me dira – et je le dis moi-même dans le texte – qu’un lecteur peut se procurer mon analyse du simulacre Macron, la lire, la discuter. Que le niveau de censure est par conséquent incommensurable entre ces deux régimes politiques. J’affirme qu’il est très différent mais pour un résultat comparable. Ce qui doit être pensé c’est la nature de l’asphyxie et la construction de ce « conformisme qui aggrave » (Patocka) Nous vivons dans l’illusion mentale d’un pluralisme, nous regardons ces heures sombres de l’histoire européenne comme ce qu’il ne faut surtout pas revivre sans mesurer à quel point cette conjuration nous empêche de comprendre le fonctionnement des nouvelles formes d’asphyxie de la critique politique et de la vie démocratique dans son ensemble.

 

Nous perdons de vue que la question de la nature des régimes politiques est peut être moins fondamentale que celle des métamorphoses de l’aliénation humaine sur lesquels ils reposent.

 

  • Le formalisme démocratique consiste ainsi à répéter à longueur de journée que nous sommes en démocratie tout en étant insensibles à l’abandon progressif des exigences mises en avant par Jan Patocka dans sa dernière déclaration sur son lit de mort. Affirmer cela ne veut absolument pas dire que nous vivions une situation identique. Je dis d’ailleurs, pour ceux qui savent encore lire, strictement l’inverse : « Pour quelle raison notre asphyxie ne serait-elle pas aussi terrible que celle vécue par Patocka ? Nous étouffons d’une autre asphyxie, de devenir indifférents à l’exigence que ces intellectuels portaient. » Cette idée est autrement plus féconde à commenter que les sottises sur le retour des chars. Le problème, et il est de taille, c’est qu’il n’existe plus, en France, d’espace pour le faire. Nous sommes relégués pour poser ces questions fondamentales dans des marges de blog ou des messages en 240 signes, la visibilité étant donnée à des chargés de communication aujourd’hui députés ou ministres qui sont incapables de comprendre le début du problème que je pose ici tant leur nullité intellectuelle est abyssale. Cette nullité jointe à l’absence d’espace critique pour poser de semblables questions semble faire moins problème aux scrupuleux gardiens de l’ordre historique que l’usage des mots gazer ou milice politique. Curieux non ?

 

  • J’ajoute enfin qu’on ne réfute pas un texte sérieux en 240 signes pour faire le malin. Pas seulement un texte mais une construction intellectuelle qui ne vend pas de la soupe hédoniste ou de la citoyenneté bobo humaniste dans des alcôves feutrées. Au fond, il y a ceux qui sont au travail et ceux qui le sont pas, ceux qui font semblant de penser le politique en quatre minutes à la radio sur France culture et d’autres, plus inquiets d’une situation qui ne laisse rien présager de bon. A moins que ces causeurs peu scrupuleux, revenus de tout sauf d’eux-mêmes, s’arrangent de toutes sortes de régimes politiques sans questionner les aliénations qui les accompagnent. N’est-ce pas d’ailleurs ce que pense Houellebecq, auteur branché sur le ratatinement ambiant, lui qui affirmait il y a peu : « la République n’est pas pour moi un absolu ». Pour moi, et contrairement à ces endives molles, elle l’est. C’est à ce titre que l’exigence de Patocka me donne à penser. Le reste pourra être déversé sans perte dans les pages opinions du Monde à la rubrique : démocratie contre les extrêmes.

 

 

(1) Brice Couturier, le 7/2/2019, twitter.

Pharmacie de garde à Bordeaux centre un mardi soir

Pharmacie de garde à Bordeaux centre

  • Déambulation nocturne hier soir à Bordeaux  en direction de la pharmacie de garde. Destination le quartier des Capucins au-dessus duquel, depuis des semaines, l’hélicoptère de la police nationale finit sa journée tous les samedi. La pharmacie, à quelques mètres du marché couvert, se situe à mi-chemin entre la place de la Victoire et le quartier de la gare. A la recherche d’un anti-douleur, nous prenons place dans une queue exclusivement masculine. Les effluves d’éthanol sont prégnantes.

 

  • Dans son bunker, toutes grilles fermées, un homme seul assure le service. Quelques mots sont échangés à travers un interstice mécanique susceptible de se refermer au moindre problème. Le contact est ténu. Un individu dans un manteau crasseux, très agité, traverse la rue en notre direction. Il veut s’acheter des médicaments et a besoin d’argent, vite. Après avoir récupéré quelques pièces jaunes, il éructe en direction du groupe des insanités et disparaît à l’angle du boulevard. Un jeune homme d’une vingtaine d’années lui répond brutalement : « ce con, il demande de l’argent et insulte les gens ! ce gros con ! »

 

  • Quelques minutes après, un autre homme descend d’un vélo de location, indifférent à la queue, sous l’œil réprobateur de l’homme qui me précède visiblement très agacé, il demande sans ménagement au pharmacien qu’il ne voit pas de lui donner du fil dentaire et un « stéri » (1) L’échange est bref mais violent. De toute évidence, les deux hommes se connaissent. Suite au refus, il restera là quelques minutes, comme prostré, abattu, avant de s’éloigner. Des hommes s’insultent à l’arrêt de bus de l’autre côté du boulevard. Mon ami va s’acheter une portion de frites pour tromper l’ennui. Il revient avec un paquet de frites molles et grasses achetées un euro et cinquante centimes. Les frites sont réellement infectes, ce qui ajoute au tableau général.

 

  • Entre temps, le jeune homme juste derrière moi, soudain beaucoup plus calme, me glisse deux euros et cinquante centimes dans la main. La pluie est fine. Il veut que je prenne un « stéri » et que je garde la monnaie pour service rendu. Alors que j’achète enfin l’anti-douleur et le kit d’injection, un homme très abîmé s’adresse au petit groupe. Il tient un blouson sur ses épaules avec les noms de diverses drogues inscrits au dos. Personne ne répond. Un mélange de pudeur, de honte et d’agacement traverse le groupe éphémère. Un tatouage « satisfaction » est nettement lisible sur son bras droit. L’odeur est forte. Une fois le « stéri » acheté, la monnaie rendue, nous prenons congé à deux roues de ce petit attroupement devant les grilles fermées de la pharmacie de garde un mardi soir à Bordeaux centre.

 

  • Ce Bordeaux n’est pas celui de la foire au vin, ce n’est pas non plus le Bordeaux du Bassin et des quartiers bourgeois. J’imagine qu’il doit faire honte à son maire. Vous ne le verrez pas dans les plaquettes promotionnelles de la « belle endormie » chic et fric, il ne vous sera pas conseillé par tripadvisor.fr. Ces hommes existent pourtant, ils ont une histoire, un passé, un présent éphémère, un futur incertain. Etre le président d’une nation, le maire d’une grande ville, c’est être aussi le président et le maire de cette réalité-là. Il y a peu, Alain Juppé s’en prenait verbalement, dans la rue, à une association de quartier qui distribuait des boissons chaudes place de la Victoire. Il accusait en pleine journée ces bénévoles de faire le jeu de la misère, d’entretenir une forme de parasitisme. Au fond, de salir l’image de sa ville.

 

  • Entendu samedi après-midi, à l’occasion du défilé hebdomadaire, une femme bien mise à son mari : « regarde, certains gilets jaunes ne sont vraiment pas bien habillés ». Une jeune fille d’une vingtaine d’années, proprette, à sa copine, une calculatrice déjà sous le bras : « ça doit coûter cher en assurance tout ça. » Une mère de famille rue Sainte-Catherine tirant sa fille de dix ans par le bras : « viens ma chérie, ils sont dangereux ». Nous pouvons, c’est une certitude, vivre dans une société parallèle, consommer des offres culturelles rassurantes et bien léchées, enrober le tout de spectacle imbécile et d’une information bas de gamme. Nous pouvons, c’est une certitude complémentaire, nous sentir encore du bon côté du boulevard, avoir une lecture économique lucide, ne pas tomber dans un misérabilisme qui ne sauve personne. Nous pouvons penser que le niveau de complexité de nos sociétés, les chocs culturels, la paupérisation urbaine interdisent de mettre en avant des solutions simplistes. Mais l’on peut aussi, affectivement, ne pas en rajouter. Conserver une forme de pudeur, s’abstenir de faire la leçon au « peuple » comme cette ordure d’éditocrate à écharpe. Mesurer  son propos, éviter d’ajouter à cette somme de fragilité une morgue de vainqueur bouffi de sottise. Il est toujours possible de s’abstenir.

 

  • Mais notre époque, à travers ceux et celles qui visiblement la représentent, ne s’abstient plus. Elle dégueule de prétention. Mon ami et moi-même, sur le retour, avions ce même sentiment triste, celui de vivre dans une société extrêmement fragile, toujours sur le point de se fissurer inexorablement. Si les politiques ont une responsabilité, c’est aussi celle-ci : faire en sorte que le monde ne se défasse pas complètement, qu’il reste aux hommes des droits fondamentaux, que la vérité économique des uns ne soit pas la misère sociale des autres. Je ne parle pas ici de bons sentiments mais d’affects sociaux, ces affects fondamentaux sans lesquels nous cessons imperceptiblement de nous conduire comme des êtres humains en face d’autres êtres humains. J’ose le dire, notre époque me fait honte. Il faudrait pouvoir faire en sorte que cette honte soit combative, qu’elle ne suscite ni le désarroi, ni le renoncement. Et ce n’est pas tous les jours faciles.

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(1) Stéribox, kit d’injection vendu un euro en pharmacie.

De la Tchécoslovaquie de Patocka à la France de Macron

De la Tchécoslovaquie de Patocka à la France de Macron.

Itinéraire de l’asphyxie

Jan Patocka

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  • Dans une postface publiée en 1982 aux éditions Verdier, Roman Jakobson revient sur les interrogatoires qu’eut à subir Jan Patocka en Tchécoslovaquie dans les années 1970. Le philosophe tchèque, après « onze heures en deux jours d’un pénible interrogatoire policier fut pris de troubles cardiaques le 3 mars 1977 ». (1) Admis à l’hôpital de Strahov le 4 mars, il devait y mourir le 13 mars. Il eut le temps d’écrire une déclaration le 8 mars : « Soyons sincères : dans le passé, le conformisme n’a jamais amené aucune amélioration dans une situation, mais seulement une aggravation… Ce qui est nécessaire, c’est de se conduire en tout temps avec dignité, de ne pas se laisser effrayer ou intimider. Ce qu’il faut c’est dire la vérité. Il est possible que la répression s’intensifie dans des cas individuels. »

 

  • Le jour de son enterrement, le 17 mars 1977, nombreux de ses amis furent arrêtés par la police politique et le requiem le lendemain fut interdit. Le principal organe de presse, le Rudé Pràvo, annonça la mort du philosophe le jour des funérailles, rappelle Jakobson, pour aussitôt mettre en garde contre une quelconque « récupération politique ». Paul Ricoeur, caution philosophique d’une présidence qui usurpe aujourd’hui ce titre, signa un article le 19 mars dans Le Monde. Jan Patocka  était membre, comme Paul Ricoeur, de l’Institut international de philosophie depuis 1938. Roman Jakobson le cite : « C’est parce qu’il n’a pas eu peur que Jan Patocka… a été… littéralement mis à mort par le pouvoir. »

 

  • A l’heure où certains journalistes du Monde commencent enfin à s’interroger sur la pratique d’un pouvoir qui s’octroie le droit de sermonner le presse au prétexte d’une nécessaire « neutralité », où l’idée de contrôler par des instances étatiques le contenu des articles de presse fait son chemin, le rappel de la déclaration de Jan Patocka prend tout son sens. Sans compter la référence à Paul Ricoeur qui a créé de toutes pièces le « président philosophe », dans une presse conformiste et peu regardante sur la probité intellectuelle de ce qu’elle propose à ses derniers lecteurs, sur un modèle de propagande unanimiste qui n’a rien à envier aux stratégies d’édification du culte de la personnalité qui prévalurent à l’époque dans les pays de l’Est.

 

  • Il est certain que le philosophe doit s’efforcer de dire la vérité, avoir cette exigence constante. Le fait que l’on ne risque pas sa vie pour cet effort en France en 2019, que le pouvoir d’Etat ne torture pas pour un article de presse ou de blog rassure beaucoup de « démocrates ». Ils en tirent même argument pour montrer à quel point le pluralisme règne ici et qu’il est nécessaire de défendre nos régimes tempérés contre les « extrêmes » et les « violents ».

 

  • Mon analyse est en tous points inverse à celle-ci. Le pouvoir d’Etat, en régime de corruption avancée, commence à user de la censure et de la violence qui l’accompagne quand les dispositifs de neutralisation de la critique commencent à se fissurer. Une époque qui tient ses intellectuels pour totalement inoffensifs (à raison tant ces mêmes intellectuels n’ont bien souvent d’autres ambitions que de faire carrière dans les milieux bourgeois de la reconnaissance mondaine) a beau jeu de mettre en avant un pluralisme de façade. Les maîtres du temps savent pertinemment que la docilité des organes de presse les conduit à une forme d’auto-censure autrement plus efficace que ne peut l’être une série de directives policières. L’intériorisation des codes de bonne conduite, fascinante pour un observateur averti, suffit à réaliser ce que le principal organe du parti, le Rudé Pràvo, obtenait en Tchécoslovaquie à grands frais de contrôle et de police politique.

 

  • Comprenons bien ceci : quand Le Monde appelle « débat d’opinions » des combats d’idées, qu’il relègue le jugement éclairé de centaines de professeurs de philosophie sur une réforme politique de l’éducation au statut de simple « opinion », avant de leur répondre que l’actualité ne permet pas la publication de leur texte collectif, il se comporte exactement comme le Rudé Pràvo qui fait état de la mort de Patocka dans le seul but d’avertir la presse de ne pas faire de récupération politique. Évidemment, les journalistes du Monde ont le plus grand mal à accepter, dans leur belle conscience de démocrates libéraux, qu’ils participent pleinement, par une telle relégation dans l’insignifiance des idées divergentes, à ce qu’ils dénoncent mollement aujourd’hui. Ils ne comprennent pas que ce n’est pas la liberté de façade qui est le principal obstacle contre les ennemis de l’émancipation des peuples mais la vérité. C’est elle qui est empêchée, certainement pas la liberté rendue à son insignifiance.

 

  • A force de défendre dans le vide une liberté dont il ne font plus rien, ils ont appris à s’asseoir servilement sur une exigence qu’ils ne comprennent presque plus. Ils ne voient pas que l’actuel président plénipotentiaire de la République française a été mis au pouvoir par l’édification d’un culte personnel qui n’a rien à envier aux régimes soviétiques dont ils ne retiennent que le goulag afin de mieux masquer leur compromission générationnelle avec des régimes parlementaires de plus en plus corrompus. Ces démocrates d’opérette, sans idées et sans œuvre, s’accommodent fort bien du mensonge et du travestissement dans la mesure où cela ne contrarie pas leurs intérêts du moment, que cela laisse dans l’ombre l’étendue de leur médiocrité.

 

Jan Patocka a raison : le conformisme aggrave, il ne sauve jamais.

 

  • N’en déplaise aux fines bouches de la macronie bon ton, la question La mort de Socrate est-elle encore possible ? a tout son sens. Le régime démocratique athénien se sentait menacé par un homme qui ne faisait pas semblant de faire de la politique en flattant le demos. Il avait pour lui une exigence que ses accusateurs nommèrent « corruption de la jeunesse ». (3) Se sentir menacer, c’est encore reconnaître la valeur d’un discours menaçant. Le fonctionnement des stratégies de l’insignifiance sous nos régimes tempérés est autrement plus pervers. Résumons le à cette formule sibylline : « cause toujours ». Quand l’alpha et l’oméga du politique consiste à obtenir la majorité relative des suffrages, les exigences de valeur n’ont plus aucun sens. Reste une perversité inédite dont la violence symbolique consiste à nier l’existence de ce qui menace, par une exigence de probité, la paix de ceux qui vivent grassement de leur mensonge d’Etat. Nier l’existence ne suppose pas forcément l’élimination physique, un risque bien trop coûteux. Il suffit de ne pas donner droit, de ne pas laisser être, d’effacer en feignant la diversité des avis. Une diversité de façade qu’une micro recherche des connivences de la parole autorisée dévoile sans trop d’effort.

 

  • Peut-être, c’est une hypothèse des plus plausibles, arrivons-nous aujourd’hui, avec cette présidence catastrophique, au terme d’une période historique qui aura réussi à rendre la contestation politique insignifiante en la neutralisant dans des dispositifs de contrôle qui s’épuisent. « Le grand débat », qui prend la forme inquiétante d’un soliloque télévisé, d’un culte de la personnalité sur des chaînes aussi indiscernables que des marques de lessive, sera peut-être le baroude d’honneur d’une arnaque qui ne pourra plus demain se passer de la censure directe et de la menace effective. Les lois « anti-casseurs » qui sont votées aujourd’hui au parlement français apparaîtront ainsi sous un jour nouveau. Non pas comme une régression mais comme une nouvelle évidence. Quand les distorsions entre l’exigence de vérité et les pratiques de pouvoir ne peuvent plus être masquées par les stratégies de l’insignifiance, il est nécessaire de limiter les libertés publiques sous couvert de préserver l’ordre, que cet ordre sous tutelle se nomme République en marche ou démocratie populaire. Prisonniers mentalement d’une compréhension de l’histoire figée, incapables de comprendre la nature des nouveaux pouvoirs et leurs stratégies de domination inédites, les fines bouches de la macronie traquent les excès de langage. Gazer, gueules cassées, milices, police politique, autant de termes à proscrire au nom du sérieux de l’histoire. Pour eux, rien d’historique dans ce que nous vivons mais un simple prurit adaptatif à mater.

 

  • De quel droit pouvons-nous établir un lien de continuité entre les heures sombres des pays de l’Est, la Tchécoslovaquie de Patocka et la France de Macron ? Au nom de l’invariance des logiques de pouvoir quand les dispositifs idéologiques d’embrigadement des masses s’épuisent. Quelque chose ne fonctionne plus, le déni de vérité est allé trop loin. Non pas pour tout un peuple mais pour cette frange qui ne peut plus se satisfaire, aussi bien pour des raisons économiques que morales, de l’escroquerie érigée en dernier rempart de la démocratie contre les « 40000 à 50000 radicalisés » qui veulent, selon le « président philosophe », la chute de la République. Quand les ficelles sont trop grosses, quand le déni de réalité est à ce point manifeste qu’il saute aux yeux de ceux qui prennent le temps minimal de la réflexion politique, les bonimenteurs se révèlent. Incapables de persuader ceux qu’ils ne peuvent convaincre, impuissants à séduire ceux que la flatterie ne nourrit pas, ils se mettent à cogner d’autant plus durement qu’ils se savent faux.

 

  • Nombreux sont les intellectuels de la génération précédente, je pense ici à Jean-Pierre Le Goff, exemple parmi d’autres, à soutenir « qu’il n’existe pas de solution politique radicale aux maux dont souffrent les sociétés démocratiques, pas plus qu’à ceux de l’humanité. » (4) Pour eux, derrière les solutions politiques radicales, il y a toujours l’ombre portée des camps. Auschwitz et Kolyma nous interdiraient à jamais d’envisager des solutions politiques radicales, autrement dit des solutions politiques qui auraient la force de prendre les problèmes dont souffrent nos sociétés démocratiques à la racine. La fin des grands systèmes idéologiques nous condamnerait à une zone grise de l’histoire, sommés de nous adapter à la grande marche progressiste au nom de l’ultime chantage : nous ou eux, les fossoyeurs de l’histoire. « Cela ne signifie pas la perte du sens critique et de la passion dans le débat et l’action publics, mais la fin d’une certaine radicalité dans l’ordre du politique dont nombre d’intellectuels ont été porteurs. » (5)

 

  • Je récuse radicalement cette fine distinction : sans radicalité le sens critique se perd de façon inéluctable. Jan Potocka, sur son lit d’hôpital nous en donne la raison : le sens critique est au service de la recherche de la vérité, de son exigence et cette exigence est radicale. La radicalité dans l’ordre politique relève d’une décision fondamentale : nous nous refusons à distinguer l’ordre du vrai et l’ordre politique. Cette exigence, nous le savons, est aux antipodes de ce qu’est devenu aujourd’hui le politique, à savoir une façon habile de magouiller pour accéder et se maintenir au pouvoir avec la conviction de se croire plus malin que les autres.

 

  • C’est aussi pour cette raison que nous ne nous reconnaissons pas dans les critiques sociales qui ne placent pas l’exigence de vérité au dessus des revendications de liberté et d’épanouissement individuel. C’est pour cette raison que nous devons chasser les margoulins sophistes hors de la cité politique, démasquer leurs fausses libertés de penser comme autant de moyens répressifs pervers d’empêcher l’exigence de vérité de s’énoncer dans l’espace public. C’est encore pour cette raison que nous ne devons faire aucune concession à des hommes comme Emmanuel Macron car ils sont faux.

 

  • On ne peut pas édifier un ordre politique juste sur la fausseté et le mensonge, la duplicité et l’escroquerie intellectuelle. Disant cela, nous passerons volontiers pour naïfs aux yeux des demi-habiles. Romantiques, pourquoi pas. Mais un romantisme contrarié, donc cruel, impitoyable vis-à-vis des fausses queues, celles que nous connaissons si bien. Un romantisme sensible capable de mordre jusqu’au sang. Depuis quand l’exigence formulée par Jan Patocka la veille de sa mort est-elle laissée aux cœurs tendres et aux nougats mous de la culture jingle ?

 

  • A chacun son travail. Les intellectuels porteurs d’une radicalité dans l’ordre politique doivent être jugés sur la cohérence de leur pensée, non sur leurs indignations morales. Ils ne sont pas et ne peuvent pas être le tout de la vie politique mais leur place est essentielle. Ils creusent des sillons dans le mal du siècle. Ils ne sont experts de rien mais se donnent les moyens, par leur travail, d’être les témoins de leur temps. Leurs témoignages ne sont pas toujours plaisants aux oreilles des conformistes mais ils donneront à d’autres la force de témoigner encore. La formule de Gilles Deleuze, quelles que soient les critiques que l’on puisse adresser à sa compréhension politique du monde, est excellente : du possible, sinon j’étouffe. Nous en sommes là, nous étouffons, asphyxiés au sens propre du terme. Pour quelle raison notre asphyxie ne serait-elle pas aussi terrible que celle vécue par Patocka ? Nous étouffons d’une autre asphyxie, de devenir indifférents à l’exigence que ces intellectuels portaient et dont la lecture devrait faire honte aux démocrates du temps dont la médiocrité morbide et la fausseté tiennent lieu de masque à gaz. Une honte qui les ferait hommes.

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(1) Postface aux Essais hérétiques de Jan Patocka, Éditions Verdier, 1982.

(2) Op.cit. Jan Patocka, cité par Roman Jakobson.

(3) Voir pour le détail historique du procès de Socrate l’essai de Paulin Ismard, L’évènement Socrate, Flammarion, 2013. 

(4) Jean-Pierre Le Goff, La démocratie post-totalitaire, Paris, La découverte, 2002.

(5) Op. cit.