Dites racisme et vous verrez

Dites racisme et vous verrez

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L’usage du terme « racisme » a une fonction : se faire des copains à peu de frais.

Dites « racisme d’Etat » et vous verrez accourir toute une flopée de pleurnicheurs professionnels qui demanderont à l’Etat ce qu’il ne sont pas prêts de lui rendre.

Dites « racisme anti-blancs » et vous verrez se masser des grappes de ras du bol justifiant leur abrutissante sottise sur le dos de « l’homme noir ».

Dites « racisme anti-noirs » et vous verrez se masser des grappes de ras du bol justifiant leur sottise abrutissante sur le dos de « l’homme blanc ».

Dites « racisme islamophobe » et vous verrez la trique de Ramadan  à l’Hôtel de Crillon.

Dites « racisme antisémite » et vous verrez le vit de Bernard-Henri à l’hôtel du Ritz.

Dites « racisme anti-chrétiens » et vous verrez débarquer le poulailler rosaillon  tradi de la kermesse dominicale, crêpes comprises.

Dites « racisme anti-musulmans » et vous verrez débarquer les renards du double discours, cornes de gazelles comprises.

Dites « racisme anti-juifs » et vous verrez débarquer les bergers du peuple élu, challah comprises.

Dites « racisme anti-France » et vous verrez les quads des plus grossières andouilles tricolores vous attendre en vrombissant du pot à l’heure de la chasse.

Dites « racisme anti-homosexuels » et vous verrez défiler les saintes plumes dans le cul de la fierté multicolore.

Dites « racisme anti-provinciaux » et vous verrez de près les représentants de commerce des plus infimes crottins régionalistes.

Dites « racisme anti-parisiens » et vous verrez l’étendue de vanité qui se ballade fièrement en vélib les jours de pic de pollution de Paris est une fête.

Dites « racisme anti-femmes » et vous verrez Laure Adler à la matinale d’Inter vous décrire le drame de se faire mater les fesses à 67 ans.

Dites « racisme anti-hommes » et vous verrez Alain Soral sur son canapé rouge faire son beurre de dissident en causant des pétasses flippées de gauche et des fiotasses soumises.

Dites « racisme anti-animaux » et vous verrez des mammifères peints en rouge jouer les taureaux morts un samedi après-midi dans la grande rue des commerces.

Dites « racisme anti-antiracisme » (ou l’inverse) et admirez la vue.

le love de l’humanité mondiale

Le love de l’humanité mondiale

Humanity should be our race. Love should be our religion.

……

  • Le racialisme du love épouse à la perfection le marché mondial de la consommation indifférenciée. Un jugement de valeur ? Le racialisme du love vous en dispense pour le bien de l’humanité. Regardez ces enfants. N’avez-vous pas honte de vous dresser les uns contre les autres ? Une religion : le love. Une seule race : l’humanité. Une civilisation : la mondiale. Cela donne bien sûr, en mettant tout cela bout à bout : le love de l’humanité mondiale. La solution était pourtant simple, à portée d’une main d’enfant. Open your mind, voyez plus grand et remplissez vos couches.

 

  • Ces mises en scène régressives, destinées à un public abruti de bons sentiments, de gif de chatons et de câlins virtuels, ne sont pas faites pour être pensées. Qu’est-ce qui d’ailleurs aujourd’hui est mondialement produit pour être pensé ? L’attaque ultime sera portée contre nos capacités à élaborer, à partir d’un jugement critique et raisonné, des représentations symboliques qui nous mettent à distance de la fusion avec le placenta originel, la glaire organique initiale, la matrice dont on sort par le logos. L’enfant est le terminus ad quem et ad quo du love de l’humanité mondiale. Incapable de juger, il est le consommateur parfait, le non sujet politique par excellence, l’être de la désymbolisation consommée. C’est pour cela qu’il triomphe.

 

  • Les conséquences de cette monstrueuse régression anthropologique, d’autant plus implacables qu’elles ne peuvent plus être pensées, réduiront l’homme au statut  d’éternel passif. Comme l’enfant en bas âge qui ne comprend pas ce qui lui arrive, il pleurera souvent, fera des colères parfois, s’attendrira devant des gif de chats. Cette substance affectable, connectée des oreilles à l’anus, fera du love comme elle chiera dans ses couches virtuelles. Plus de religion, plus de politique, plus d’athéisme, plus de conflits de valeurs mais une religion unique, le love, saccagée aléatoirement par le terrorisme, son envers, cette abomination planétaire que tout le monde se devra de combattre mais sans savoir comment faire, sans quitter le love.

 

  • Moins il y aura d’hommes et de femmes pris de nausée anthropologique en face du love de l’humanité mondiale, plus il y aura de désarmés en face de ce napalm, moins nous aurons de chance d’échapper au collapse final, celui qui nous invaginera à rebours, faisant de chaque homme le fœtus qu’il a été. Ceux qui ne veulent plus être des sujets politiques, c’est-à-dire des sujets conflictuels, écrasent en nombre les nauséeux. Ils repandent leurs petits cœurs partout, avec ou sans voile, avec ou sans religion, la couche pleine de merde bonne et gentille, tous en train de converger vers le marché planétaire de la bouillasse du love. Il va de soi que ce sirop tendra vers le plus petit degré d’énergie, le néant de différence de potentielle, le niveau zéro de la substance excitable écrivait Freud dans Au-delà du principe de plaisir : la mort civilisationnelle pour tous.

 

Epreuve de philosophie du samedi matin – Jean-Jacques Rousseau ou Paul Ricoeur

Epreuve de philosophie du samedi matin – Jean-Jacques Rousseau ou Paul Ricoeur

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« Toujours le souverain tend à escroquer la souveraineté ; c’est le mal politique essentiel. Aucun Etat n’existe sans un gouvernement, une administration, une police ; aussi ce phénomène de l’aliénation politique traverse-t-il tout les régimes, à travers toutes les formes constitutionnelles ; c’est la société politique qui comporte cette contradiction externe entre une sphère idéale des rapports de droit et une sphère réelle des rapports communautaires, – et cette contradiction interne entre la souveraineté et le souverain, entre la constitution et le pouvoir, à la limite la police. Nous rêvons d’un Etat où serait résolue la contradiction radicale qui existe entre l’universalité visée par l’Etat et la particularité et l’arbitraire qui l’affecte en réalité ; le mal, c’est que ce rêve est hors d’atteinte. »

Paul Ricoeur, Histoire et Vérité, Ed. Seuil, coll. Esprit, 1987, p.273.

………

  • Alors que les élèves sont en train de plancher sur ce texte (la fameuse épreuve du samedi matin entre effluves de café et bâillements collectifs), je m’y colle aussi. Après tout, peut-on exiger des autres ce que l’on est incapable se s’imposer à soi-même ? Mais c’est un autre sujet… Un texte de Paul Ricoeur, donc, extrait d’Histoire et Vérité agrémenté (au choix) d’un sujet de dissertation : La politique peut-elle disparaître ? Je rappelle en passant que nous avons en France (pour combien de temps encore ?) la possibilité de faire cogiter de jeunes esprits sur des questions essentielles  pour la vie de la Cité – et pas du CAC 40 ou du Medef, autant d’intérêts particuliers, de brigues aurait écrit Jean-Jacques Rousseau. Il va de soi que ma lecture du texte ne saurait faire office de « corrigé ». La lecture critique n’est pas un effort de réconciliation entre une essence (celle du texte) et une interprétation (la mienne). Ce n’est pas Paul Ricoeur qui me contredira sur ce point, encore moins Brice Couturier et son Macron philosophe (je reste disposé, il va de soi, à confronter mes vues aux siennes sur le sujet si le courage lui en dit).

 

  • La première phrase du texte est essentielle : « Toujours le souverain tend à escroquer la souveraineté. » Commencer par une fausse évidence n’est jamais très bon. La souveraineté ne serait-elle pas souveraine ? Etrange non ? Jean-Jacques Rousseau, dans Du contrat social (1762), nous avait pourtant mis en garde : si l’on veut rendre la République légitime, se donner un corps politique qui ne soit plus sujet du Prince, force est de distinguer le souverain et le monarque, le souverain et le roi, le souverain et les représentants de l’Etat. Le souverain c’est le peuple, ni plus, ni moins. Toujours le monarque tend à escroquer la souveraineté, je veux bien. Toujours le roitelet tend à escroquer la souveraineté passe encore. Toujours le patron du CAC 40 tend à escroquer la souveraineté, la chose est certaine. Par contre, que le peuple souverain tende à s’escroquer lui-même me laisse perplexe. A fortiori quand cette escroquerie est présentée par le philosophe Paul Ricoeur comme « le mal essentiel. » Mon interprétation prend d’emblée ses quartiers : le mal essentiel d’une République qui prétend fonder sa souveraineté sur le peuple et non sur le fait du Prince, c’est de croire qu’il existe encore des souverains. Il va de soi que si l’on accepte la distinction entre « souverain » et « souveraineté », distinction que ruine Jean-Jacques Rousseau dans Du contrat social, la contradiction est insurmontable et le « mal politique » irréductible.

 

  • La contradiction interne entre le « souverain » et la « souveraineté », Paul Ricoeur la retrouve (on retrouve souvent ce que l’on crée) entre la particularité des gouvernements et « l’universalité visée par l’Etat. » Autrement formulé, en situant la critique, Paul Ricoeur nous explique sereinement que vouloir abolir la contradiction entre l’intérêt général (celui de la souveraineté) et l’intérêt particulier (celui du souverain) est un mauvais rêve, celui de Jean-Jacques Rousseau par exemple avant de devenir le cauchemar du communisme d’Etat – ce que Paul Ricoeur nomme, un peu plus loin dans le texte, avec quelques distances, « L’Etat  socialiste« . Fort de cette contradiction insurmontable, Paul Ricoeur pourra conclure que « l’Etat bourgeois » exerce un contrôle moins vigilant, laissant plus de place à l’improvisation et au hasard que « l’Etat socialiste » et ses rêves cauchemardesques de réconciliation de la souveraineté et du souverain. Mais pour quelle raison nommer « rêve » ce qui relève de l’exigence politique, à savoir faire en sorte que la souveraineté n’échappe pas au peuple, que l’expression de la souveraineté (les lois) ne soit pas édictée dans l’intérêt particulier de brigues (lobbies, grands argentiers, magnats et autres potentats) mais en visant l’intérêt général ?

 

  • Donnant droit d’emblée à une « contradiction autonome » entre souverain et souveraineté, Paul Ricoeur, comme tous ces philosophes qui écartent la critique politique, élimine la conflictualité. Il fait passer en contrebande, sous le vocabulaire policé qu’affectionnent les philosophes de salons qui ne dérangent personne, les antagonismes réels d’une société politique comme autant de conséquences irréductibles de « l’Etat bourgeois » nettement moins chimérique de son point de vue que « l’Etat socialiste ». En un sens très précis, il fait de sa pensée philosophique du politique une entreprise de dépolitisation de la philosophie. Le philosophe n’est plus, comme c’est le cas avec Jean-Jacques Rousseau, celui qui s’efforce de corriger les états de fait avec des exigences normatives (la souveraineté doit être du peuple et de lui seul). Il devient le champion de la justification conceptuelle de ce qui est (il y a une contradiction « autonome » entre la visée universelle de l’Etat et les pratiques effectives du pouvoir).

 

  • La différence entre Jean-Jacques Rousseau et Paul Ricoeur tient par conséquent en une phrase. Pour l’auteur révolutionnaire de Du contrat social : le mal politique essentiel est la dépossession de la souveraineté d’elle-même. Il est par conséquent logique de convoquer aujourd’hui Paul Ricoeur dans une situation de délabrement avancé de la critique politique, quand la souveraineté du peuple n’est plus qu’une ombre. Contrairement à ce que pense Régis Debray, nous sommes loin des fantaisies néo-protestantistes mais au plus près d’une immense résignation politique, celle qui consiste à accepter que le souverain roitelet, l’histrion de rien, escroque la souveraineté en son nom et au nom des brigues qui l’ont fait. Il est encore logique de voir si peu de philosophes prendre le parti de Jean-Jacques Rousseau aujourd’hui dans un affrontement philosophique essentiel pour l’avenir et la légitimité de la République française. Combien de résignés lisent les textes philosophiques comme ils consomment de la culture, l’œil bas, sans âme ? Combien ont renoncé à ce qui animait Jean-Jacques Rousseau ? Cela dit, les confusions des marcheurs grégaires ont toujours été plus rentables que les confessions des promeneurs solitaires.

 

  • 10h22. La classe s’agite. Allez mes amis, encore une heure et demi à tenir. Penser, c’est résister, avec ou sans Rousseau.

La vie d’ange

La vie d’ange

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  • Contacté par l’hebdomadaire chrétien  La Vie à propos d’Emmanuel Macron, je me suis prêté, la semaine dernière, au jeu des questions réponses. Ce n’est évidemment pas la première fois que ma critique suscite la curiosité des chrétiens de France. Il y a cinq ans déjà, Vieux réac !, truffé de références à la gauche critique et athée des années 60-70, avait fait l’objet d’une recension dans Témoignage chrétien. L’article signé Arthur Lamaze est d’ailleurs très habile et ce fut de loin le meilleur. Il s’intitule L’ère de la mayonnaise.

 

  • Dois-je encore expliquer aux étourdis que le journalisme Libé-Obs-Marianne est devenu totalement imperméable à une critique qui ne joue pas le jeu du marché, autrement dit de la mayonnaise. Que ce même journalisme ouvre depuis longtemps ses tribunes aux pires escrocs de la nullitogentsia parisienne connus de tous ne surprendra plus. Dans un paradoxe apparent, des auteurs critiques et athées des années 70 reviennent par la bande du côté tradi. Cette curiosité répond à une logique fort simple : qui conteste encore l’ordre moisi de la cité des hommes sinon ceux qui ont une règle de comparaison, une norme transcendante, en l’occurrence la cité bénie de Dieu ? C’est aussi pour cette raison que Valeurs actuelles peut titrer cette semaine : « Chassez le christianisme, vous aurez l’islam. » Voilà donc la critique athée (au sens de Michel Clouscard : « Si Dieu existe, tant mieux pour lui ») coincée entre les anges et les démons, entre le petit Jésus rehaussé en force de résistance et le fion de Christine Angot devenu grande littérature. Il se trouve que j’ai l’ambition de garder les pieds sur terre, entre ciel et enfer, ce qui rend, hélas, la décence critique de moins en moins audible.

 

  • Cela étant dit, Pascale Tournier me posa une série de questions à propos du nouveau président de la République afin de nourrir un article que je découvre ce jour et qui s’intitule : Emmanuel Macron est-il vraiment progressiste ?  Le couple progressiste/conservateur n’est pas simplement essentiel pour Pascale Tournier. Il aimante des pans entiers de la réflexion actuelle sur le politique. En cela, il est certainement légitime qu’elle le mobilise ici. Il n’a pourtant qu’une fonction de divertissement. A la hache (mais j’aime la manipuler), le progressisme, c’est le fion littéraire d’Angot ; le conservatisme, le petit Jésus qui résiste. La pensée critique n’a aujourd’hui de compte à rendre ni à l’un ni à l’autre. Minimum respect écrivait Philippe Muray. Pour une raison simple : des ennemis de la pensée critique, pour des raisons différentes, se tiennent des deux côtés. La radicalité intellectuelle, à laquelle je ne suis pas le seul à vouloir redonner ses lettres d’irrévérence, n’a que faire des étiquettes et des drapeaux. Elle renonce à avoir une vie d’ange en posant ses fesses sur le ring de catch du « débat d’idées ». Elle frappera donc des deux côtés. C’est d’ailleurs ce que fait Emmanuel Macron, capable de simuler l’un et l’autre mais avec des intentions bien différentes des miennes. Être à la hauteur de ce qui nous arrive exige une forme critique inédite qui (hormis chez quelques avant-gardistes inspirés) n’a aucun précédent dans l’histoire. Voici donc ses questions et mes réponses :

………………

– Comment définissez-vous le macronisme ? 

Le « macronisme » (bien que je n’utilise pas ce néologisme) n’est pas une idéologie politique mais une stratégie, à la fois symbolique, rhétorique et mimétique, pour faire accroire que les conflits idéologiques, et avec eux politiques, sont derrière nous. C’est en somme le simulacre de la supposée « fin des idéologies » au nom d’une adaptation pragmatique aux intérêts de l’heure. Comme je l’explique dans le livre, il ne s’agit pas d’un système de pensée mais d’une bouillie, autrement dit une production de messages susceptibles de prendre une forme et son contraire sans susciter la moindre contradiction. Un exemple parmi tant d’autres. En juillet 2015, au journal « Le Un », Emmanuel Macron affirme : « Je crois à l’idéologie politique, c’est une construction intellectuelle qui éclaire le réel. » Par contre, quand il s’agit de s’adresser à un très large public cela devient : « le prisme idéologique ne marche plus. » (TF1, 27 avril, 2017). Le discours tenu à une élite intellectuelle est aux antipodes de celui tenu à la masse des électeurs. Le macronisme, si l’on tient encore à ce mot valise, est un opportunisme vide qui prend la forme de celui qui le reçoit en fonction d’intérêts indifférents à toute interrogation sur les fins ou les valeurs.

– Pourquoi, selon vous, Macron, veut-il imposer le clivage progressisme/conservateur ?
Je ne pense pas que Macron veuille imposer ce clivage hérité. La stratégie consiste plutôt à substituer à ces anciennes oppositions, un vocabulaire insensé qui, dans un sabir d’anglais et de français, veut nous faire croire que tout est nouveau sous le soleil. Là encore, l’opportunisme est de rigueur. Les Emmanuel Macron (car Emmanuel Macron est tout autant une forme qu’un individu) ont compris que toute défense de valeurs (sous les termes du progressisme ou du conservatisme) est faible car toujours susceptible d’être critiquée. Ce qu’il veut imposer ce sont des schémas de pensée acritiques (sur lesquels la critique n’a plus de prise) car indifférents et flous. Cela suppose, comme je l’explique, qu’il soit capable d’une grande plasticité intellectuelle et d’une indifférence quasi totale à ce qu’il raconte en fonction du public concerné.
– Qu’est-ce qui se cache derrière le mot progressisme d’Emmanuel Macron ?
Dans le fond, Emmanuel Macron n’a plus besoin de poser la question du progrès qui peut être elle-même sujette à caution : progresse-t-on réellement ? pour aller où ? pour quelles finalités ? Il la remplace par celle de l’efficacité. C’est ce qu’il écrit dans son livre au titre ubuesque « Révolution » : « la politique doit être efficace ». Pour reprendre une formule de Max Weber dans Le Savant et le politique, Emmanuel Macron est « l’histrion » de l’efficacité qui entérine l’anéantissement du politique, à savoir, Pour Weber, « la passion au sens de l’attachement à une cause ». D’où le titre de mon livre en écho : Le Néant et le politique.
– En imposant un type de pouvoir concentré autour de sa personne, n’envoie-t-il pas des signaux aux conservateurs ? 
Emmanuel Macron est un sémaphore. Il envoie des signaux à tout le monde, c’est justement cela sa fonction. C’est aussi pour cette raison qu’il fait le vide. Je suis intimement convaincu qu’il n’a aucune conviction. C’est une sorte de caméléon qui correspond bien à la situation des élites économiques dirigeantes pour qui la politique n’est plus qu’une variable d’ajustement, un cadre neutralisé dénudé de toute réflexion sur les valeurs et les finalités de l’action politique pensée comme action sur un marché. C’est l’homme politique de la dépolitisation consommée. Ces nouvelles stratégies de pouvoir demandent aussi d’autres outils d’analyse. Les intellectuels de la génération précédente trouvent dans Emmanuel Macron ce qu’ils veulent bien y voir (un néo-protestantisme, un retour des Lumières etc.) sans mesurer à quel point ils sont eux-mêmes victimes de cette stratégie du vide. Cette stratégie repose bien sur la personne d’Emmanuel Macron dont la manière de gouverner n’est pas plus démocratique qu’il n’est un « philosophe en politique ».

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  • Si vous tenez à savoir ce que Pascale Tournier a fait de mes réponses, il vous faudra verser un euro. Je me charge d’allumer la petite bougie.

 

 

La librairie des frères Floury

La librairie des frères Floury

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  • Je ne peux que remercier Hervé et Eric Floury pour leur accueil hier soir. Depuis quelques temps, les représentants de la maison Hachette ne passent plus dans cette librairie. Ces marchands de papier, dont la seule logique consiste à saturer les étals de productions clonées sur le modèle économique et lessivant de Procter & Gamble, ne sont pas les bienvenus dans cette librairie de quartier qui résiste tant bien que mal aux stratégies concentrationnaires de la distribution du livre. Mon travail, le leur, celui de L’Echappée et d’autres maisons d’édition qui sauvent ce qui doit l’être – ou ce qui peut l’être encore – est une guerre. Plutôt une guérilla. Cela fait déjà un moment que la pensée (que j’appelle par usage et abus d’usage « critique ») a pris le maquis. Cette résistance a un coût. Libérer les étals pour y glisser quelques travaux artisanaux – dont ne parlent jamais ceux qui ont les micros et s’offrent pourtant le luxe de pester contre le déclin de l’esprit – se paye en pourcentages de ventes. Pour un libraire, avoir une politique éditoriale n’est jamais sans conséquence économique.

 

  • Il y a dix ans, un libraire, chez qui je souhaitais laisser en dépôt une lecture critique de Michel Onfray (devenu depuis une entreprise nationale d’épandage livresque d’opinions « philosophiques » avec l’assentiment de certains hebdomadaires à la botte), me dit ceci : « Monsieur, on ne tire pas sur la vache à lait. J’ai des lecteurs d’Onfray ». Il refusa tout net de prendre les livres en question. J’essayais de lui expliquer le bien fonder de l’entreprise. Peine perdue. En quittant sa boutique, sans savoir s’il consommait lui-même le beurre produit par la vache, je me souviens avoir ruminé cette phrase, mon pack « d’Onfray » à la main : « on ne tire pas sur la vache à lait ». Dans l’armée, l’origine de l’ordre ne fait pas question. Il vient d’en-haut, d’un grand Sujet. Mais ici ? Ce libraire n’a-il aucune curiosité, celle de jeter un œil sur le livre afin d’en évaluer les forces et les faiblesses ? En quoi consiste au juste son travail ? Poser mécaniquement des livres sur ses étals surchargés sous les ordres du kapo d’Hachette Procter & Gamble ? Quelle fierté lui reste-t-il ? Quelle idée se fait-t-il de lui-même ? En quoi cette dérisoire insoumission économique a-t-elle une quelconque incidence sur son commerce ?

 

  • Cette expérience, autrement plus instructive que la lecture des graphomanes qui associent des mots à la chaîne en fonction de l’air vicié du temps, me fit comprendre une chose simple. En bout de chaîne, qu’il s’agisse de journalisme, d’édition, de diffusion, de création intellectuelle nous avons toujours affaire à des hommes et à des femmes situés. Des hommes et des femmes qui font le choix de se soumettre ou de résister, de se coucher ou d’être fidèles à quelques convictions irréductibles. Des hommes et des femmes qu’on peut acheter ou qui ont suffisamment de fierté pour savoir ce qu’ils font et ce qu’ils se doivent à eux-mêmes. La finance, le CAC 40, l’économie mondialisée, le pouvoir de l’argent, qu’est-ce que ceci ? Des escrocs font commerce de la dénonciation de ces méchants mots sur les plateaux télé de l’identique à perte de vue.

 

  • Nietzsche l’a écrit dans son Zarathoustra. Il n’est plus temps, mes amis, de se morfondre, de pleurnicher sur la décadence de l’Occident dans des zéniths de province, de critiquer le tapin des faiseurs d’opinion philosophique en général mais de parler à la fierté des hommes. Toi, oui toi le libraire, toi qui te pique de mots et de littérature, quelle est la hauteur de ta servilité en face des vaches à lait ? Toi, oui toi le philosophe, après quelle défaite acceptes-tu de te prostituer pour vendre une palette de plus ? Toi, oui toi le médiatique, quel renoncement t’habite ? Je parlerai à la fierté des hommes, écrit Nietzsche, quitte à passer pour un fou ou un cadavre dans « la ville de la vache tachetée ». Dans la petite salle de la librairie des frères Floury, hier soir à Toulouse, je n’ai pas vu de fans, de groupies, de spectateurs dociles et des moutons suiveurs mais une poignée d’hommes et de femmes que l’on n’achète pas. Il y avait du Beckett, du Ionesco et une forme de mélancolie critique dans cette rencontre. Quelques idées rayonnantes aussi. L’envers de la « start-up nation » du président des ombres.

 

 

 

Le bon bourgeois Plenel

Le bon bourgeois Plenel

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  • Edwy Plenel est un bon bourgeois, bien au chaud. Quand je l’ai croisé à Paris, en face du cinéma MK2 odéon, il avait un beau manteau et de belles chaussures. Comme beaucoup de ses collègues, Edwy Plenel s’estime, se pense important. C’est « quelqu’un » aurait dit ma grand-mère jurassienne et un peu anarchiste. Quand il écrit, quand il fait la leçon – les deux choses se confondent chez ceux qui ne doutent pas – Edwy Plenel, comme tous les bons bourgeois, nous enseigne l’ordre du monde. Dans ce monde, il y  a des musulmans, des misérables, des dominés et des dominants comme il y a des nuages dans le ciel et des bons restaurants à Paris. La stabilité de ce monde immuable est une garantie pour le bon bourgeois.

 

  • Le bon bourgeois peut être de gauche ou de droite, là n’est pas la question. Ce n’est pas à son vote qu’on le reconnaît. D’ailleurs il peut aussi voter au centre ou ne pas voter du tout car l’offre politique n’est pas toujours satisfaisante pour son fin palais. Le bon bourgeois est celui qui déteste par dessus tout être tourné en dérision. Sa citation préférée ? Spinoza, Ethique, partie III. Ayez le bon goût, avec Edwy Plenel, de vous démarquer de « ceux qui aiment mieux prendre en haine ou en dérision les affects et les actions des hommes que de les comprendre. » (1) C’est que le bon bourgeois, et la chose ne date pas de la semaine dernière, se proclame libéral philosophiquement à condition que cette liberté ne viennent pas chier sur ces belles bottes et sur son beau manteau.

 

  • Regardez-le admonester durement les puissants de ce monde tout en paraissant dans le monde. Admirez sa dureté face aux « intérêts économiquement dominants mais socialement minoritaires. » (2) Ecoutez le promouvoir la culture démocratique avec son beau manteau de bon bourgeois : « le libéralisme économique s’accomode souvent d’un libéralisme politique, valorisant la personnalisation, l’autoritarisme et le verticalisme du pouvoir au détriment d’une authentique culture démocratique qui suppose des contre-pouvoirs forts, écoutés et respectés. » (3) Comprenez bien que les contre-pouvoirs en question se prendront très au sérieux. Ils doivent être  « forts », « écoutés » et « respectés ». Qu’il parle de ses pauvres, de ses dominés ou de ses musulmans, le bon bourgeois tient son idéal mondain : force, écoute et respect.

 

  • Dans une démocratie, puisque le bon bourgeois Plenel tient par-dessus tout à ce mot, les contre-pouvoirs n’attendent pas l’autorisation des cuistres pour se faire entendre. Ils n’ont pas besoin de parler au nom des autres pour s’exprimer : « pour les musulmans », « pour les opprimés », « pour les dominés »… Ils cherchent au contraire à desserrer les étreintes des pouvoirs qui ont toujours intérêt à parler au nom des autres pour se faire valoir. Comme si le bon bourgeois Plenel ne cultivait pas la personnalisation, l’autoritarisme et le verticalisme. Quelle grosse bouffonnerie que voilà. Ce que ne supportent pas les bons bourgeois du siècle, de droite, de gauche, du centre si l’heure vous appelle, ce sont des usages de la liberté qui pourraient, par inadvertance, chier sur leurs bottes et leurs beaux manteaux de bons bourgeois. Le commerçant de Paris, le boutiquier du monde, ne vit pas de peu. La haine et la dérision, quelle faute de goût pour lui. Il n’y a que les malotrus, les mal éduqués pour ne pas maîtriser ces mauvais affects. Dans son univers, au bras de sa rombière, le bon bourgeois regarde le ciel étoilé du social au-dessus de sa tête.  – « Regarde chérie, l’étoile musulmane. Oh, quel beau ciel ce soir, tu ne trouves pas ? »

…….

(1) Ethique, Spinoza, partie III, cité par Edwy Plenel, Préface, Macron & Co, Enquête sur le nouveau président de la République.

(2) Edwy Plenel, op. cit.

(3) Toujours du même.

 

 

 

 

 

Le tapin des faiseurs d’opinion

Le tapin des faiseurs d’opinion

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  • Parmi les conditions expresses pour participer aux combats de catch de la critique politique : être identifiable (Figaro, Libé, En marche ?), utiliser les mots repères (laïcité, progressisme, conservatisme), les mots repoussoirs (islam, islamophobie, antisémitisme, finance,  multiculturalisme, réactionnaire), enfoncer des portes dégondées (crise de l’école, perte de repères, crispation identitaire, évasion fiscale), sonner la révolte (sursaut, renouveau, révolution, changement de logiciel), apporter des solutions (efficacité, pragmatisme, bon sens) sans oublier, il va de soi, d’être « impertinent et critique ». Une méthode : noircir le tableau blanc de l’opinion moyenne par des constats triviaux. La chose est certaine, l’opinion fait vendre. Ceux qui vendent le plus sont donc, en toute conséquence, ceux qui se rapprochent le plus de l’opinion. Une opinion customisée par la touche « intellectuelle », « critique », « philosophe ». Le consommateur aime le contenu de son pot à condition qu’on le lui présente bien. Les saillies iconoclastes qu’il reçoit à 19 heures sont partout, les tabous démontés existent déjà en pièces détachées, les sommets qu’on gravit pour lui sont accessibles en tire-fesses. Le tapin des idées consiste à dire ce qui se dit sur ce qui a été dit et qui sera dit demain matin dans la matinale. Une machine célibataire qu’il ne faut surtout pas perturber. Qui, dans le milieu, a d’ailleurs intérêt à déranger ceux qui font la promotion de ce grand vide ?

 

  • Vous reconnaitrez là le petit monde des faiseurs d’opinion en France, autant de professionnels qui vivent grassement de ce qu’ils appellent « le débat d’idées ». Tous se connaissent, se fréquentent, se « clashent ». Autant de marques qui ne sont pas faites pour être lues, encore moins discutées à partir des problèmes qu’elles poseraient ou éluderaient. La promotion narcissique de soi sera rappelée à chaque apparition télévisuelle : quantité d’ouvrages vendus, tirages monstrueux, phénomènes de l’édition. Le propos, mille fois rebattu, est attendu car toujours déjà énoncé. Il précède l’intervention réduite à n’être plus qu’un spot promotionnel prisé par les maisons d’édition mercenaires.  Aucune différence entre le livre et l’interview, la présentation radiophonique et la quatrième de couverture, la mini vidéo et la mégalo conférence. Tout est recyclable. L’idée formulée doit être simple et immédiatement compréhensible par le stagiaire journaliste et le lecteur embrumé de 20 Minutes. Rentabilité maximale.

 

  • Mettre en avant une critique en citant l’extrait, faire apparaître un problème un peu consistant en commentant un texte qui n’est pas fait pour être lu mais acheté ? Mauvaise stratégie : pourquoi faire de la publicité au concurrent, valorisez plutôt votre camelote. Ce napalm achève la désertification. C’est ainsi, en une dizaine d’années, vingt tout au plus, que l’espace critique a quasiment disparu sous un amoncellement de « critiques » rentables. Quelle idée de discuter les égarements et les impasses réciproques de critiques pourtant très proches… de loin. C’est ainsi que la logique du marché renforce les postures partisanes binaires et que ces mêmes postures offrent l’occasion aux marchands de transformer les idées en marques-repères. Donner du fric et des armes à l’ennemi, c’est tout un quand la logique mercantile a définitivement écrasé toute forme de conflictualité intellectuelle, quand il n’y a plus d’ennemis. Sans oublier les pleurnicheurs professionnels qui n’ont pas le courage d’attaquer le seul adversaire sérieux : la collusion de la pensée et du commerce. Trop risqué, trop peu rentable, trop imperceptible.

 

  • La chute est à ce point vertigineuse que le dernier président de la République élu a pu passer pour un héritier de Paul Ricoeur, « un philosophe en politique »,  sans émouvoir grand monde. Pire, sans que cette grossière arnaque fasse sens politiquement ou qu’elle suscite, au moins, un sain éclat de rire. Comme si la critique politique consistait simplement aujourd’hui à choisir le bon mot dans un répertoire de vingt titres-slogans qui tournent en boucle chez des journalistes qui n’ont plus le temps (version optimiste) ou les moyens (plus pessimiste) de penser. Ce processus n’emportera pas simplement les suffrages des marchands mais ringardisera définitivement ce qu’il reste de la pensée « critique » dans les universités françaises – la pointe de l’irrévérence consistant aujourd’hui à compiler les sentences de Foucault ou de Derrida dans une nostalgie muséale stérile. On ne peut pas en même temps penser contre l’opinion et la flatter, pas plus qu’on ne peut à la fois vendre massivement et se présenter comme un « critique du système » (la formule d’usage) sans prendre les gens pour des cons.  En définitive, et contrairement à ce que pensent les zélotes d’un énième « nouveau média » qui changerait tout, la responsabilité est globale : paresse et satisfaction des lecteurs-spectateurs-consommateurs, complaisance imbécile d’une profession qui ne sait plus ce qu’elle fait (une écrasante majorité de journalistes qui enregistrent et valident ce qui est déjà partout), indifférence des universitaires qui se complaisent dans une spécialisation souvent prétentieuse et indifférente au monde qu’ils habitent. Je ne parle même pas du nombre non négligeable de professeurs de l’Education nationale intellectuellement démissionnaires. Bref, une immense débandade qui fait aujourd’hui de la France un pays de tapineurs professionnels, sans pétrole et sans idées.

 

 

Le Gorafi ou comment rentabiliser l’insignifiance

Le Gorafi ou comment rentabiliser l’insignifiance

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  • Avec ses 700000 abonnés en ligne, le Gorafi est un poids lourd du vide. Alors que la moralisation de la vie politique avance à grands renforts de slogans, il est de première nécessité d’imposer dans les esprits la promotion massive de toutes les falsifications spectaculaires. Le Gorafi contribue à l’épandage subventionné de messages post-logiques insignifiants et par principe immunisés contre la critique. Perché. A perchépolis justement, le langage ne permet plus de nommer ce qui est mais d’inhiber toute forme de discours signifiant. Invités sur France Inter, les rédacteurs du Gorafi font partie de ce que Guy Debord appelait la critique intégrée. Double intérêt : divertir les masses et inhiber leurs résidus par un surcroît de bouillie. Parmi les hauts faits d’insubordination, à propos de Christophe Barbier, perruche libérale  et tuteur du bon peuple, le Gorafi fait ainsi état de la démission de son écharpe. L’intéressé aurait répondu « avec humour ». Nous voilà rassurés, Barbier n’est pas rasant. Tout est en place, tout sauf Cuba, roulez Mickey.
  • La post-logique n’a que faire de toutes ses raisons, n’a que faire des analyses critiques. Pour elle, politique et morale ne sont que des prétextes utiles pour recouvrir ses nouvelles formes de falsification idéologique. Idéologique au sens d’un renversement complet du vrai et du faux afin d’imposer un indiscutable état de fait. La post-logique, si elle détruit les capacités de raisonnement en imposant un ordre soustrait à toute réflexion, n’est pourtant pas dénuée de visées économiques : la promotion du dérisoire est rentable. la preuve, les éditions Flammarion sont de sortie. Le Gorafi fait partie de ces organes de médiatisations perchés, acritiques, inodores, incolores et sympas, aux mains du nouvel homo comicus (1). Repris, cité, retweeté, recopié massivement, il normalise l’insignifiance. Aucun complot là-dedans. Une simple convergence entre l’imaginaire des sujets et la volonté des dirigeants. Harmonie préétablie entre la post-logique et le post-politique, le Gorafi est un symptôme de notre temps. Sous couvert d’humour décalé, une acceptation bon ton s’affiche. Inutile de renvoyer cette entreprise de démolition au néant qui l’a vu naître, il suffit simplement de former des esprits immunisés contre l’insignifiance.

……..

François L’Yvonnet, Homo comicus ou l’intégrisme de la rigolade, Paris, Mille et une nuits, 2012.

Alain Badiou connaît-il les chiottes turques ?

Alain Badiou connaît-il les chiottes turques ?

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  • Parmi les innombrables professionnels de la causerie révolutionnaire, Alain Badiou occupe certainement une place de choix. Au théâtre de la Commune d’Aubervilliers – chacun sait que les révolutions se jouent et se déjouent dans les théâtres – il donna « un séminaire exceptionnel » le 23 novembre 2015. Les éditions Fayard proposèrent à la vente un petit livre blanc au prix de cinq euros. Son titre : Notre mal vient de plus loin, Penser les tueries du 13 novembre. Je l’ai lu, il va de soi. Mieux, je l’ai à cet instant sous les yeux, souligné ici ou là. La colle, de mauvaise facture, se craquelle déjà au centre et ma dernière lecture, dans la salle de bain, a eu raison de la couverture. Les éditions Fayard ont des progrès à faire en matière de thermocollage.
  • Je le dis sans trop de détours, si un de mes proches avait figuré sur la longue liste des blessés et des morts, je serais allé personnellement, avec deux trois amis, me taper Alain Badiou. Discrètement, en finesse. Pour cette phrase : « Il n’y a plus rien, ni victimes, ni assassins. » Cette phrase, qui apparaît à la page 50, n’est pas sans justification. Voici l’argument. Les tueurs, de « jeunes fascistes », seraient « les produits typiques du désir d’Occident frustré, des gens habités par un désir réprimé, des gens constitués par ce désir. » Ils représenteraient le « symptôme nihiliste de la vacuité aveugle du capitalisme mondialisé, de son impéritie, de son incapacité à compter tout le monde dans le monde tel qu’il le façonne. » Relisez bien la dernière phrase. Prenez le temps nécessaire à la rumination intellectuelle. Posez-vous.
  • La pseudo-recherche sur l’identité du tueur dans un chapitre intitulé « Qui sont les tueurs ? » aboutit à l’incapacité du capitalisme à compter tout le monde dans le monde tel qu’il le façonne. Ce qui, en bonne rationalité, signifie exactement ceci : les tueurs, ces symptômes d’un désir frustré réprimé, sont des laissés pour compte. La méthode est rouée : de qui les tueurs sont-ils le nom ? Peu importe le sujet responsable de l’action criminelle. Le sujet, pour Alain Badiou, n’est qu’un symptôme, un effet de surface sans autonomie. On se souvient de la magistrale leçon du maître : le sujet n’existe pas. Objectivement, à lire aujourd’hui quelques spectres de l’université de Paris VIII, la leçon a fait son petit effet.
  •  Mais revenons au texte. Que vaut conceptuellement cet improbable « désir frustré réprimé » qui expliquerait tout ? Pour répondre à cette question fondamentale, j’ouvre, à côté de la brochure mal collée de Fayard, un recueil publié en 1977 par les éditions François Maspero. Le papier est jauni mais la brochure est impeccable. Le volume, dégageant une rassurante odeur de poussière froide, a tenu quarante ans. Le livre de Fayard, blanc immaculé, semble déjà réclamer la poubelle. Celui de Maspero rayonne. Objets inanimés avez-vous donc une âme ?
  • Le livre de Maspero a pour titre : La situation actuelle sur le front de la philosophie (Cahier de Yénan n°4). Situation sur le front actuel de la philosophie. Rendez-vous bien compte ? Réalisez-vous le chemin parcouru ? Le front actuel de la philosophie ? Je ne vois aujourd’hui que le pastiche pour répondre à une telle question : l’affront actuel de la philosophie. Mais laissons cela à de futures joyeuses dérives. Dans ce recueil publié par Maspero figure un texte du dénommé Alain Badiou, Deleuze en plein. Ce texte, initialement publié dans la revue Théorie et politique en 1976, sonne la charge marxiste-léniniste contre Gilles Deleuze et Félix Guattari. Le sérieux révolutionnaire, celui des masses opprimées, articulé à un solide appareil d’Etat ne fait pas dans la dentelle. Lisons plutôt : « Le parti, c’est, plus que tout autre objet historique, un en deux : unité du projet politique du prolétariat, de son projet étatique, dictatorial. Et, en ce sens, oui : appareil, hiérarchie, discipline, abnégation. Et tant mieux. Mais aussitôt l’inverse historique : l’aspiration essentielle des masses, dont le parti est l’organe, le bras d’acier au non-Etat, au communisme. Et cela donne tout le contenu stratégique du parti comme direction. »
  • Le sérieux révolutionnaire c’est pour Alain Badiou, en 1977 et en bonne rationalité, celle que je n’ai pas envie de lâcher aujourd’hui, pouvoir dire deux choses contradictoires tout en justifiant cette contradiction au nom de la stratégie. De la stratégie, autrement dit du pouvoir étatique. Je tiens là une première idée : toute pensée qui sacrifie la vérité à la stratégie déclare la guerre à la pensée. De quoi « le contenu stratégique » d’Alain Badiou en 1977 est-il le nom ? D’une subordination de la critique intellectuelle à un modèle de pouvoir. L’essentiel n’est pas la justesse du propos mais son efficacité opérationnelle sur le terrain de la guerre. Ironique pour quelqu’un qui la vomit. Ce qui sera condamné un jour, le désir deleuzien par exemple au nom du sérieux révolutionnaire, pourra très bien être utilisé le lendemain ou quarante ans après. Il suffit pour cela que la stratégie l’exige, en haut lieu idéologique.
  • Voyons ce qu’Alain Badiou écrit à propos de la référence au désir en 1977 à la page 31 de ce Cahier de Yénan  n°4 à la douce odeur de poussière froide. Une fois encore, prenons le temps de la lecture : « Je me suis longtemps demandé ce que c’était que leur « désir », coincé que j’étais entre la connotation sexuelle et toute la ferblanterie machinique, industrielle dont il le revêtent pour faire matérialiste. Eh bien, c’est la liberté de la critique kantienne ni plus ni moins. C’est l’inconditionné : impulsion subjective évadée invisiblement de tout l’ordre sensible des buts, de tout le tissu relationnel des causes. C’est l’énergie pure, déliée, générique, l’énergie en tant que telle. Ce qui est à soi-même sa loi, ou son absence de loi. La vieille liberté d’autonomie, repeinte hâtivement aux couleurs de ce qu’exigeait légitimement la jeunesse en révolte : quelques crachats sur la famille bourgeoise. » En 1977, cracher sur la famille bourgeoise c’est faire partie des « adversaires haineux de toute politique révolutionnaire organisée » et autant dire « couler comme un pue ». En 2015, massacrer des hommes et des femmes parce qu’ils ont le tort d’être là, c’est tout au plus le « symptôme d’un désir réprimé », de cette incapacité qu’à le capitalisme « à compter tout le monde dans le monde tel qu’il le façonne. »
  • La différence entre le désir purulent (injustifiable) et le désir frustré (à comprendre) est une différence de classe. Le désir du bourgeois, celui d’hier ou d’aujourd’hui, s’écoule comme le pue. La désir des déclassés – hier, « prolétaires parisiens« , « gens des soviets« , « paysans du Hounan » , « jeunes ouvriers de Sud-Aviation » ; aujourd’hui, prolétaires nomades, gens du voyage, paysans de Syrie, jeunes ouvriers dominés par le capitalisme mondialisé – est réprimé, frustré mais il sent la violette. Haut diagnostique stratégique délivré dans le confort des théâtres occidentaux, il va de soi. Reste « l’intellectuel de la classe moyenne » dont je suis. Alain Badiou m’explique avec force détails que je vis, moi et mes semblables, avec 14 % des ressources disponibles. Une peur m’accompagne, celle « de se voir balancer, à partir des 14 % qu’on partage, du côté des 50 % qui n ‘ont rien. » Alain Badiou ne nous dit pas s’il figure dans cette belle moitié. Mystère. « Et la peur constante d’un petit privilégié, c’est de perdre ses privilèges. » Alain Badiou, lui, n’a pas peur puisqu’il dit que la peur est de mon côté. Il en est le metteur en scène en émargeant (dixit l’intéressé) à environ 5000 euros par mois. Celui qui fait être l’être s’en exonère aussitôt. Surplomb, hauteur, contenu stratégique, toujours. A cette peur s’ajoute « un extrême contentement arrogant de soi-même. » Le profil du vrai petit connard occidental en somme, flippé, merdeux, prêt pour le fascisme. Je suis prévenu.
  • Causer dans des théâtres à la place du prolétariat nomade pour accuser l’arrogance de la classe moyenne occidentale apeurée qui fait de l’œil au fascisme en incitant les rares intellectuels de cette même classe à aller « consulter le prolétariat nomade », voilà la grande idée révolutionnaire d’Alain Badiou et de quelques-uns de ses sbires. Si vous arrivez à faire cela en fixant en plus, du coin de l’œil révolutionnaire, l’Idée platonicienne dans une zone de guerre dévastée par le capitalisme mondialisé qui rend, en fin de compte, les assassins et les victimes indiscernables, c’est que vous êtes prêt, mes amis, à chier debout.

A propos de la merde cybernétique dépolitisée acritique et hyper pragmatique qui vient

A propos de la merde cybernétique dépolitisée acritique et hyper pragmatique qui vient

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  • Les adaptés du nouveau monde acceptent de vivre dans une merde cybernétique dépolitisée acritique et hyper pragmatique. C’est leur choix. Le nôtre est, anthropologiquement parlant, plus exigeant. Il se trouve que les deux ne sont pas compossibles dirait Leibniz. Bien sûr, on rêverait tous d’un monde dans lequel le choix des uns n’interfèrerait pas sur celui des autres. Ceci est ton monde, écrit Nietzsche, le seul, le tien, l’unique. Dans ce monde, présenté faussement comme un univers de choix multiples, le ratatinement de l’homme n’est pas une option parmi d’autres, plutôt une condition de l’illusion du choix libéral. Seul l’homme rétréci peut imaginer que la merde cybernétique dépolitisée acritique et hyper pragmatique n’a pas d’incidence sur les capacités qu’il aura demain d’y résister.

    Contrairement à ce qu’elle affirme, en nous dépliant par le menu la nécessité de laisser faire le marché, la conscience libérale assure la promotion constante et interventionniste, avec des moyens démesurés relativement à ceux de la conscience critique, du renouveau, de la transformation, du changement. C’est elle qui attaque quotidiennement l’homme tel qu’il est pour le transformer en un homme tel qu’il devra être. C’est encore elle qui accuse ceux qui ne veulent pas de sa merde cybernétique dépolitisée acritique et hyper pragmatique de passéisme, d’inertie et de sclérose. Sous la mise en scène d’une fausse liberté de choix, la conscience libérale exerce ainsi une véritable tyrannie des esprits qu’elle camoufle derrière la promotion d’une action politique efficace et axiologiquement neutre, au-delà des « clivages partisans ». Cette tyrannie des esprits est d’autant plus violente et prescriptive qu’elle passe, en générale, en contrebande.

    C’est aussi pour cette raison que la conscience libérale tolère beaucoup mieux les critiques de type économiques – dont elle réfutera évidemment l’irréalisme – que celles qui investissent le terrain symbolique de l’anthropologie politique. Ce qui part de l’économie y retourne, dans une circularité qui n’a aucune chance de se transformer en force révolutionnaire. Par contre, celui qui pointe, avec une certaine constance, les logiques de démolition (intellectuelle, spirituelle, valorielle) devra rester inaudible. Son travail est incompatible avec la fausse pluralité du choix libéral et son entreprise de ratatinement de l’homme. La conscience libérale à la manœuvre s’accommode fort bien d’un monde où la conscience humaine sera réduite à sa plus simple expression : un abrutissement cognitif docile vaguement irritable sur des causes insignifiantes.

    Il va de soi qu’il sera nécessaire d’embaucher massivement des cadres culturels d’encadrement dont la tâche sera de faire accroire que rien ne change, qu’il y a encore de la pensée, de l’esprit et de la finesse, contrairement à ce que grognent les esprits chagrins et rétrogrades. Il va de soi aussi qu’ils tiendront un discours lui-même acritique politiquement à destination d’une petite élite culturelle qui surnagera sur un océan de médiocrité (en ayant, cela va sans dire, le moins de contact possible avec lui). A intervalles réguliers, un insipide spectacle de moralisation de la vie publique sera offert à une masse anémiée, satisfaite d’exercer un feint contrôle sur ce qui lui échappe radicalement. Dans ce monde, certains individus, pris en étau entre les conséquences de l’épandage de merde cybernétique dépolitisée acritique hyper adaptée et le cynisme des maîtres qui l’exploitent au mieux, exprimeront  leur colère en ayant encore à l’esprit une certaine idée de l’homme. L’effacement générationnel de cette idée signera la fin de leur combat. En attendant, ils cognent.