La fin de la classe de philosophie

La fin de la classe de philosophie

(Oraison funèbres de Périclès, Philipp Foltz)

  • La disparition  de la série L, cette fameuse classe de philosophie, ne semble pas émouvoir grand monde. Qui s’en étonnera ? Les frileuses associations, les groupes d’experts de rien, les ventriloques du ministère s’accordent harmonieusement depuis des années : la série L, cela ne peut plus durer. Choix par défaut, série sans avenir, élèves illettrés, absence de débouchés… La voie de garage littéraire et son irréel enseignement de philosophie à huit heures par semaines ne tenaient plus qu’à un fil. Il est désormais coupé. Le clap de fin sera pour juin 2020.

 

  • Les moments de grâce que j’ai pu connaître dans cette classe de terminale depuis presque vingt ans, tous étroitement liés aux possibilités offertes par le nombre d’heures dévolues à la philosophie, avaient toujours un goût amer en refermant la porte de la salle. Je savais parfaitement que cela ne durerait pas, que l’effondrement de l’apprentissage de la langue écrite au collège ne me permettrait plus d’aborder certains textes avec la même aisance, que l’Etat gestionnaire et acéphale  ne pourrait pas tolérer très longtemps ces espaces de liberté intellectuelle radicale, ce temps surnuméraire d’intelligentes dérives. Nous ne pouvions que retarder l’échéance fatale. Ne reste plus désormais qu’à sauver de la grande purge annoncée deux trois breloques symboliques. Nous le ferons, non sans courage. Les consultations à venir, jouées d’avance, serviront à accueillir mollement la colère des uns, à décourager les autres, définitivement. Quant à ceux qui débutent, n’ayant jamais connu ces longues journées de philosophie avec leurs élèves de terminale, ils ne regretteront pas ce qu’ils ne connaîtront jamais.

 

  • Une chose est sûre, les élèves épris d’idées, et il y en a beaucoup plus que ne peuvent l’imaginer les technos réformistes ras du front que je méprise joyeusement, n’auront plus les mêmes armes en entrant dans le supérieur. Ils y auront perdu beaucoup, peut-être l’essentiel. L’enseignement supérieur littéraire aussi. La classe de philosophie avait cette particularité de faire naître des vocations, d’ouvrir des perspectives inattendues, de faire délirer aussi, suscitant la création des uns, l’enthousiasme des autres, l’agacement des plus englués. La différence, pour un professeur de philosophie, est palpable entre cette série et les autres. L’électricité qui y circule n’est pas de la même nature. Certaines années, des groupes d’élèves plus inspirés que moi m’ont poussé vers le haut ; d’autres années, il s’agissait, dans une navigation à vue, de ne pas toucher le fond. Dans les deux cas, mes plus beaux souvenirs en face d’une classe sont à rapporter à celle-ci, A et B en 1902, classe de philosophie en 1925 et 1942, terminale A à partir de 1960, terminale L enfin.

 

  • Soyons lucides, c’est aussi notre vocation. Quels causeurs en vue, de gauche, de droite ou du milieu, prendront demain le risque du ridicule en défendant cette vieille dame de l’institution scolaire  : la classe de philosophie ? Quels journalistes ignorants, prompts à bavasser sur le sort misérable de deux rappeurs ahuris, se risqueront à faire des papiers de presse sur ce sujet ringard sans ménager leurs chèvres et leur feuille de chou ? Chacun préfère faire fructifier son petit commerce médiatique très loin des salles de classe. S’ils parlent du lycée, chaque phrase se doit de venir grossir l’effrayant vacarme du grand tambour à laver « progressiste » ou « réactionnaire ». Au choix. Ils animent rituellement le spectacle de la chose scolaire, ignorant tout des relations intellectuelles, et pas seulement affectivo-émotionnelles pour le mauvais cinéma français, qui se créent au fil de ses longues heures de cours autrement plus réelles que leurs gesticulations convenues sur l’émancipation de l’élève ou la déchéance culturelle. Quand ils ne font pas tout simplement leur beurre, comme cette grosse baleine hédoniste libertaire sans talent, après avoir claqué la porte d’une institution que sa médiocrité intellectuelle ne permettait pas de soutenir plus longtemps. Le naufrage final du cuistre évincé des ondes de la culture inoffensive est à l’image d’un temps qui a appris à haïr l’école pour mieux vénérer le marché.

 

  • Pour quelles raisons, dans ce désert, les réformateurs aux petits pieds prendraient-ils des gants pour finir la liquidation ? Faut-il même les blâmer ? Somnambules, ils accomplissent un programme anthropologique qui les dépasse de très loin. Ce sont les exécutants d’une logique qui ne changera strictement  rien à la trajectoire médiocre de nos sociétés fatiguées. J’en viens même à me demander si ce n’est pas criminel d’armer intellectuellement des hommes dans un monde qui méprise à ce point les œuvres de l’esprit. La disparition de la classe de philosophie n’est qu’une injection de morphine supplémentaire, une dose qui en appellera bien d’autres. Pour quelle raison former encore huit heures par semaines quelques inadaptés inquiets au milieu d’une masse de rhinocéros satisfaits ?  Ce sera mon ultime sujet de dissertation en fin d’année prochaine. La correction sera réservée à mes derniers élèves.

La dépersonnalisation des enseignements

La dépersonnalisation des enseignements

  • La tendance lourde, celle qui détermine l’orientation des réformes au pas de charge, est à la dépersonnalisation des enseignements. Les MOOC, ces cours massifs ouverts en ligne, se répandent partout. Les universités américaines connaissent cela depuis des années : la transformation des méthodes d’enseignement à partir des logiques de l’entreprise privée. Sans négliger l’intérêt pour la recherche de ces masses de données aisément disponibles de jour comme de nuit, il serait peut-être utile de s’interroger sérieusement sur les transformations anthropologiques qu’elles font subir à l’enseignement.

 

  • Il n’y a pas de pensée sans une tradition de pensée, tradition étrangère aux entités dépersonnalisées. Aurais-je eu le goût de la réflexion critique sans la rencontre incarnée avec des professeurs qui la pratiquaient devant moi ? J’en doute. C’est justement le détour par cette expérience subjective, la rencontre d’une pensée vivante et incarnée, qui est aujourd’hui en passe de disparaître et avec elle l’art de la transmission. Transmettre sans art, sans un tour de mains, en faisant l’économie de cette dimension artisanale qu’évoquait Michael Polanyi au milieu des années 70 (1), c’est l’ambition des MOOC. Une tradition de pensée n’a pourtant rien à voir avec une masse de données disciplinaires, matière inerte disponible pour l’individu hors sol qui la reçoit.  S’inscrire dans une tradition de pensée, c’est avant tout accepter une forme de maîtrise dont vous n’êtes pas spontanément capable. Au sens strict, se soumettre  à une discipline avant de pouvoir soi-même la maîtriser.

 

  • Cette soumission n’est pas complètement rationnelle, elle n’est pas non plus tout à fait passive. Elle suppose la reconnaissance active d’un ordre de la pensée (ceci vaut aussi bien pour les sciences humaines que pour les sciences de la nature), une façon d’analyser et d’expliquer qui ne peut naître spontanément chez l’étudiant. Non pas simplement une matière avec des contenus déterminés, aussi exhaustifs et massifs qu’ils puissent être, mais une manière de faire avec la matière, une façon exemplaire de s’y prendre. Il faut accepter l’idée contre-intuitive que le rapport au savoir est avant tout artisanal, que l’artisanat n’est pas simplement engagé dans la matière ; il est aussi d’ordre spirituel.

 

  • Se soumettre à une discipline à partir d’un exemple de maîtrise, autant dire une attitude aux antipodes des nouvelles formes de pédagogie. Ces dernières mettent en avant la spontanéité, les « expériences subjectives »  (la formule sera  inscrite demain au programme de la spécialité « humanités » dans le secondaire), l’autonomie de l’élève, sa créativité etc. Afin de ne pas brimer ce point de vue radicalement déraciné, la transmission doit être la plus neutralisée possible. Les masses de données en ligne répondent à cette exigence de neutralisation de l’interaction personnelle avec le professeur, une source possible de contamination et de partialité susceptible de corrompre la sacro sainte liberté de l’étudiant. L’idéal de ce système d’apprentissage serait de pouvoir rendre totalement impersonnel le dispositif de transmission, impersonnel donc reproductible, duplicable, algorithmisable.

 

  • En quelques décennies, la défiance a changé de camp. Ce sont les professeurs qui sont aujourd’hui possiblement suspects : transmettent-ils le matériel à la lettre – matériel dont la référence normative sera désormais celle des MOOC ou de toute autre forme de stockage en ligne ? sont-ils suffisamment à distance de la transmission, effacés, neutralisés par les dispositifs de contrôles ? ont-ils parfaitement intériorisé la dépersonnalisation de leur fonction de transmission ou font-il encore ressortir leur tradition de pensée, leurs curieux tours de mains ? L’épuration de la subjectivité professorale répond à cette question élémentaire : comment faire pour parvenir à une « offre pédagogique » (2) égale pour tous, autrement dit à un ordre concurrentiel non faussé par des traditions de pensées forcément hétérogènes et critiques ?  Une telle exigence semble conforme à cette sagesse des foules que les plus cyniques gestionnaires aiment convoquer pour asseoir leur légitimité contre les autorités intermédiaires ? De quel droit, je vous le demande, une tradition de pensée peut-elle faire obstacle à la consommation de savoir d’une masse d’usagers indifférenciés ?

 

  • Notons bien l’implacable  cohérence de cette tendance, très bien illustrée par la logique qui prévaut, par exemple, à la modification des programmes de philosophie en classe terminale. Recadrage des thèmes et couplages des notions entre elles afin d’éviter les disparités d’enseignement, autrement dit l’intrusion d’un moment aléatoire de maîtrise, d’un tour de main spécifique dans le traitement du programme.  Recentrage sur des savoirs dits « élémentaires » pouvant faire, à terme, l’objet de comptes rendus neutralisés : que faut-il savoir sur ? le programme de philosophie en dix fiches synthétiques. La disparation programmée de la dissertation, c’est-à-dire la mise en œuvre d’une pensée critique comme spécialité et maîtrise, au profit d’un essai, à savoir la libre expression d’un sujet toujours-déjà émancipé.

 

  • Il est dès lors parfaitement logique que des entreprises privées (fabricants de manuel, de logiciels d’apprentissage, de supports de stockage) soient pleinement associées à l’élaboration des nouveaux contenus quand les professeurs seront convoqués à la dernière minute pour les entériner, conformément à la neutralité de leur nouvelle fonction. Le renversement est achevé : l’interaction personnelle, celle des professeurs, est suspecte quand la désintégration anonyme, celle du marché, se trouve valorisée. Au fond, nous retrouvons ici une constante des régimes totalitaires : supprimer les acteurs intermédiaires de transmission du savoir qui pourraient échapper au contrôle du pouvoir. Place est faite pour la techno structure économique, au nom d’une révolution des esprits et de la culture, cette fameuse disruption.

 

  • A partir du moment où le marché à intérêt à écarter les traditions de pensée qui ne sont pas favorables aux violentes mutations anthropologiques qu’il produit, une lutte souterraine s’amorce contre les artisans de la pensée. Une lutte qui ne dit pas son nom ou plutôt qui se propose, contre les forces réactionnaires et les vieilles traditions, d’émanciper l’homme nouveau des vilaines manies du vieux monde.

 

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(1) Michael Polanyi, Personnal knowledge : Towards a Post-Criticl Philosophy, Chicago, 1974.

(2) Le lexique a son importance.

L’avenir du professeur de philosophie

L’avenir du professeur de philosophie

  • Pour le dire le plus simplement possible, dans la tête des techniciens réformistes, l’enseignement philosophique n’est rien de plus que de la culture générale mâtinée de points d’interrogation. Une oscillation sans conséquence entre des thèses réversibles,  un honnête endoctrinement sur ce qu’il est bon de savoir en se prémunissant très tôt contre les extrémismes. Une méthodologie universelle pour enfiler les idées entre elles et faire des coliers de perles plus ou moins chotoyants avec un corpus restreint de coquillages polis. Une circulation neutralisée qui indique le mal sans étalonner le bien. Une façon de penser soustraite aux aléas de l’incarnation, à la finitude tragique de celui qui la porte. Une circulation ductile et souple qui ne retournera jamais contre elle le couteau de l’analyse par peur de remettre en question  le no man’s land institutionnel qui l’autorise encore.

 

  • Qui ne connaît pas ces parterres feutrés à l’écoute du philosophe en vue dans les alcôves des librairies branchées : peut-on être heureux ? la passion de l’égalité ; est-il raisonnable de croire ? Transformer l’élève en public d’un service culturel bon ton, voilà la grande idée à peine souterraine. Elle affleure partout. Surtout ne pas heurter, accueillir la parole, donner droit à tout et à son contraire pour neutraliser à terme la violence inhérente à la recherche de la vérité. C’est qu’il ne s’agit déjà plus de cela. Qui s’efforcerait encore, dans le confort des lieux de culture, de viser le probe, le vérace, le sublime, de mener un combat quand il s’agit, au fond, d’acheter la paix sociale. La fonction iréniste de la culture, cette fameuse culture générale, sorte de maïzena civilisationnelle, liquide les conflits en homogénéisant la pâte. Le modèle à suivre est déjà celui du philosophe pâtissier pour médias et conférences de librairies à la page. Appliquant au mieux la relation de Chasles, il crée des vecteurs résultants, des synthèses équilibrées. Résolutions acceptables d’un faux problème qu’il feint pour l’occasion de se poser.

 

  • Sartre a raison de dire, en préambule de ses Questions de méthodes, que « la Philosophie n’est pas ». « Ou plutôt , ajoute-t-il, une philosophie se constitue pour donner son expression au mouvement général de la société. » Au lieu de considérer la philosophie et ses querelles d’école, il est assez logique de partir de ce mouvement général de la société. Quel est-il ? Une profonde désillusion critique doublée d’une acceptation de ce qui est. L’enseignement philosophique peut-il réellement survivre à cette désillusion, à cette acceptation ? Que dire en effet à des hommes et des femmes qui ne manquent de rien, constamment saturés, imperméables à toute élévation dialectique et en accord inertiel avec ce qui leur est offert ? A la limite, et paradoxalement, je ne vois que les élèves du secondaire pour philosopher encore marginalement, autrement dit faire droit à une forme de négativité radicale. Ailleurs, nous assistons à une dénégation de la philosophie. L’enseignement de la philosophie n’est pas nié – ce qui serait encore lui attribuer négativement une valeur. Il est dénié par élimination en lui de toute trace de négativité. Ce qui correspond à son achèvement, à sa consommation la plus insignifiante. Avec lui, nous sommes assurés de passer un bon moment.

 

  • Le terrain du professeur de philosophie, l’humus de son cours, ne peut être que le négatif. Il n’y a pas d’enseignement de la philosophie sans une pensée du négatif, sans une place centrale accordée à la négativité. Comment créer encore du négatif quand il s’agira demain d’enseigner l’élémentaire, l’incontournable, l’essentiel ? La réponse à cette question conditionnera l’avenir du professeur de philosophie dans l’institution. A contrario, les fiches de culture générale, cet horizon thanatique de l’enseignement philosophique, se présentent comme  ce qu’il faut retenir. Angoisse du vide, éloge du plein. Car, nous dit-on, le vide est partout. L’Etat attendra donc du professeur de philosophie, demain plus qu’hier, qu’il bouche les trous, comble les lacunes, remplisse de sa farine culturelle équilibrée toutes les béances. Refus de mettre en jeu le négatif, de le risquer. Refus et impossibilité quand « l’élémentaire » maïzena sera partout.

 

 

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(1) J.P. Sartre, Questions de méthode, in Critique de la raison dialectique, Paris, Gallimard, 1960.

 

Les plaintifs de l’hétéronomie

Les plaintifs  de l’hétéronomie

(Marc Chagall, Moîse recevant les tables de lois de loi, 1960)

  • Naviguant à vue, depuis quelques semaines, sur les pages des différents sites syndicaux consacrées à la réforme du Lycée, je mesure à quel point les professeurs conspirent contre leur propre liberté. Que le gouvernement se rassure, aucun risque massif d’insubordination intellectuelle. C’est ainsi qu’une association parmi d’autres (ACIREPH), supposée représenter les professeurs de philosophie dans le secondaire, trouve bon de noter à propos de la réforme en cours : « Cette orientation répond à une exigence pédagogique fondamentale qui veut que les professeurs sachent ce qu’ils doivent enseigner, et que les élèves sachent ce qu’ils doivent apprendre. Nous rejoignons pleinement les observations de Madame la Présidente du Conseil Supérieur des Programmes sur ce point. » Il est donc supposé qu’actuellement les professeurs ne savent pas ce qu’ils enseignent exactement. A cela s’ajouterait l’ignorance des élèves sur ce qu’ils devraient apprendre. Le texte concerne l’enseignement de la philosophie, je le rappelle.

 

  • L’hétéronomie consiste à recevoir sa loi d’un autre, le contraire de l’autonomie ou de l’émancipation. Cadrer, border, flécher, ce lexique, courant dans les sciences de l’éducation, est en passe de devenir la doxa universelle de cette fameuse « exigence pédagogique ». Comprenons finement le problème. Sans remettre en question la nécessité d’un programme scolaire, et cela quelle que soit la matière enseignée (la philosophie n’a pas à faire exception à cette règle), il est légitime de s’interroger sur cette demande grandissante de cadrage, de bordage et de fléchage pédagogique. Comme si les professeurs de philosophie en terminale n’étaient pas capables par eux-mêmes de savoir, à partir d’un programme de notions, ce qu’ils avaient à enseigner. Comme si les élèves n’étaient pas capables par eux-mêmes de savoir, à partir de ce même programme, comment travailler. Restriction du nombre d’œuvres susceptibles d’être choisies par le professeur dans l’année, couplage des notions entre elles, couplages de couplages, détermination des contenus, parcours cadrés, fiches bordés, élémentaire fléché. Inquiétant de constater à quel point cette litanie de restrictions est portée depuis des années par les intéressés eux-mêmes, impatients de voir leur liberté pédagogique réduite au bénéfice d’une réussite intellectuelle fantasmée.

 

  • Au nom de l’évidence et du bon sens, d’un pragmatisme sans faille, les professeurs de philosophie, de démissions en démissions, finiront par perdre leur maîtrise. Non pas celle d’un magistère métaphysique, d’une autorité qui leur tomberait du ciel. Non, celle qui leur vient de la conscience d’une absence de maîtres, la découverte qu’il n’y a pas de tabernacles soustraits à la lutte pour la vérité. Chaque professeur de philosophie se doit de rejouer dans sa classe ce que les plus grands esprits ont pu jouer à travers les siècles « Et cette partie, note parfaitement Georges Gusdorf dans Pourquoi des professeurs, qu’ils ont jouée jusqu’au bout sans savoir qu’ils l’avaient gagnée ou perdue, il faut aujourd’hui la rejouer, chacun pour soi, dans une pareille incertitude. Tel est le débat de la maîtrise dont chacun est pour soi-même l’enjeu. » (1) Le terrain symbolique de ce jeu incertain est absolument fondamental, un terrain nécessairement ouvert et lui-même incertain. Concilier cette lutte ouverte avec un quelconque programme n’est pas chose facile. Pour cette raison, un programme notionnel a été choisi en philosophie par des hommes et des femmes aux antipodes des nouveaux plaintifs de la pédagogie cadrée, fléchée, bordée, un programme qui rend encore possible l’enseignement de  la philosophie.

 

  • La grande plainte de l’hétéronomie doit être comprise ainsi : nous ne voulons plus de la maîtrise, nous ne voulons plus être des maîtres, nous ne voulons plus risquer de gagner ou de perdre la partie, ce sont là des choses beaucoup trop pénibles. Après tout, nous sommes des fonctionnaires au service de l’Etat, pas des aventuriers. Que l’Etat tutélaire couple pour nous les notions, réduise la liste des auteurs, impose une oeuvre suivie, propose les thèmes et les têtes de chapitre de notre cours. Nous serons comme les élèves, nous saurons enfin ce qu’il faut savoir : l’élémentaire. Si nous sommes comme eux, ils seront comme nous et il n’y aura plus de risques. Nous pourrons finir en paix. 

 

  • L’exigence pédagogique fondamentale en philosophie n’est certainement pas de savoir ce qu’il faut apprendre (je ne fais ici que citer le texte) mais d’apprendre à désapprendre que les liens tissés par d’autres sont des vérités absolues. L’enseignement philosophique repose sur la possible déliaison de ce qui a été appris. Sous prétexte que les élèves manquent de culture élémentaire (il faudrait d’ailleurs s’entendre sur la nature exacte de ce manque), on assiste à une dénaturation radicale de ce qui faisait la spécificité de cet enseignement : une force critique sans laquelle aucune émancipation spirituelle et politique n’est envisageable.

 

  • Les plaintifs de l’hétéronomie ne veulent plus de la philosophie et de sa dimension critique, ils veulent de l’ordre pour se dispenser de risquer leur maîtrise en affrontant le risque de la pensée. Combien ont renoncé à risquer la pensée en se réfugiant derrière des tours de camelots ? Combien veulent encore être des maîtres ? Je ne parle pas ici des conditions d’enseignement qui rendent parfois, pour d’autres raisons que disciplinaire, cette maîtrise impossible mais du désir de prendre le risque de penser devant les élèves. Je crains  pour eux et leurs élèves que les plaintifs de l’hétéronomie, ceux-là mêmes qui supportent sans ciller les réformes en cours dans la matière, n’aient plus ce désir depuis longtemps. Adressons-nous aux autres.

 

 

 

Georges Gusdorf, Pourquoi des professeurs, Paris, Payot, 1963, p. 111.

Survivre au survivalisme

Survivre au survivalisme

  • La bouffonnerie la plus moderne, disons post modernissime, consiste à se pâmer en annonçant la fin du monde. De très nombreux ouvrages s’esbaudissent sur la collapsologie ou le survivalisme. Dans un style affligeant de pauvreté spirituelle, accumulant les preuves du désastre comme l’avare compte ses pièces d’or, les Nostradamus de la pâte à papier nous aurons prévenu : demain, le désastre. Préparez-vous. Etant donné que ces courageux prophètes ne s’en prennent pas, dans leurs harangues planétoïdes, à la faiblesse vitale de leur propre société mais à l’annihilation qui vient sous toutes les latitudes, ils échappent forcément à l’anathème « réac » ou à ses dérivés. Tu penses avec tes pieds ! On s’en fout, bientôt la fin du monde.

 

  • Survivre, voilà l’objectif annoncé. Survivre à tout prix, n’importe comment, à la sauvette, comme des cochenilles s’il le faut. Préparez sans tarder votre longue vie de zombies dépressifs en feuilletant des missels sur la collapsologie. Achetez, cols blancs et bourricots péri urbains, le dernier opus de survivalisme. Apprenez à bricoler à Rueil-Malmaison  une cahute en liège pour protéger le petit dernier au fin fond de l’Amazonie. Quel beau projet d’autonomie politique que voilà ! Le mot, en lui-même est déjà inquiétant : survivalisme. En un siècle, nous serons donc passés du vitalisme ou survivalisme. Curieux. Moderne, postmoderne. Vitaminé, survitaminé. Marché, hypermarché. Soldé, hypersoldé. Humain, post humain. La logique est évidente. Ce qui pourrait être en soi une définition de la modernité : les anciens bandaient, les modernes surbandent.

 

  • Rien de tel avec le survivalisme. Ici, la logique est rompue. Survitalisme aurait été nettement plus cohérent, promesse d’une vie plus intense, plus riche, plus féconde. Pour les sans âmes qui braient en english, plus speed, plus fun, plus sexy. Avec le survivalisme, le moderne semble étonnement débander. S’imposerait-il une castration de derrière minute ? Ou s’agit-il simplement d’une nouvelle distinction de classe  ? Il suffit de faire le tour des codes de ce nouveau marché pour comprendre que le public visé est très éloigné des logiques de survies. On se pâme sur le survivalisme quand toutes les conditions de la vie matérielle sont bien remplies. Un public de cadre sup raffole de ces petits frissons : mon crossover résisterait-il à la montée des eaux de la Garonne ? Les images sont soignées, réalité augmentée oblige. Mélange de béton et d’herbes folles, mangrove et télé péage.

 

  • Tout cela prêterait à sourire (ne nous en privons pas pour autant) si les effets de cette nouvelle doxa collapsistique étaient sans conséquence. Quelle attention porter encore aux pires bassesses du présent, aux manipulations mentales les plus insidieuses, aux malversations par les signes quand la survie est en jeu. Aux pires moment de la guerre, les hommes veulent réellement vivre ; aux pires moments de la paix, les hommes veulent fantasmatiquement survivre. Le survivivalisme est le fantasme d’un monde malade, une maladie auto immune qui ne peut affecter que des êtres qui quittent la vie faute de lui trouver une valeur satisfaisante. Ne sachant plus vivre en homme, le techno zombie s’invente une sorte de survie animale fantasmée. Depuis longtemps hors sol , il se met à flotter dans le temps : 2065, 2145, 2235. Ces amoncellements de livres et de productions apocalyptiques n’ont aucune fonction d’éveil, ils ne structurent pas l’esprit. Ils accentuent bien au contraire la déstructuration mentale nécessaire au fonctionnement du grand marché techno zombique. Au fond, sous une apparence de scientificité, ils relèvent de ce néo-obscurantisme contemporain qui se donne les atours de la rationalité. Le jour où tous les hommes ne penseront plus qu’à survivre, le problème de l’homme sera résolu.

Marie Madeleine Schiappa

Marie Madeleine Schiappa

  • Quand il est arrivé à Harold, celui-ci a dit : Toi Seigneur, me laver les pieds ? Rappelons que les hiérarques gardaient en eux ce sens de l’ordre, de la verticalité pneumatique, de la hiérarchie divine. Christ Macron répondit : A présent, tu ne sais pas ce que je fais mais après tu vas comprendre. Harold lui dit : Jamais tu ne me laveras les pieds. Mais Christ Macron est un provocateur, un disrupteur, il heurte l’esprit pour mieux le changer. Alors il dit : Si je ne te lave pas les pieds, tu n’as pas de part avec moi. Et il lui lava les pieds. Marie Madeleine Schiappa, secrétaire d’Etat chargée de l’égalité entre les hommes et les femmes, toute excitée par la scène, s’exclama en regardant le ciel et son Maître : lave moi aussi les pieds, c’est le sens de mon ministère. Il faut assumer ce côté-là. Tant pis pour ceux qui ricanent. Sky is the limit, répétait-elle dans son cœur de prostituée du Seigneur.

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Voir Evangile selon Saint Jean, XIII, I-30

 

La désintégration symbolique

La désintégration symbolique

(Douanier Rousseau, Le rêve)

  • Emancipation. Le mot se trouvera demain dans les programmes scolaires sous la rubrique fourre-tout « Humanités, littérature, philosophie. » Emancipation ? E manu capere, se prendre en main, à l’horizon d’une désintégration symbolique et imaginaire qui rendra dans un même temps illusoire tout projet d’autonomie. En guise d’émancipation, ce qui est proposé par les maîtres queux de l’idéologie dominante et de sa bouillie marchande n’est autre qu’une soumission à un nouveau code, une façon de faire et d’être qui ne se situe plus dans l’ordre des pratiques mais dans celui des signes. L’émancipation dont il est question ne renvoie à aucune réalité subjective ou objective (qui est susceptible de s’émanciper  en septembre 2019 ? et de quoi ?). Questions devenues obscènes pour ne pas dire réactionnaires, le vilain mot.

 

  • Il va de soi, pour les nouveaux faiseurs de prestiges, que la valeur d’usage du signe (j’use de ce signe et pas d’un autre car je vise derrière lui cette réalité et pas une autre) doit s’effacer au profit de sa seule valeur de commutation (j’use de ce signe parce qu’il me fait penser à un autre signe). Cela signifie, dans un univers mental désintégré symboliquement, que le signe ne désigne plus rien. Il n’est pas là pour ça. C’est ainsi que le ministère des programmes peut créer des amas « Humanités, littérature, philosophie » ou « Éducation, transmission, émancipation » sans craindre d’être réfuté par une réalité signifiée qui n’a plus de lieu. Au fond, à la fin de l’histoire, éducation = transmission = émancipation = philosophie = littérature = Humanités, le dernier terme fonctionnant comme commutateur universel, signe absolu d’indifférenciation, opérateur magique.

 

  • Cette liquidation du symbolique ne semble pourtant pas toujours être vécue comme une catastrophe par ceux-là mêmes qui sont censés créer les cadres imaginaires et symboliques de cette fameuse émancipation. Pourquoi ? En grande partie parce qu’ils ne voient pas le problème pour être devenus incapables de le penser, autant dire de le structurer symboliquement. Une forme de surdité qui est aussi, sûrement, une protection, un repli devant l’ampleur de la tâche. La liquidation du symbolique, sa perte, ne trouve plus d’expressions symboliques adéquates. Il faut dire que l’attaque est massive et inédite : elle touche au cœur de nos capacités de résistance. Il ne s’agit pas d’une censure mais d’une reconfiguration imaginaire à ce point profonde qu’elle nous laisse démunis. Le travail idéologique fondamental ne consiste pas à s’attaquer d’abord aux contenus mais à les rendre inaccessibles en dynamitant les liens symboliques qui nous rattachent à eux.

 

  • Combien de fois ai-je pu entendre : « la réforme ne touche pas fondamentalement aux contenus. Le problème, c’est le nombre d’heures, les services ». A partir du moment où les digues symboliques entre les disciplines sont rompues (Humanités=littérature=philosophie), aujourd’hui par la bande (« spécialité »), demain partout (« tronc commun »), la question de la réorganisation des services se réglera d’elle-même. L’essentiel est l’acceptation d’un code général qui réduit à néant le procès de travail réel : qu’est-ce que faire réellement cours de philosophie à une classe de terminale ? qu’est-ce qu’affronter réellement l’incapacité de jeunes adultes à passer par la littérature pour se signifier ? qu’est-ce que « co-corriger » réellement une épreuve renommée « essai », sous le chapeau « Humanités, littérature, philosophie », quand les élèves peinent de plus en plus à s’exprimer et à abstraire ? J’entends par là réalité d’une résistance, d’une finitude, d’une incarnation située. Tout le contraire de la devise désincarnée car irréelle du « président philosophe », fluide comme les sans lieux à qui il s’adresse : « sky is the limit ». 

 

  • La malversation des signes, la malversation par les signes, n’est jamais anodine, encore moins pour des professeurs de littérature ou de philosophie. Disons plutôt qu’elle ne devrait pas l’être. Le procès de signification, plutôt procès de désintégration symbolique, est la condition préalable du travail idéologique, sa matrice. Une cohérence abstraite évacue toutes les contradictions réelles. Une fois acceptée, elle déterminera les conditions institutionnelles et matérielles d’une pratique radicalement nouvelle. La fonction symbolique des disciplines évacuée, le travail de liquéfaction sémiologique achevé, il ne restera plus aucun obstacle à la réorganisation du travail (ici celui des professeurs, ailleurs celui des médecins ou des juges).

 

  • Le domaine d’application importe peu tant la totalisation par le code est sans frontières. Ne reste plus qu’une masse indifférenciée, appelons cela du matériel (enseignant, soignants, juridiques etc.) et des logiques de compression économique. Le travail de désintégration symbolique (l’idéal, dans ce modèle, étant de ne plus savoir ce que l’on fait pour être disposé à tout faire) est au service exclusif d’une logique économique à court terme. Ce n’est certes pas au ministère de l’économie que l’on évalue le coût de la désintégration symbolique généralisée. Peu importe, me direz-vous, les prises de profits immédiates se passent fort bien de ces considérations symboliques qui ne sont, c’est bien connu, que de doux rêves.

 

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Humanités, littérature, philosophie, smoothie

Humanités, littérature, philosophie, smoothie

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  • Pour information complémentaire: voici le PROJET PROGRAMME DE LA SPÉCIALITÉ HUMANITÉS LITTÉRATURE ET PHILOSOPHIE (tel qu’il a été envoyé aux éditeurs) et qui suscite les réserves formulées dans la pétition: Première1. 
  • Pouvoirs de la parole (Antiquité) L’art de la paroleL’autorité de la parole Les séductions de la parole2. Représentations du monde (De la Renaissance aux Lumières)Découverte du monde et rencontre des culturesDécrire, figurer, imaginerRelations homme-animal Terminale1. La recherche de soi (des Lumières à 1945)Éducation, transmission, émancipation

    Expressions de la subjectivité (ou de la sensibilité)

    Métamorphoses du moi

     2. Expériences contemporaines, rapport entre modernité et contemporain (à partir de 1945) 

    Création, continuité et rupture 

    Individu et communication 

    L’humain et l’inhumain

     

    L’épreuve portera sur un texte à caractère littéraire et présentant un intérêt philosophique identifiable ; elle comportera deux questions, l’une à teneur littéraire, l’autre à teneur philosophique, et chacune donnera lieu à une réponse qui sera un essai (ni une dissertation, ni une explication de texte).
    Cette épreuve sera co-corrigée par un professeur de lettres et un professeur de philosophie.

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  • Le texte ci-dessus est, en l’état, ce qu’il est aujourd’hui permis de savoir sur la réforme du baccalauréat concernant l’intitulé « Humanités, littérature, philosophie ». Il concerne les classes de première et de terminale. Cette ébauche de programme commun aux professeurs de littérature et de philosophie, sans compter bien sûr toutes les bonnes âmes qui se rangeront sous la méduse « Humanités », a été envoyée à des éditeurs (Hachette en fait partie). Sans aucune consultation préalable des principaux concernés, contrairement à ce que relaient faussement les services de presse officiels, nous découvrons, par la bande, une série d’intitulés supposés faire office de contenus d’enseignement pour la prochaine rentrée.

 

  • Il est sain, avant même de peser le sens et la valeur de cette liste, de rejeter d’emblée l’argument  qui consiste à dire que l’on peut construire un cours sur n’importe quoi. Pour ne prendre qu’un de ces intitulés : « Découverte du monde et rencontres des cultures ». Un n’importe quoi qui n’est jamais tout à fait n’importe quoi car le n’importe quoi est aussi prescriptif. Montrer ce qu’il y a de prescriptif dans ce n’importe quoi n’est donc pas sans intérêt.

 

  • Que retient-on à la lecture de cette liste ? Au début de l’histoire, l’homme parle beaucoup, il parle pour prendre le pouvoir, avoir de l’autorité et séduire. Une amorce qui ne surprendra pas quand on sait le succès des concours d’éloquence, du blabla comme nouvelle forme d’apprentissage. La transposition de la parlotte contemporaine sur l’agora et le forum. De quoi passionner des élèves qui ont renoncé, en accord avec certains enseignants à la fine pointe de la pédagogie, à lire et à écrire. Le parler est autrement plus démocratique.

 

  • Sans transition, nous enjambons les siècles : Renaissance et Lumières. Sans trop savoir de quoi il faut renaître ni ce qu’il faut allumer, la méduse « Humanités », d’abord bavarde, se déploie pleinement au second semestre. Après le pouvoir de la parole, le blabla en toge, la rencontre de l’autre, imagerie animalière, échange avec l’étranger, accueil de l’errant, multi culturalisme grand siècle, tajine et rouleaux de printemps, relations homme babouin chenille. Tu t’émancipes, il m’émancipe, je m’émancipe, ils s’aiment en slip, on s’aime en clip. On s’imagine, on se figure, on se décrit, on se tripote, on s’aime sous le grand luminaire humaniste. C’est presque aussi beau qu’une campagne pour La république en marche.

 

  • Un second semestre fourre-tout qui finira en amour des bêtes et musique du monde. Bref l’émancipation de l’homo festivus, aussi confus que la bouillie qu’il touille. N’oublions pas le public de cette salade composée, fraîchement sorti de seconde, saturé d’images, en partie illettré, incapable de se situer. En guise de spécialisation, offrons lui, en toute cohérence, un sommet de confusion mentale vaguement arrimé aux thèmes d’actu qu’il consomme mollement entre deux séries américaines. Très loin d’une formation, le menu, présenté aux clients par un parterre de professeurs aussi bigarré que la chose offerte, se tirant dans les pattes pour servir la soupe, a tout de la déformation. Des bribes de culture servies au pas de charge, des généralités aux antipodes d’une quelconque « spécialisation ». Voyons maintenant la terminale, le passage est de droit.

 

  • Nous plongeons sans transition au cœur de la bouillie, son réacteur : l’expérience, la sensibilité, le moi. Il ne s’agit plus (la différence est de taille) de penser des problèmes contemporains, d’exercer son sens critique, de problématiser en somme, mais de faire des expériences avec sa pâte émotionnelle. Ce qui pourrait être une théorie du sujet devient expression de la sensibilité. La limace postmoderne étend ses kilomètres de bave affective sur le vieux monde et ses vieux concepts. Imaginez le titre du cours, fidèle au programme : expression de la sensibilité . N’oubliez surtout pas les seaux.

 

  • Gare à ceux qui douteraient de la permutation des genres, qui brimeraient l’émancipation subjective et émotionnelle des métamorphoses du moi affectif. La disruption macronienne affleure également (création, rupture). Le point d’orgue étant l’antienne : expérience contemporaine. Suis-je moi-même en train de faire « une expérience contemporaine » en découvrant un à un les fruits frais de cette corne d’abondance  ? Qui, après lecture de ce beau programme, osera brimer ma subjectivité critique ? A moins, ce n’est qu’une hypothèse – une de ces hypothèses que les élèves de « spécialité » n’auront plus les moyens de faire, sevrés d’armes intellectuelles, à moins, dis-je, que ce gloubi ne soit rien d’autre qu’une arme de dissuasion massive, une mise au pas, un dressage anthropologique.

 

  • Les agents de la postmodernité liquéfiante aiment les esprits confus, dociles, ayant plus de relation à l’animal qu’ils en ont à leur propre irréalité. La littérature et la philosophie, à suivre ce qui ressemble plus à un smoothie culturel qu’à un contenu disciplinaire, dressées par un tel programme, n’auront plus aucune force d’incarnation. Gaston Bachelard écrit dans La Terre et les rêveries de la volonté : « On ne veut bien que ce qu’on imagine richement. » Pour lui, seule la rencontre avec la matière, la résistance de l’objet, peut former une telle imagination dynamique. Si j’imagine un smoothie en lisant cette suite indigeste de titres, c’est que des professeurs de lettres, de philosophie, m’ont formé à une discipline autre que l’expression de ma subjectivité . La discipline est notre miroir dynamique. En détruisant les contenus disciplinaires au profit de smoothies culturels, le ministère détruira demain les miroirs symboliques sans lesquels, humains ou inhumains, hommes ou animaux, nous ne seront plus rien.

PAS DE REMANIEMENT CE SOIR. PAS DE REMANIEMENT CE SOIR.

PAS DE REMANIEMENT CE SOIR. PAS DE REMANIEMENT CE SOIR.

  • Entre autres exemples de servilité journalistique, l’inénarrable « Jupiter ». Assertorique : « Macron perd sa stature jupitérienne ». Interrogative : « Est-ce la fin de la période jupitérienne ? » Critique : « Le président n’est-il pas en train de payer sa posture jupitérienne ? » La question de savoir quels sont les items et les portefeuilles de compétences à valider sur Parcours sup, la plateforme d’orientation des vies de demain, pour atteindre un tel degré de servilité intéressera sûrement les conseillers d’orientation psychologues ou les psychiatres des lieux de privation de liberté.

 

  • En direct de l’asile en continu, une chaîne d’information, autrement dit un programme d’abrutissement tautologique de masse inaccessible à toute critique (ce que vous voyez, c’est ce que vous devez voir). La lobo du soir ? Une émission spéciale remaniement. Le bandeau qui défile ne prête guère à confusion : PAS DE REMANIEMENT CE SOIR. PAS DE REMANIEMENT CE SOIR. Une grappe de ventriloques bavasse. L’éditorialiste de Challenges, cheveux poivre du Brésil et sel de Guérande, raie sur le côté et dessous, lunettes à grosses montures en bois précieux y va de son mantra : « les français sont politiques ». L’imbécile dégoise hardi. A cette première thèse, une seconde en écho : « le remaniement c’est un détail ». Les dindes de l’info reprennent en chœur : « peut-être demain matin mais rien n’est certain ».

 

  • La capacité d’un esprit à supporter pareil supplice est inversement proportionnelle à sa santé mentale. La torture continue : « Il y a quand même eu une élection présidentielle il y a 16 mois ». Les laquais poudrés hochent la tête face caméra. Complicité glaireuse. Le bandeau déroulant continue de dérouler : PAS DE REMANIEMENT CE SOIR. PAS DE REMANIEMENT CE SOIR. La présentatrice, qui ressemble étrangement à la marionnette Péguy du regretté Muppets show, en moins classe tout de même, anime la diarrhée translucide. Un dénommé Jeudi, aussi zoqué le mardi que le vendredi, constate : « on est dans l’anti macronisme primaire ». Un député La république en marche y va de sa pleurniche : « Ce que je demande c’est de l’humanité et de l’échange ». Nous barbotons entre la boîte de cul et l’activité gommette en maternelle sur fond de nullité multi couches.

 

  • Une formule revient : « les français pensent… », « les français veulent… », « les français sont… » La bande d’aliénés raffole de cette formule : « les français ». Des français aussi translucides que le filet colloïdal qui leur tient lieu de logos. Au bout d’une dizaine de minutes, je sens monter, dans mon intimité la plus affective, une violence diffuse, violence d’être contemporain de cette violence-là. Peut-on encore faire quelque chose de cette machine à broyer l’intelligence, de cette imbécilité qui se prend pour la fleur de farine de la lucidité ? Au fond, que faire de la violence ?

 

  • Ce décorum asilaire agrémenté du bandeau PAS DE REMANIEMENT CE SOIR. PAS DE REMANEMENT CE SOIR est devenu une drogue dure pour des dizaines de milliers de « français » qui ne peuvent pas se payer de l’héroïne pour oublier leur misère quotidienne. Une drogue légale en somme, la liberté de l’actu, liberté de se détruire mentalement en acceptant de faire entrer dans sa tête les coulées verbales de Szafran, Jeudi et consort au rythme hystérique de Peggy news. Bref, une lobotomie nationale dont les effets ne seront mesurés par aucun institut de sondages.

 

  • PAS DE REMANIEMENT CE SOIR. PAS DE REMANIEMENT CE SOIR.